‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 35 sur 43 · Talleyrand · texte numérisé non relu

Talleyrand

ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. r,8l

détails que je vous ai rapportés sur le séjour de Rambouillet m'ont été confirmés, et je ne doute pas qu'ils ne soient exacts.

L'empereur était encore à peu près dans la même disposition d'esprit à son arrivée à Paris et y a été fortifié par les nouvelles d'Espagne que le maréchal Bessières lui a rapportées, et qui sans annoncer aucun échec marquant, ne faisaient que constater l'état de révolution où se trouve de nouveau tout le nord de la Péninsule. Mais l'abus du bonheur auquel il est accoutumé est tel, que la moindre contrariété le porte tout de suite aux plus grands excès. 11 doit s'être tellement emporté, qu'il a renversé une table avec un déjeuner de porcelaine, et a fait au duc de Vicence une scène très violente au sujet de Mme Canisy, fait sur lequel je vous prierai aussi de me garder le secret. Depuis on assure qu'il s'est beaucoup calmé. Tout porte à croire qu'il finira par devenir fou à lier, mais comme c'est plutôt chez lui une folie morale, suite de l'imagination la plus déréglée, qu'une folie organique, l'état où il est actuellement peut durer longtemps avant qu'il arrive au point qui justifierait l'interdiction. C'est certainement tout ce qu'il y a de plus malheureux, car il en résultera nécessairement les plus affreux bouleversements.

P. -S. — Il est sérieusement question de l'occupation du Holstein, mais je ne sais encore aucun détail à cet égard.

AUCIIIVES DU COMTE Cil. lU' NESSELUODE.

Paris, () 18 août 1811.

Comme il n'y aura pas de négociation, et que Tempereur Napoléon va quitter Paris, je prends enfin le parti de profiter du congé que je dois à vos bontés. Je compte partir vers le 8/20 de ce mois; mais je voyagerai doucement, et passerai par Vienne oîi j'ai quelques affaires personnelles à régler avec le comte Stackelberg; je ne serai donc guère avant six semaines à Pétersbourg. Le prince Gagarin m'a beaucoup pressé d'y revenir et cette circonstance a surtout influencé ma détermination. D'ailleurs, que je sois ici, ou que je n'y sois pas, c'est au fond la même chose.

Quelque flatté que je doive être de tout ce que vous me dites à cet égard, je n'ai cependant pas la folle prétention de croire que mon séjour puisse être de la moindre utilité. D'ailleurs, les intentions du gouvernement français vous sont suffisamment connues; il serait difficile de s'abuser à leur égard et il le serait encore davantage que je vous apprisse quelque chose de nouveau là-dessus. Quant à la marche à leur opposer, il paraît que ce ne sont pas' les idées de Paris que l'on goûte, et que Ton est déterminé à suivre une ligne diamétralement contraire à celle que nous croyons ici la mieux adaptée aux circonstances. Vous me dites que c'est la modération qui plaît davantage, personne ne l'aime plus que moi, et il y a longtemps que je désire que nous soyons modérés sur le Danube; mais

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la modération n'exclut pas la fermeté, et c'est en en montrant vis-à-vis de la France, que nous pouvons seulement espérer d'éviter la guerre. Plus nous serons loris, moins nous lisquons de l'avoir. C'est une vérité qui restera éternellement vraie, et que certains brillants mais spécieux raisonnements ne sauraient détruire. J'ai appris avec un vrai bonheur tout ce que noire brave général Barclay a fait à cet égard; même les rapports polonais^ et autrichiens disent qu'il n'y a rien de plus beau que nos armées. Mais ce n'est pas tout encore. L'empereur Napoléon a au moins 200 000 hommes de disponibles dans les dépôts de l'intérieur, qui alimenteront continuellement l'armée active. Il sera donc indispensable de lever un nouveau recrutement et ce qui vient de se passer en Turquie pourrait en fournir le prétexte; car si on n'a pas l'idée de soutenir la guerre et que l'on soit disposé à accepter la paix après un premier échec, il vaut mieux se soumettre d'abord. Il faut que toutes les mesures soient calculées sur la perte de la première bataille.

Plus l'empereur Napoléon s'engagera dans l'intérieur de notre pays, plus sa position deviendra précaire. Ne négocier qu'après une victoire, tel a toujours été son principe, tel doit être également le nôtre. Mais ce sont des lieux communs que je m'amuse à vous débiter; vous savez tout cela beaucoup mieux que moi.

Si vous y avez de l'influence, appelez le ciel à votre secours pour faire faire la paix de Turquie. Cette mal-

heureuse guerre nous affaiblit, nous met mal avec l'Autriche, et nous discrédile singulièrement dans l'opinion. Les bisbilles avec l'Autriche ont fait grand plaisir ici, tout comme la froideur entre nous et la cour de Berlin, qui, déjà fort inclinée vers la France, sera par la lettre de l'Empereur au roi de Prusse, dont on a eu connaissance ici, tout à fait décidée à se jetei' entre ses bras.

On commence à nous attaquer sur l'entrée d'un trop grand nombre de vaisseaux américains dans nos ports; ii n'a pas été difficile d'y répondre. 11 est en effet assez extraordinaire que l'on exige que nous soyons plus rigoureux qu'on ne l'est soi-même. On donne des licences pour l'exportation des grains de la Baltique et des ports de la mer du Nord, même pour l'Angleterre; exemple qu'il faudrait bien suivre chez nous, en arrangeant les conditions de manière que de préférence on vienne chercher les grains dans nos ports.

Je vous remercie beaucoup, Monsieur, de l'envoi des fonds que vous m'annoncez; j'espère qu'ils arriveront avant mon départ, que j'aurais de la peine à effectuer sans cela. Mais c'est surtout pour la bonne et franche amitié que vous m'avez témoignée durant le cours de mes rapports avec vous, que je vous dois la plus vive reconnaissance. Je serai bien heureux de la cultiver pendant mon séjour à Pétersbourg, tout comme je suis flatté d'avoir su vous l'inspirer. Veuillez compter de ma part sur le plus invariable dévouement et sur h\ plus sincère estime.

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Je vous serai obligé de brûler cette lettre, qui est tout à fait entre nous.

P. -S. — Je suis allé deux l'ois chez le duc de Bassano sans le rencontrer, aussi la question de mon départ n'cst-elle point décidée encore.

Vienne, 10/22 septembre 18H..

Je n'ai eu, Monsieur, d'autre moyen d'instruire la Cour de l'état des choses, tel qu'il était à mon départ de Paris, qu'en me servant du chiffre de M. d'Alopéus, ce qui m'a obligé d'adresser mon rapport au Chancelier et non à vous comme je l'aurais voulu. Lui ayant une fois écrit de Francfort, je n'ai pu faire autrement que de continuer de même, et je lui envoie aujourd'hui une dépêche dont vous trouverez la copie ci-jointe. Je n'ai rien à y ajouter, sinon que les notions qu'elle renferme me viennent de l'auteur des post-scriptum', qui nie les a communiquées par son ami Henry*, car, pour lui-même, il m'a été impossible de le voir. Il m'a fait dire que, malgré la mauvaise humeur de l'Empereur, il est toujours de l'opinion que la guerre n'aura pas lieu celte année-ci, et qu'il ne serait pas impossible de l'éviter même l'année prochaine, si l'on suivait chez

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