Tallevrand
évitant de négocier; car, réussissant même à pénétrer jusque dans le centre de l'empire, sa position n'en deviendra pas meilleure pour cela que s'il se battait avec des succès disputés sur nos frontières ; elle sera même plus dangereuse dans le cas d'une bataille perdue. Son discours au Corps Législatif, tout en prouvant qu'il ne veut pas la guerre en ce moment, dénote cependant l'humeur qu'il a contre nous. 11 est très mauvais pour les Polonais, et, sous ce rapport il fera du bien, en calmant un peu ces têtes chaudes.
Adieu, Monsieur, conservez-moi vos bontés et ne doutez jamais de ma reconnaissance.
Paris, 5 17 juillet 18H.
Ce que je vous ai prédit, Monsieur, dans ma lettre du 17 juin est malheureusement arrivé. Les succès que les maréchaux Marmont et Suchet' viennent de remporter en Espagne ont de nouveau changé les dispositions de l'empereur Napoléon à notre égard. Elles ne sont plus ce qu'elles étaient il y a un mois; toutes les mesures annoncent des idées moins pacifiques. L*augmentation de l'armée d'Allemagne est positive, on la renforce de vingt mille hommes, qui ont ordre d'y être rendus au commencement de septembre. En
1. SucHET (Louis-Gabriel), duc d'AIbuféra, maréchal de France, né à Lyon, le 2 mars 1770, mort en 1829.
outre, on va concentrer dans les champs d'Utrecht et de Boulogne la majeure partie des forces disponibles dans l'intérieur de la France; ce dernier i-assemblement sera de quarante mille hommes. L'Empereur a ordonné au bureau topographique de préparer pour le mois d'août toutes les cartes et les calqués nécessaires à une campagne dans le Nord. Ses propos et ceux de son entourage sont plus que jamais à la guerre. Le prince Poniatowski avait reçu ordre de sa cour de demander son audience de congé et de revenir, car son séjour prolongé à Paris ne plaît pas à Dresde. Ici on lui a enjoint d'attendre, et de ne point mettre cet ordre à exécution. Le duc de Bassano, en exprimant devant plusieurs membres du corps diplomatique l'espoir que la paix se conserverait entre la Bussie et la France, se fondait principalement sur la bonne tournure des affaires d'Espagne qui, disait-il, doivent contribuer efficacement à faire adopter à la Russie les arrangements que nous lui proposons. Cette assertion serait fondée en raison, s'il était vrai comme on affecte toujours de le croire ici, que c'est nous qui voulons la guerre. Mais comme c'est précisément le contraire, les avantages obtenus par la France en Espagne ne pourront que hâter la rupture au lieu de la prévenir. Les choses en sont venues au point, qu'elle ne peut être évitée que par les embarras que l'empereur Napoléon éprouvera et par une attitude très forte de notre part. Tout ce qui tend à aff'aiblir la France, et tout ce qui nous renforce, assure la conservation de la
paix générale. Celle de Turquie est plus nécessaire que jamais; elle seule peut contre-balancer l'influence qu'auront el qu'ont déjà les succès en Espagne. IMus l'époque où l'Empereur devait s'y rendre approche, plus sa répugnance augmente. Elle n'a pas pu contribuer au divorce, puisque le mariage lui fournissait un prétexte plausible de rester à Paris. On prétend qu'il est tellement frappé de la crainte d'y être assassiné, qu'il ne serait pas impossible qu'il se jetât plutôt dans une nouvelle guerre que d'aller en Espagne, où malgré ce qui vient de s'y passer, sa présence serait pourtant plus nécessaire que jamais. 11 n'est même pas sans inquiétudes sur les opinions subséquentes des Anglais; depuis la levée du siège de Badajoz. On est ici sans la moindre nouvelle, on croit que Marmont assiégera El vas. La division entre les généraux est telle que l'on regarde ici comme un véritable bonheur que le maréchal Marmont ait bien voulu venir au secours de Soult', et agir de concert avec lui. On est toujours généralement de l'avis que la présence seule de l'Empereur pourra mettre fin à cet état d'anarchie et d'insubordination qui règne dans l'armée; mais malgré cela, il devient tous les jours moins probable qu'il s'y rendra ; on commence même à parler d'un voyage en Hollande. On assure que pendant plusieurs jours il ne se possédait pas de joie après l'arrivée des nouvelles
1. SouLT (Nicolas-Jean-de-Dieu), duc de Dalmatie, maréchal et pair de France, ministre, né à Saint-Amans-la-Bastide (Tarn), le 29 mars 1769, mort au même lieu le 26 novembre 1851.
r.66 ARCHIVES DU COMTE Cn. DE NESSELRODE.
d'Espagne. C'est dans ce moment d'effervescence qu'il a ordonné les renforts pour l'Allemagne et dissous le Concile- Il |persécule le clergé avec le dernier acharnement; il cherche maintenant à arracher à chaque évêque individuellement ce qu'il n'a pu en obtenir lorsqu'ils étaient rassemblés. Savary les a tous fait venir avant-hier, et leur a dit qu'il leur conseillait de se soumettre aux volontés de l'Empereur, sans quoi l'aigreur s'y mettrait et les prisons s'ouvriraient.
J'apprends à l'instant que le prince Ponialowski a reçu l'ordre de lever dans le duché de Varsovie encore 10000 hommes d'infanterie et 8000 chevaux, et de les faire entrer dans les cadres déjà existants de l'armée, sans former de nouveaux régiments, afin de rendre cette augmentation moins apparente. Je puis répondre de l'exactitude de ce fait, sur lequel il a été recommandé au prince Poniatowsky de garder le plus grand secret.
6/18 juillet 1811.
Depuis la rédaction de ma lettre, j'ai eu occasion de voir plusieurs personnes fortà même de juger les intentions et la position de ce gouvernement. D'après leur opinion, la situation politique est toujours la même que lors de notre dernière expédition. On ne veut pas davantage la guerre pour le moment, malgré les préparatifs qu'on fait. Il n'y aura rien cette année, on veut
être fort pour appuyer la négociation. Tout ce qui a pu être dit par le duc de Vicence, tout ce qui tend à prouver la loyauté de notre cour est regardé comme non avenu. N'ayant pas de bonnes raisons à donner, ne changeant point de système, ni de vues, on n'a même pas répondu alors, et aujourd'hui encore on ne donne les explications nécessaires que pour gagner le printemps. L'idée que nous pourrions demander de tranquilliser l'Europe, et de satisfaire à nos griefs en évacuant quelque chose sur l'Oder, a peut-être contribué aux mouvements actuels, car on veut avant tout avoir des points d'appui ; et la négociation qu'on offre avec tant d'emphase amènera tout au plus la réduction de la garnison de Dantzick à 7 ou 8000 hommes qui en vaudront dix. On se dit maintenant l'offensé par la remise de la protestation aux puissances neutres, on cherche à se faire des griefs pour s'en servir au besoin. C'est la base du langage qu'on tient avec l'ambassadeur, avec tout le monde. A peu de choses près, la position est moins bonne pour nous qu'à l'époque de notre dernière expédition, parce que, d'une part, les affaires d'Espagne vont mieux, et que, de l'autre, on aura réuni plus de moyens contre la Russie. Il est certain que la Russie a raison, mais aurait-elle cent fois raison, que cela ne prouverait rien, puisqu'ici on n'est pas de bonne foi. Il faut donc être fort et très fort, car le seul cadre de la garde sera sous peu de quarante-six mille hommes. On ne se fait pas l'idée de l'impression que la prolongation de la guerre de Turquie fait sur les
368 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE.
all'aires à Paris, Il est très probable que l'annonce de ce renfort pour l'Allemagne n'est que la conséquence des nouvelles qu'on a reçues, il y a quelques jours, de Vienne et de Constantinople, sur des prétendus succès obtenus par les Turcs, qui rentrés à Nicopolis et à Silistrie, auraient trouvé dans la dernière de ces places les fortifications, qu'à Pétersbourg on croit rasées, dans le même état où elles étaient lors de la reddition, parce que les officiers chargés de les faire sauter se seraient laissé gagner par les habitants, et n'auraient point mis leurs ordres à exécution. Yoilà ce qu'avancent au moins les rapports parvenus au gouvernement français. Il faut, et le plus tôt possible, envoyer à Paris un homme qui sache faire les affaires, et qui ait toute la confiance de Sa Majesté l'Empereur, afin qu'il ne soit arrêté en rien, et qu'il puisse prendre à l'instant et dans toutes les circonstances possibles un parti convenable.
J'espère qu'à l'arrivée de Boutyaguine vous serez déjà de retour à Pétersbourg, et que le voyage aura fait à ^ votre santé tout le bien que je vous souhaite. Je n'ai pas besoin de vous recommander notre bon Boutyaguine; je connais toutes vos bontés pour lui. Je suis sûr que vous ne les lui refuserez pas en cette occasion, et que vous chercherez à rendre plus utile pour lui cette course-ci que ne le furent les précédentes, qui ne lui ont valu que beaucoup de fatigues et le chagrin d'arriver au moment de la mort de ses parents. Malgré cela, il s'est prêté encore à celle-ci avec tout le zèle que vous lui connaissez.
ARCHIVES Dl COMTE CH. DE NESSELRODE.
Paris, 4 16 août 1811.
Le colonel Kabloukof m'a exactement remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je vous en fais, Monsieur, mes plus sincères remerciements; rien ne pouvait m'être si agréable que de recevoir de vos nouvelles, après en avoir été privé pendant si longtemps.
Par l'expédition que Boutyaguine vous a portée, vous aurez vu qu'il a suffi de quelques faibles succès en Espagne pour faire changer de nouveau les dispositions du gouvernement français à notre égard. L'ordre donné aux régiments allemands en marche pour Dantzig de rétrograder, prouverait, à la vérité, que depuis elles sont devenues plus pacifiques ; mais il me semble qu'il est assez indifférent qu'il y ait dans cette forteresse 20 ou 24 000 hommes, et si l'empereur Napoléon voulait effectivement la paix, ce serait par d'autres concessions qu'il faudrait le prouver. Ne pas lui en demander, qui puissent assurer la sécurité de l'Europe et la nôtre, en même temps qu'elles nous donneraient une satisfaction quelconque pour l'Oldenbourg, et prolonger par là l'étal d'incertitude qui subsiste, cela produit ici l'effet contraire à celui que nous paraissons désirer. Aussi voyez-vous que les affaires d'Espagne, où l'on a envoyé près de 24 000 hommes, n'ont pas empêché de renforcer la position d'Allemagne; et tant que les questions ne seront pas éclaircies, on conservera tou-
570 AHCHIVES DU COJITE CH. DE MESSELUUDE.
jours le prétexte pour augmenter l'armée du maréchal Davoul* et les garnisons de l'Oder; prétexte dont l'empereur Napoléon n'use et n'usera que trop! Il peut maintenant commencer la guerre avec 100 000 Français sans retirer un seul homme de l'Espagne. C'est pour les inspecter qu'il va entreprendre, dans les nouveaux départements, un voyage qui paraît tout à fait décidé. Le projet d'aller à Madrid est entièrement tombé
Ce qui vient de se passer en Turquie a beaucoup nui à nos affaires. Quelque brillante que soit la victoire du général Koutousof, on ci'oit qu'elle a plutôt retardé qu'accéléré la paix, et c'est la paix qu'on désire pardessus tout. On sait d'ailleurs que deux divisions ont de nouveau été détachées de l'armée de Pologne pour marcher sur le Danube. Tout ce qui porte à faire croire à la prolongation de cette guerre est accueilli ici avec des démonstrations de joie fort peu équivoques; depuis longtemps l'Empereur n'a été de meilleure humeur à son coucher que le soir où il reçut la nouvelle de la bataille de Roustchouk. Le bruit de la Cour était que nous avions été battus, parce que, disait-on, nous avions évacué la rive gauche du Danube, et fait sauter une forteresse où les Turcs avaient trouvé moyen de tenir six mois.
Le prince Poniatowsky va enfin partir. Son audience
1. Davout (Louis-Nicolas, duc d'Auerstœdt, prince d'Eckinuhl), général français, né à Annoux (Yonne) le 10 Mai 1770, mort à Paris le 15 juin 182").
de congé a été longue. L'Empereur lui a dit qu'il espérait conserver la paix, mais qu'il fallait se préparer à la guerre, et lui a recommandé de pousser l'augmentation de l'armée du duché et les armements en généial avec la dernière activité. Il y a ajouté l'ordre de se replier dans le cas oià nous serions les agresseurs, et de nous céder autant de terrain que nous voudrions, jusqu'à ce que nous fussions attirés dans des positions oîi une victoire lui offrirait de plus grands résultats, ce qui au reste est tout à fait dans son système de guerre
Le prince Poniatowski avait, peu avant sou départ, reçu et communiqué ici la nouvelle que 88 pièces de canon étaient arrivées à Ostrog; elle n'a pas manqué de faire de la sensation, au point qu'il pense que la guerre pourrait encore éclater durant l'automne. Ce n'est que par des émissaires polonais que le gouvernement français est instruit de la force et de la distribution de nos armées, car je sais de science certaine que le duc de Bassano s'est dernièrement plaint de'ce qu'à Pétersbourg il n'y avait aucun moyen de se procurer la moindre notion, ajoutant que le duc de Vicence ne leur en avait pas rapporté davantage que n'en mandait actuellement le général Laurislon.
Malgré la grande faveur dont le prince Poniatowski a joui ici, ce n'est cependant qu'avec beaucoup de peine qu'il a pu obtenir 300 000 francs de l'Empereur pour payer ses dettes et celles de Mme Tychkewitch sa sœur, encore ne les a-t-il obtenus que comme une avance sur
l'hypothèque de sa galerie de tableaux. Il a éprouvé plusieurs contrariétés avant d'avoir pu terminer cette affaire, et c'est là ce qui le retient encore ici, on assure qu'il est fort mécontent de l'Empereur.
Qui ne l'est pas de son départ, c'est le ministre de Saxe que cette ambassade polonaise gênait infiniment. Il vient d'être chargé par sa cour de sonder le ministère français sur la manière dont il envisagerait le voyage du Roi à Varsovie, et de demander si dans les circonstances actuelles il n'y avait rien qui dût l'empêcher. On a répondu au comte Einsiedel que l'on désirait au contraire que ce voyage eût lieu, car y renoncer donnerait de l'ombrage à la Russie, et que le Roi pouvait aller en toute sûreté à Varsovie. C'est la seule donnée pacifique que j'aie à vous mander, et qui prouverait au moins que la guerre n'éclatera pas immédiament. Mais elle est malheureusement contrebalancée par tant de marches de troupes, envois d'officiers, de généraux, d'employés, de munitions, par tant de préparatifs de tous genres, que je ne saurais fonder sur elle de grandes espérances et ce qui doit essentiellement contribuer à la détruire, c'est ce qui vient d'arriver à la Prusse au sujet de l'évacuation de Glogau. Elle avait renouvelé ses instances à cet égard, et on lui donnait quelque espoir; mais depuis l'arrivée de notre dernier courrier, on lui a déclaré positivement que Glogau ne pouvait être restituée tant que les différends avec la Russie ne seraient pas entièrement aplanis. Il paraît en général que depuis ce moment le langage de l'Empe-
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
reur, aussi bien que celui du ministre des relations extérieures, est beaucoup moins pacifique.
Les bruits de la ville sont plus que jamais à la guerre, et le voyage dans les nouveaux départements sert à les accréditer. Cependant, ce qui est connu jusqu'à présent des préparatifs de ce voyage ne porte pas ce caractère. L'Impératrice en sera ainsi que beaucoup de dames de sa cour. L'opinion des gens les mieux instruits de la marche du cabinet des Tuileries est toujours que la guerre n'éclatera qu'au printemps. Tout en la partageant, il serait prudent que nous prissions nos mesures, comme si nous devions être attaqués avant l'hiver, en évitant néanmoins celles qui pourraient accélérer la rupture, telle, par exemple, qu'une trop grande concentration de troupes sur les frontières. Pourvu que nous ayons dans l'intérieur des forces considérables toujours disponibles, elles arriveront toujours à temps au champ de bataille, sans qu'il soit nécessaire qu'elles occupent la première ligne. Il serait, en général, difficile de fournir des données positives sur le moment de la guerre, et je défie qui que ce soit de le faire. Les nuances par lesquelles nous avons passé depuis le commencement de cette crise nous auront prouvé combien dans ce pays les dispositions et les vues sont influencées par les événements. Je n'y ai vu qu'une seule idée fixe et ne jamais varier : c'est celle de profiter de la circonstance pour rassembler vis-à-vis de nous les plus formidables moyens d'attaque.
P. -S. (dicté par Caulaincnurt).
On se trompe si l'on croit que ce qu'on vient d'écrire fasse plus que ce qu'on a chargé de dire. Pour produire l'effet désiré, il aurait fallu traiter par écrit et donner à la discussion un caractère officiel qui obligeât de répondre par écrit. On croit gagner du temps, et c'est la France qui gagne tout ce qu'elle veut, parce que les circonstances lui deviennent tous les jours plus favorables. On serait bien plus embarrassé à Paris si on avait affaire à un négociateur ferme et prêt à négocier et à conclure sur tout, on ne peut l'être de la situation actuelle, qui traîne tout en longueur, et laisse accréditer dans le public l'opinion que la Russie a une arrière-pensée. C'est le gouvernement qui la répand, et ne s'en cache même pas dans la discussion. La marche suivie à Saint-Pétersbourg peut le faire croire, et elle a pour la Russie le très grand inconvénient de laisser à son adversaire l'avantage de toutes les circonstances et l'initiative sur tout. La Russie suit malgré elle la marche de la France; elle la sert dans le but qu'elle a d'entretenir l'inquiétude générale afin d'empêcher la paix de Turquie, et elle a de plus le très grand désavantage de déconsidérer entièrement son cabinet en Europe. Rientôt elle n'y comptera plus d'amis, parce que sa conduite tend à affaiblir chaque jour la confiance des cours les plus intéressées à son indépendance.
On le répète : il faut ici un homme fort, bien au courant des vues sages et modérées de son souverain;
ARCHIVES nu COMTE Cil. DE ISESSELRODE.
lui seul peut rétablir les affaires et les empêcher de se gâter tout à fait. C'est à Paris qu'il faut faire la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg-, parce que ce n'est qu'à Paris qu'on peut profiter du moment, et par conséquent des circonstances.
Paris, 5 17 aonl 1811.
Notre expédition était toute prête, et le courrier allait partir hier malin, lorsqu'il prit fantaisie à l'empereur Napoléon d'avoir une conversation confidentielle de deux heures avec le prince Kourakin, en présence de tout le corps diplomatique et de plusieurs personnes de sa cour. Toutes nos affaires y ont été discutées, de manière que l'Europe entière en sait autant que vous et moi. L'Empereur a bien voulu faire mention de moi, et énoncer sur mon compte une opinion qui assurément me flatte beaucoup, mais ne me contrarie pas moins en ce moment. En cherchant h prouver que chez nous on ne voulait pas s'entendre et qu'on nourrissait des arrièrepensées, il a dit: c On ne vous envoie pas de pouvoirs, « d'instructions; le dernier courrier ne vous a rien « rapporté, et on vous ôte le secrétaire qui aurait pu « vous aider dans cette négociation, et dans quel « moment! on vous laisse dans l'embarras. » D'après cela, je me suis décidé, après m'être concerté avec M. l'Ambassadeur, à aller chez le duc de Bassano et à
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lui dire: 1" Que l'Empereur se trompait, s'il croyait qu'on me rappelait, et qu'il y eût également des arrièrepensées dans mon départ; 2° que c'étaient uniquement mes affaires particulières qui me rappelaient, et me forçaient de profiter du congé que sa Majesté Impériale avait daigné m'accorder; et que pour le prouver, je le prierais de soumettre à l'empereur Napoléon, que s'il croyait ma présence ici le moins du monde utile à l'entretien'de la bonne harmonie entre les deux cours, je ne balancerais pas à différer mon départ, auquel je n'aurais même jamais songé, si j'avais pu avoir la prétention de croire qu'une telle importance était attachée à mon séjour à Paris. C'est d'après ce que me répondra le. duc de Bassano que je me déciderai, soit à partir, soit à attendre la réponse de cet intéressant courrier. Je vous supplie de porter ce fait à la connaissance de l'Empereur; je me croirais indigne de ses bontés et de l'honneur de le servir, si dans une circonstance aussi majeure, je ne savais sacrifier des considérations personnelles aux intérêts de mon souverain. Il faut assurément un siècle comme le nôtre pour que le départ d'un secrétaire de légation, qui s'en va tranquillement chez lui partager une terre, et s'assurer un modique revenu, fasse événement et ligure dans la querelle de deux grands souverains comme grief. Celui de la France est sans contredit l'être le plus extraordinaire qui ait jamais paru sur la scène du monde. Son caractère tout entier, avec ses noirceurs, ses inconséquences et ses contradictions apparaît dans celte conversation, sous son jour
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
le plus clair. Il n'avait aucune intention d'avoir cette scène, sans quoi il y aurait fait assister le ministre des relations extérieures qui n'y était pas. Il paraît n'avoir voulu dire que des choses banales sur la guerre de Turquie; mais une fois parti, son imagination l'a entraîné, et il n'a j)lus été le maître de sa volubilité. On m'assure que durant son séjour à Rambouillet il a été plongé dans la plus profonde mélancolie d'oii il ne sortait que pour se livrer aux exercices les plus immodérés. On a remarqué une concentration en lui-même, des distractions et souvent des absences; deux fois il lui est arrivé de demander son dîner et de le renvoyer, disant qu'il avait déjà dîné; il doit avoir dicté à un de ses secrétaires plusieurs pages qui n'offraient aucun sens quelconque. De façon qu'il y a eu des moments où ceux qui l'entouraient ne doutaient pas d'une aliénation d'esprit. Il y a beaucoup d'inquiétudes parmi les personnes de la cour qui ont été à même d'en être instruites, et on doit avoir agité la question: quel parti l'on prendrait, si ces accès se renouvelaient?
Je vous supplie de ne communiquer ces faits qu'à S. M. l'Empereur, car ils m'ont été confiés sous le sceau du secret ; et si jamais l'empereur Napoléon pouvait se douter que j'en suis informé, il pourrait facilement découvrir de qui je les tiens. On verra sous peu de jours, si l'égarement se déclarera tout à fait ou bien si ce n'est qu'un accès passager, tel qu'il en eut à Schœnbrunn pendant la dernière guerre d'Autriche. Dans ce dernier cas qui est le plus probable, je vous écrirais par
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la poste pour vous remercier des soins que vous avez donnés à mon procès.
Le chevalier de Bray s'est attiré une fâcheuse affaire. Les rapports de Berlin ont fait connaître au gouvernement français qu'il avait, à son passage par celte ville, heaucoup alarmé le Roi sur sa position ; qu'il avait annoncé la guerre entre la Russie et la France comme prochaine, et conseillé à cause décela au prince Ha Izfeld de vendre ses terres en Silésie pour en acheter en Bavière. L'empereur Napoléon en a été fort irrité et a fait remettre au ministère bavarois une note, où il se plaint, dans les termes les plus violents, de la conduite de M. de Bray.
Le voyage de Compiègne n'aura lieu que lundi ; il y a de nouveau de l'incertitude pour celui de Hollande, quoique tous les propos que l'Empereur a tenus, et tous les arrangements qu'il a ordonnés depuis huit jours, l'aient indiqué positivement. l\ a dit, par exemple, au maréchal Oudinot, en prenant congé de lui: « A revoir bientôt; vous allez m'organiser une belle armée; j'espère qu'elle le sera sous peu, car je vous suivrai de près ». C'est le camp d'Utrecht qu'il va commander.
Malgré ces préparatifs et ces démonstrations, j'espère toujours que la guerre n'éclatei-a qu'au printemps, et tout ce que l'Empereur a dit au prince Kourakin me confirme dans cette supposition. Nos affaires suivent absolument la même marche que celles de l'Autriche en 1809 : on s'est fâché en automne, et on s'est battu au printemps. Pour ne pas éprouver le môme sort, il faut
èli'e bien fort et faire la paix de Turquie à tout prix. Je vous réponds qu'on changera de ton ici. Ne craignez pas de montrer trop d'énergie: j'ai vu beaucoup de puissances être les victimes de la faiblesse, je n'en ai vu aucune se perdre par une trop grande fermeté.
«5 18 août i8H,
P.-S. — Voilà le courrier encore retardé, parce que le duc de Bassano nous a annoncé une note. Qu'on y fasse au moins chez nous une bonne réponse, et qu'on n'oublie pas qu'elle sera un jour rendue publique.
La conversation fait le plus grand bruit en ville; elle est dans la bouche de tout le monde. Le duc de Rovigo m'a décoché, hier, un de ses affîdés pour sonder mon opinion à cet égard. J'ai répondu que je prenais la conversation dans un sens tout à fait pacifique, parce que je connaissais assez l'Empereur pour savoir qu'il ne s'expliquait pas lorsqu'il était à la veille de se battre ; que d'ailleurs, j'avais appris avec plaisir qu'il avait été aussi modéré que son caractère fougueux le lui permettait de l'être en pareille occasion.
On m'a répliqué que le duc de Rovigo serait sans doute satisfait d'apprendre ma manière d'envisager cette conversation; qu'elle était tout à fait conforme aux vœux de l'Empereur qui lui en avait beaucoup parlé et avait témoigné le désir qu'elle fut généralement
interprétée comme une preuve de son désir de conserver la paix. Cette circonstance vous prouvera encore combien il est indispensable d'envoyer ici un homme fort. Si vous l'aviez fait, lorsque nous vous le demandions, la conversation aurait pris une toute autre tournure, et les sophismes de l'empereur Napoléon combattus avec énergie et franchise, n'auraient que peu de prise sur l'opinion publique. C'était une occasion unique de mettre dans son vrai jour sa politique envers nous. Henry' et d'autres amis de la paix croient qu'il sera encore possible d'arranger les affaires si l'on envoie ici un négociateur habile, muni des pouvoirs les plus étendus, et surtout si l'on fait, sans perte de temps, la paix avec les Turcs.
On s'attend d'un moment à l'autre à la mort du roi d'Angleterre, cette circonstance, et la nouvelle d'un prochain changement dans le ministère britannique, contenue dans les dernières gazettes anglaises, ont fait renaître ici quelques idées de paix, mais qui me paraissent encore bien vagues.
Les cadres de la garde seront, non de 46, mais de 48 000 hommes, et il y en a déjà 42 000 sous les armes. Les contingents que les autres régiments sont tenus de fournir pour compléter ce corps arrivent successivement, et il ne tardera pas à être tout à fait au complet.
Le voyage de Compiègne est remis au 26 août. Il n'y a encore rien de décidé pour celui de Hollande. Les