Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives;
Ce ne fut, malheureusement, que sur le tard, une année à peu près avant sa mort, que le Comte Ch. de Nesselrode songea, pour la première fois, à recueillir ses souvenirs et à les noter. Je dis « songea », et c'est plutôt « se décida » qu'il faudrait dire, car il serait difficile de présumer qu'il n'eût jamais pensé, lui dont la vie avait touché de si près à tant de grands événements historiques, à écrire ses mémoires. Il y avait pensé assurément plus d'une fois, désireux et croyant presque de son devoir de laisser aux générations lui mes une relation véridique et sincère des faits importants auxquels il avait pris part comme spectateur parfois, et, le plus souvent, en qualité d'acteur. Mais, si l'homme propose, c'est la vie, avec ses exigences multiples et ses labeurs impérieux, qui dispose. Tant qu'il s'était trouvé à la tète du ministère, les loisirs lui avaient manqué complètement, mais les quelques années qu'il vécut encore après sa retraite n'avaient pas non plus été exemptes d'occupation. Il était resté, en effet, président de deux grands comités, membre actif de plusieurs autres, et puis, et surtout, sa correspondance particulière avait augmenté dans des proportions telles qu'elle lui prenait plus de temps encore que ne l'avait jamais fait la correspondance officielle. Tous ses anciens amis de la carrière, les diplomates du monde entier, avec lesquels il
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avait été en relations d'affaires et en commerce d'amitié, tenaient à se rappeler périodiquement à son souvenir et à l'informer des événements courants et parfois avaient recours aux lumières de sa longue expérience. Et les lettres s'accumulaient sur son bureau! Lui, qui avait pour principe de ne jamais laisser une réponse en souffrance, il se voyait déborde et devait, volens nolens, remettre à plus tard son projet de mémoires.
Ce plus tard est devenu un trop tard, hélas! et ce n'est guère que la plus petite moitié de sa vie qu'il a pu nous raconter lui-même, et cette première moitié d'autobiographie nous fait doublement regretter d'être privés de l'an tic.
Ce style clair et naturel, ce récit sobre et pourtant si attachant, sa façon de s'exprimer si concise et si modeste, toujours dédaigneuse de l'effet, sont là comme un gage de la véracité et de l'exactitude parfaite des événements relatés. Nulle part l'exagération, souvent involontaire, du témoin oculaire, et, partout, l'impartialité la plus absolue dans la description des faits, alliée à une instinctive bienveillance dans l'appréciation des personnages. Si, comme Buffon l'a dit, le style c'est l'homme, il faut bien reconnaître que ces courts fragments de mémoires nous rendent fidèlement le caractère de celui qui nous les a laissés.
Je n'ai point l'intention, pour le moment du moins, de donner une biographie complète du Chancelier; je me propose uniquement d'attirer l'attention sur quelques i'iiils de cette vie publique qui embrasse près d'un demi-siècle, et dont le commencement et la fin coïncidèrent presque avec l'avènement et la disparition dé l'ordre social et politique qui caractérisa en Europe la première moitié du xix* siècle, Deux mots, toutefois, avant de continuer. Pendant les dernières vingt années qui viennent de s'écouler, un souffle de nationalisme a passé par tous les pays, couvrant plus ou moins l'âme patriotique d'une buée mal-
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ne. J'entends parler de ce nationalisme exclusif et mesquin qui vit de haine et non d'amour, de soupçons et non d'espérances, de calomnies dans le passé et d'insinuations dans le présent. A toutes les époques historiques où la lutte pour la vie, aussi bien pour l'individu en tant que citoyen que pour l'Etat considéré comme collectivité, atteint un maximum d'intensité, à toutes les époques, dis-je, où dans l'existence des peuples un cataclysme se prépare, ou bien un renouveau va se faire jour, nous pouvons constater l'apparition de ces instincts foncièrement mauvais, quoique se réclamant des sentiments les plus élevés. C'est alors que, courant après l'idéal, on se heurte à ses propres fautes et qu'on s'emploie à trouver des gens susceptibles de les assumer, ne voulant, à aucun prix, s'en avouer l'auteur. C'est alors que commence une chasse à courre aux responsabilités, un hallali sinistre et féroce, non sur le fauve acculé, mais sur des victimes qui ne sont souvent plus là pour se défendre!
Je demande pardon pour cette digression, qui peut paraître superflue, mais ma conscience me l'imposait au moment où je veux parler de la politique du comte de Nesselrode. G'esf qu'il a été, lui aussi, atteint par ce souffle délétère, et que ceux cpii l'ont aimé en ont souffert à leur tour. Depuis Pierre le Grand, la Russie, entrant dans une ère nouvelle, ouvrait ses portes à la civilisation. Avec Catherine II, ce mouvement vers l'Occident s'accentuait encore. La jeune Mosrovie empruntait à la vieille Europe ses savants, ses industriels, ses artistes, voire ses hommes d'Etat. Si ces nouveaux venus savaient plaire et si leur nouvelle patrie leur plaisait, ils y restaient, s'en faisant adopter, en l'adoptant eux-mêmes. Et, s'y étant fixés, ils y faisaient souche; c'étaient de nouveaux Russes aux vieux noms étrangers. Les cadets d'Allemagne avaient de tout temps cherché fortune hors du pays, et maints d'entre eux vinrent en Russie, y trouvèrent la situation qu'ils espéraient et s'y établirent défini fi-
veinent. Quand la Révolution française déversa ses flots d'émigrants parle monde entier, un grand nombre de ces derniers, et non des moindres, trouvèrent aux bords de la Neva un asile qu'ils ne quittèrent plus. Les marquis de Traversay, les comtes Langeron, Lambert, Villiers de TIsle-Adam, les Oubril et les Jomini, et bien d'autres encore donnèrent ou continuèrent de donner à leur patrie d'adoption plus d'une génération de serviteurs fidèles et dévoués. S'alliant à des familles russes, ils devinrent Russes eux-mêmes, et il m'a été donné de rencontrer des porteurs de ces vieux noms étrangers, ne sachant pas un mot d'une langue étrangère.
Mais ces noms, portés par des Russes de cœur et d'àme, restèrent pourtant des noms aux assonances anglo-saxonnes ou latines, et c'est de cela que s'emparèrent la mauvaise foi et l'esprit de parti pour répandre la calomnie et le mensonge. Ainsi qu'il est des royalistes plus royalistes que le roi, on trouve dans tous les pays des nationalistes qui sont plus patriotes que le patriotisme lui-môme. Ils regardent, mais pour ne pas voir; ils écoutent, mais pour ne point entendre! Ils refont l'histoire au gré de leurs passions; ils dénaturent la vérité au profit de leurs rancunes ! Non juges, mais victimaircs, ils n'instruisent pas, ils exécutent.
Les dernières vingt années, en Russie, ont été signalées par une exubérance de la sève nationale, débordant de toute part et cherchant des voies nouvelles de tous les côtés. Parmi celles-ci, il s'en trouva de bonnes et de mauvaises; mais parmi les pires, fut celle de ce nationalisme étroit dont j'ai parlé. De cette nouvelle « Russie aux Russes », tout ce qui ne portait pas un nom de désinence slave fut exclu. Tous ceux qui avaient versé leur sang sur les champs de bataille pour l'honneur de la Russie, tous ceux qui avaient voué une vie entière de labeur à la défense de ses intérêts, se voyaient, si par malheur ils portaient un nom étranger, et surtout un nom allemand, déclarés traîtres et malfaisants.
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« Un homme de race allemande, disaient les zoïles, ne peut jamais posséder de véritables sentiments russes! Ses sym- )athies doivent fatalement aller vers sa patrie d'origine; en ivanl ou en se donnant l'air de travailler pour la gloire de la Sainte Russie, il peine pour le profit de la grande ou des petites Allcmagnes de son cœur ! S'il est à la tête d'un grand service public, il s'entoure des gens de sa nation et de sa religion; il ne pousse que les siens et éloigne les intelligences russes. Sa politique, si ses fonctions l'obligent à en faire, n'est pas russe, mais autrichienne ou prussienne. » Et que s;iis-je (mit ce qu'on ajoutait encore! Et toutes ces choses-là, je les ;ii entendues, je les ai lues, imprimées à propos du Comte Ch. de Nesselrode. Comme ce n'est pas de la polémique que je veux faire, je ne citerai ni noms, ni ouvrages, mais je tenais à dire ici les sentiments que ces attaques posthumes m'ont inspirés, et c'est aux lecteurs de ces volumes que j'en appelle pour juger de la vérité de ces assertions. Us pourront voir l'homme dans ses pensées les plus intimes confiées aux lettres familières, et sa manière de voir dans les documents d'ordre public.
Le Chancelier, dans son autobiographie, nous a retracé, en quelques courtes pages, les événements qui suivirent la guerre de Russie et qui amenèrent le réveil des sentiments patriotiques dans .tous ces pays que Napoléon aurait voulu peu à peu transformer en provinces françaises; mais il ne nous indique que des plus sommairement sa part personnelle dans la formation, en 1815, de la coalition de l'Europe contre la France et ses envahissements. Et pourtant ce furent le Prince de Metternich et lui qui en devinrent, en quelque sorte, les deux chevilles ouvrières les plus actives.
L'accord de ces deux ministres date de ce temps-là. Ce fut un accord dont on peut apprécier les résultats de différentes manières, que, d'après les idées actuelles, on devrait même plus d'une fois qualifier de néfaste dans ses effets,
mais dont, on aucun cas, on ne saurait nier ['influence dominante sur les affaires politiques de l'Europe continentale pendant une période de près de quarante ans. L'un et l'autre étaient les représentants les plus convaincus des principes de la monarchie de droit divin, et tous les deux ne voyaient de garantie pour la tranquillité et la paix de l'Europe que dans l'union la plus étroite des éléments ultra-conservateurs et dans la répression constante et immédiate de tout ce qui touchait, de près ou de loin, aux aspirations nouvelles. Aussi la France, qu'ils aimaient pourtant et qu'ils admiraient, cette France si remuante, si peu respectueuse des traditions archisaintes, si encline aux innovations de tout genre et surtout si capricieuse, si versatile dans ses goûts et ses idées, leur faisait-elle peur. La traitant comme un vieux mari à principes rigides, mais au cœur parfois bienveillant, peut traiter une épouse légère et très gâtée, ils ne savaient trop comment s'y prendre pour lui faire entendre doucement raison. De la Restauration à la seconde République, les bouderies alternaient avec les tendres avances. En trop s'engageant avec elle, on craignait de compromettre sa propre sécurité intérieure; en s'en éloignant, on avait peur d'être supplanté par des rivaux ou relégué dans l'oubli. Le Comte de Nesselrode, pour ne parler que de lui, pendant sa longue vie, s'est toujours intéressé vivement à tout ce qui se passait au bord de la Seine. Il y jugeait les hommes et les faits au point de vue de ses propres principes; aussi, y regrettait-il souvent l'état de choses existant, mais il le regrettait, en toute sincérité, sans méconnaître pour cela la valeur de ceux qui en étaient les promoteurs. Dans une lettre de l'année 1859, de Bade, à la Comtesse Nesselrode, sa femme, il écrivait : « Je suis entouré ici de toute une colonie française, et plus je vois des gens de cette nation, plus je les aime; pourquoi faut-il que, pris isolément, ils soient charmants, et (pic, groupés, ils deviennent insupportables? »
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Mais jamais le Chancelier n'a voulu sacrifier ses principes à sis goûts. Le chemin que le devoir lui avait tracé ne rejoignait d'autre route par aucun sentier de traverse. Monarchiste convaincu, il ne pouvait pactiser avec les idées nouvelles, ni avec les hommes qui les représentaient. Il pouvait côtoyer ceux-ci, vivre même dans leur intimité et les aimer personnellement, mais jamais cette vie en commun, ni l'amitié même ne l'auraient fait dévier d'une ligne de son chemin. La gestion du ministère des Affaires étrangères, conjointement avec le Comte Capo d'istria, en est, pendant toute sa durée, la meilleure preuve. En effet, pour des motifs qui restent inexplicables, l'Empereur Alexandre Ier avait cru utile de scinder en deux des fonctions qui paraissaient ne pas pouvoir être partagées et avait choisi pour diriger sa politique extérieure deux hommes à l'esprit, au tempérament et au caractère presque opposés. Les années que le Comte de Nesselrode a passées dans cette singulière association sont de celles qui parlent le plus en faveur de la droiture de son caractère et de la fermeté de ses convictions. Le Comte Capo distria était un esprit vif, aux idées plutôt avancées (je parle naturellement pour son temps), plein d'initiative et par-dessus tout grand édificateur de projets, et de projets souvent chimériques. Le Comte de Nessclrode, au contraire, était le représentant du sang-froid et du hon sens pratique. H avait souvent à combattre les combinaisons proposées par son collègue ou bien il cherchait à y introduire les modifications que, d'après lui, réclamait la prudence. Et la plupart du temps l'Empereur, que les plans du Comte Capo d'istria avaient enthousiasmé d'abord, finissait par se rallier à l'opinion du Comte de Nesselrode.
En attribuant à celui-ci un grand sens pratique et un esprit parfaitement équilibré, je crois avoir cité ses qualités dominantes. Il n'a peut-être pas eu une imagination brillante et créatrice: il n'a jamais été non plus le précurseur d'un
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système nouveau, mais en revanche, il a eu peu de maîtres dans l'art diftieile de sortir indemne d'une situation embrouillée, de se démêler dans les complications existantes, de savoir attendre le moment opportun et de le saisir aussitôt qu'il se présentait. Et, dans un pays où les souverains se font un devoir de diriger eux-mêmes la politique extérieure de leur patrie, cet esprit sur et pondéré, gardien fidèle des traditions et réfractaire aux initiatives turbulentes, devait doublement convenir.
On a souvent reproché au Comte de Nesselrode le manque de caractère et l'absence absolue d'opinions personnelles. Tout me porte à considérer ce reproche comme non fondé. En effet, on pourrait citer plus d'une divergence d'opinions entre le Comte et les Empereurs qu'il a servis et plus d'une fois il a cru de son devoir de présenter en ces circonstances des Mémoires résumant ses représentations respectueuses. On est trop enclin à oublier la situation d'un ministre qui ne peut pas, comme en pays d'ordre représentatif, poser chaque fois la question de cabinet et à ne pas suffisamment examiner la question de savoir si une soumission dévouée n'est pas préférable — son avis une fois franchement exprimé — à une démission boudeuse? Ce qu'après avoir compulsé toutes ses archives, sa correspondance et les brouillons des Notes et des Mémoires qu'il a présentés à ses souverains, je crois pouvoir affirmer de la manière la plus positive, c'est que le Comte de Nesselrode a toujours eu sa ligne de conduite bien à lui, et que, pendant le courant de sa longue carrière, il n'a jamais dérogé à ses principes. Il a quelquefois été en désaccord avec l'Empereur Nicolas sur des questions d'exécution et de mesures à prendre, et chaque fois il lui a soumis son opinion motivée. Ce fut seulement le jour où une question de principe le sépara de son souverain (je veux parler de la guerre de Crimée et de la question des Saints-Lieux) qu'il crut d'absolue nécessité d'accompagner
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son Mémoire à ce sujet de l'offre de sa démission. Celle-ci ne fut pas acceptée et si, son devoir d'honnête homme accompli, lé serviteur ûdèle et dévoué jugea que sa conscience ne lui permettait pas de quitter son maître, en un tel moment, qui oserait lui en faire un reproche?
Sous le règne d'Alexandre Ier, ce fut principalement la création du nouvel État grec qui amena entre l'Empereur et le Comte de Nesselrode une forte divergence d'opinions sur l'attitude que le cabinet russe devait prendre dans cette question. L'Empereur Alexandre, d'un côté, mù par ses sentiments de chrétien, par la conscience d'être le protecteur né des catholiques orthodoxes, ne pouvait pns refuser ses sympathies à la cause des insurgés, ses coreligionnaires; de l'autre, fondateur de la Sainte-Alliance, il craignait, en marquant trop d'intérêt à la révolution grecque, de porter atteinte à l'inviolabilité des principes qu'il avait proclamés et de réveiller ainsi autre part encore le même esprit de révolte. Aussi ne pouvait-il pas se résoudre à prendre position dans la question. Et celle-ci était d'autant plus sérieuse et compliquée que les cabinets d'Europe étaient divisés dans leur manière de voir. Autant la France et l'Angleterre applaudissaient à cette tentative du peuple hellène de secouer le joug ottoman, autant l'Autriche et la Prusse, gardiennes méticuleusement scrupuleuses du statu quo, la voyaient d'un mauvais œil, ne la regardant que comme un réveil peu souhaitable des instincts révolutionnaires en général. Le Comte de Nesselrode partageait cette dernière opinion qui, d'après lui, était exempte de tout sentimentalisme inadmissible en politique et sauvegardait seule les principes établis par l'alliance. CVst dans ce sens qu'il présenta un Mémoire à l'Empereur. Mais, quand l'insurrection eut fait des progrès tels qu'il n'était plus possible au souverain de la Russie orthodoxe de rester indifférent aux courageux et sanglants efforts d'un peuple combattant, sous la bannière de la croix
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grecque, contre l'ennemi né de la chrétienté et quand il devint nécessaire d'expliquer cette nouvelle orientation de la politique lusse aux cours alliées, ce fut pourtant à lui qu'incomba cette tâche difficile et qu'il sut accomplir à l'entière satisfaction de l'Empereur, tout en apaisant les craintes formulées par les cabinets de Vienne et de Berlin.
Pendant les vingt-neuf années de règne de l'Empereur Nicolas I"', le Comte de Nesselrode fut l'interprète consciencieux et fidèle de la politique de son maître. Et la tâche lui fut aisée, car leurs principes concordaient. Quel que soit le jugement de l'histoire sur ce règne, il est un fait qui reste indéniable, c'est que jamais la prépondérance de la politique russe n'a été aussi grande en Europe que pendant les vingtcinq premières années de sa durée, que jamais la voix du cabinet de Saint-Pétersbourg n'eut autant d'autorité dans le concert européen que pendant cette période, et que jamais les échecs qu'eut à essuyer la diplomatie russe ne furent aussi insignifiants.
L'idée dominante de la politique de Nicolas Ier fut celle de rester le continuateur des principes de la Sainte-Alliance et d'être, en Europe, le protecteur et le défenseur, en quelque sorte, des autorités légitimes que menaçaient de plus en plus le développement toujours croissant et les complots répétés du parti révolutionnaire. Dans ce but, il crut devoir resserrer davantage encore les liens d'alliance avec l'Autriche cl la Prusse, parfois même par des moyens quelque peu onéreux pour la Russie, augmenter, dans la mesure du possible son influence sur les petites cours de la Confédération germanique et assurer la conservation de l'ordre politique établi en Europe par le traité de Paris en 1814, et par le congrès de Vienne en 1815. Partageant entièrement la manière de voir et les convictions de son souverain, le Comte de Nesselrode put le seconder avec toute l'autorité que lui donnait l'expérience acquise sous le règne précédent. Et cette expérience.
jointe àsa prudence innée, joua souvent un rôle important dans les résolutions "définitives de l'Empereur. Le caractère chevaleresque et impétueux de celui-ci aurait pu quelquefois, sous le sentiment de la première impression, se laisser entraîner à des mesures (pie la sagesse d'une politique stable aurait eu à regretter. Dans ces cas-là, les conseils et les respectueuses observations, que se permettait le ministre, parvenaient souvent à modérer l'impulsion première et à obtenir les concessions nécessaires pour atténuer le côté trop péremptoire d'une immixtion dans les affaires d'autrui.
Le Comte deNcsselrode, — qui avait commencé à jouer un rôle marquant dans la diplomatie russe à une époque où la gloire militaire de la Russie sembla être à son apogée, en ces années qui virent les armées russes traverser toute l'Europe et arrêter leur marche triomphale sous les murs de Paris, — le Chancelier qui avait fait son apprentissage en ces années où le bivouac était la chancellerie et où les dépèches diplomatiques se signaient sur les champs de bataille, était toujours resté, malgré cette griserie belliqueuse de la période de ses débuts, l'homme de la paix. Les grands desseins conçus par les souverains de la Russie lui étaient connus. Il les approuvait, en les admirant; mais, en même temps, il croyait que pour les réaliser avec tout le succès qu'il désirait, il fallait ne rien précipiter. Nous le voyons plus d'une fois, dans ses lettres intimes déclarer que les victoires des années de 1812 à 1815 avaient conquis à la Russie une position telle et lui avaient assuré de si grands avantages qu'il serait imprudent de se lancer à la recherche de nouveaux triomphes incertains, avant d'avoir profité, dans toute la mesure du possible, de la situation acquise. Aussi, déjà en 1829, quand éclata la guerre entre la Russie et la Turquie, cette guerre — qui devait pourtant se terminer parla paix d'Àndrinople — avait-il son mis, dans un Mémoire détaillé présenté à l'Empereur, toutes les observations que lui suggéraient les alarmes qu'il
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ressentait; et les différentes publications historiques, parues depuis, nous prouvent aujourd'hui que ses craintes n'étaient pas sans fondement et qu'il s'en est fallu de bien peu qu'à cette époque l'Autriche, la France et l'Angleterre ne s'unissent pour opposer leur veto aux projets de la Russie et pour porter aide à la Turquie.
En 1850, quand éclata la Révolution de Juillet, et lorsque les Bourbons de la branche aînée furent chassés du trône (pie les cours alliées, en aidant à leur rétablissement, leur avaient pour ainsi dire garanti, la situation en Europe présentait une gravité exceptionnelle. Les trois cours envisageaient d'une manière différente la position à prendre en présence des événements survenus. Celles de Vienne et de Berlin, ne consultant pas leurs sympathies personnelles et adoptant le point de vue du cabinet de Saint-James, avaient accepté le fait accompli, et, heureuses de voir l'avènement de la république reculé, avaient accordé au nouveau gouvernement un appui presque sincère. Le Comte de Nesselrode était d'avis de ne pas se séparer en cette occurrence de ses alliés et de suivre la même ligne de conduite qu'eux. 11 insistait sur la nécessité absolue de bien établir et constater l'union parfaite entre les trois monarchies, en des circonstances aussi graves, au moment où les idées révolutionnaires tendaient de plus en plus à se faire jour. Mais l'Empereur Nicolas ne se laissa convaincre qu'à moitié; il reconnut bien le nouveau gouvernement établi en France, mais il le fit comme à contrecœur, et, pendant tout le règne de Louis-Philippe, ne cessa de lui témoigner une froideur marquée.
En 1848, lors des troubles politiques qui agitèrent toute l'Europe occidentale, il n'y eut pas la moindre divergence d'opinions entre l'Empereur Nicolas et son Chancelier, aussi l'action de la Russie fut-elle prompte, énergique et décisive. Les troupes russes entrèrent en Hongrie et aidèrent à raffermir le trône chancelant des Habsbourg. La diplomatie russe de son
côté, usant de toute son autorité, parvint à rétablir les bonnes relations entre les cours de Vienne et de Berlin, qu'une rivalité constante dans les affaires de la confédération germanique tendait à altérer de jour en jour davantage. Cette époque, où ia voix de la Russie sut acquérir une telle influence sur la politique intérieure des États du centre de l'Europe, peut à juste titre, du inoins en ce qui concerne les relations étrangères, être désignée comme le point culminant du règne de l'Empereur Nicolas 1er. Des hauteurs de la position acquise en Europe, il ne lui fut malheureusement plus donné de voir tout ce qui se passait dans son propre pays. Il connaissait parfaitement les péchés gros et petits des différentes administrations gouvernementales (son autorisation à la représentation du « Révizor » de Gogol en est du reste la preuve), mais il n'en voyait pas toujours les causes et n'en mesurait pas les effets.
Aussi, quand il crut l'autorité de son ascendant menacée en Turquie, quand se forma en lui la conviction que faire la moindre concession serait déchoir de la position prépondérante qu'il s'était conquise sur le continent, rien ne put arrêter sa résolution une fois prise et aucune considération, ni sur l'état pitoyable des voies et communications, ni sur le matériel de guerre défectueux, ni sur la mauvaise organisation des services de l'intendance, ne put l'en faire revenir. C'est alors que le Chancelier, pressentant les dangers à venir, devinant la duplicité de certains alliés et l'impuissance des autres, et sentant l'orage s'amasser autour de ce pays, auquel il avait consacré un demi-siècle de loyaux services, présenta rapport sur rapport, considérations sur considérations pour tâcher d'abord d'arrêter la marche des événements, pour les enrayer ensuite dans la mesure du possible. Aussi la guerre de Crimée présente-t-elle cette particularité, que plusieurs historiens ont déjà constatée, qu'elle fut précédée d'interminables négociations, et que ces négociations se poursuivirent sans inter-
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ruption pendant tout le temps des hostilités, jusqu'au jour même où la paix fut conclue.
Et ces négociations furent bien l'œuvre du Comte de Nesselrodc. Il y mit toute son âme et tout le savoir-faire que lui donnait sa longue expérience. Elles n'aboutirent pas de sitôt, mais elles amenèrent à préparer les conditions de la paix et furent les préliminaires utiles au congrès de Paris et à ce traité du 50 mars, dont la ratification fut pour le Chancelier comme le dernier acte important de sa carrière politique.
Il y eut — et il ne pouvait malheureusement en être autrement — dans ce traité des conditions dures pour l'amourpropre de la Russie; mais, si, en toute impartialité, on le compare à d'autres des époques précédentes et surtout à ceux des temps plus récents, on est forcé de convenir que les efforts de la diplomatie russe ne furent pas infructueux. Il ne faut pas oublier que ce fut la première fois dans tout le cours de sa carrière que le Chancelier eut à parler au nom de la Russie vaincue, et, pour celui qui toute sa vie avait été habitué à faire entendre la voix du vainqueur, la tache était doublement pénible et difficile. Tant que les blessures ne sont pas encore complètement cicatrisées, tant que les humiliations subies sont encore rappelées par la moindre restriction portée à la liberté d'agir, les contemporains ne sont pas à même de juger impartialement de l'abnégation des elïorts et parfois de la grandeur d'ànie de ceux qui ont eu le triste devoir d'apposer leur signature à la preuve écrite des revers subis, des malheurs endurés. Mais, à travers la perspective purificatrice des années écoulées, quand est arrivé l'apaisement des passions et quand, jugeant de loin, on peut juger de haut, dominant les faits, classant les délails et en tirant des conclusions, l'œuvre de l'historien commence et c'est en lui que j'ai foi, et c'est en lui que j'espère pour établir définitivement la preuve des services éminents que le
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Comte Charles de Nesselrode rendit à la patrie dans cette dernière et cruelle année de sa laborieuse carrière !
Ceux qu'il a fidèlement servis lui ont déjà rendu justice.
Le paragraphe 20 du testament de l'Empereur Nicolas Ier, daté de Tzarskoé-Sclo le \ niai 1844, dit : « Je remercie les Princes Czernyçhef et Menchikoff et les comtes Nesselrode, Cancrin, Bloudof et Kissélef pour leurs loyaux services, si utiles au bien de l'État. » Et le 15 avril 1850, à Saint- Pétersbourg, l'Empereur Alexandre 11 adressait au Chancelier le rescrit suivant (traduction) :
« Comte Charles Vassiliewitch, « Votre carrière de soixante ans de durée s'est distinguée par de nombreux et importants services rendus au Trône et à la Patrie. Vous avez été le collaborateur constant de l'Empereur Alexandre Ier et de mon père vénéré, qui n'ont cherché, tous les deux, dans leur politique extérieure, que le maintien des traités existants et de la paix en Europe. Enfin, ces derniers temps, quand la guerre éclala d'une manière inattendue, menaçant de maux incalculables tout le monde civilisé, vous sûtes, vous conformant à mes instructions, apaiser les esprits inquiets sur les vues dominatrices de la Russie et vous concourûtes par le bon sens de votre action, dans le ressort de vos fonctions, à la paix heureusement rétablie. En vous relevant aujourd'hui, suivant votre propre désir, de la gérance du ministère des affaires étrangères, je regarde comme un devoir de vous témoigner à cette occasion toute ma sincère reconnaissance pour tous vos travaux et tous vos soins pendant votre si longue et glorieuse carrière. Désireux de consolider la paix par des relations amicales avec les puissances étrangères, je reste convaincu, qu'en vous conservant votre titre de Chancelier de l'Empire, j'aurai en vous, grâce à votre expérience, le plus utile des collaborateurs pour l'accomplissement du but que je me suis assigné. Comme signe particu-
lier de ma bienveillance, je vous envoie une miniature ornée de diamants avec les portraits de mon inoubliable père et le mien pour porter à la boutonnière au ruban de Saint-André. « Je reste pour toujours votre bien affectionné.
« Signé : Alexandre. »
Ces documents parlent par eux-mêmes. Les lettres que j'ai commencé à publier feront également leur œuvré. J'espère avoir assez d'années encore a vivre pour pouvoir donner une biographie complète de mon grand'père et suivre toutes les étapes d'une carrière qui va, pour ne parler que de ses phases les plus importantes, de la capitulation de Paris en 1814 au congrès de 1856. Si je n'y parviens pas, la publication de ces archives pourra peut-être inspirer à quelque historien le louable dessein de porter sur le Chancelier Comte de Nesselrode un jugement définitif et équitable qui fera justice des mesquines attaques dont il a été l'objet et réhabiliterait sa mémoire si elle avait pu cesser d'être glorieuse.
A. de Nesselrode.
Paris.