DU COMTE CHARLES-ROBERT DE NESSELRODE
Je suis né à Lisbonne, l'année 1780, le 2 (14) décembre. Ma mère était protestante, mon père catholique. Il avait passé une partie de sa vie en France, au milieu des Encyclopédistes et des philosophes du xvuic' siècle. Devenu moins exclusif pour sa religion et plus tolérant pour les autres, il déféra au désir de ma mère que je fusse baptisé et élevé dans celle qu'elle professait. A cette époque, il n'y avait à Lisbonne d'autre église protestante que la chapelle de l'Ambassade d'Angleterre. J'y fus baptisé et devins ainsi anglican pour le reste de mes jours. J'avais à peine six ans quand je perdis ma mère. Ce malheur causa à mon père une si grande douleur qu'elle lui rendit odieux le séjour de Lisbonne. Il sollicita et obtint son rappel. C'était l'année 1787; il avait alors près de soixante ans, il était fort goutteux, ce qui lui suggéra le désir de se retirer des affaires publiques, après avoir mené une vie très agitée. Cadet d'une ancienne famille du Duché de Berg,
48 ARCHIVES 1)U COMÎE CH. DE NESSELtlODË.
il avait été, comme le faisaient alors tous les cadets, chercher fortune un peu partout. Il entra d'abord dans l'armée autrichienne et se trouva, en 1747, à la bataille de Lawfeld, où il reçut un coup de sabre sur la tète, dont il conserva la cicatrice jusqu'à la fin de ses jours. Puis il passa successivement au service de la Cour Palatine, des Provinces-Unies, de la France et de la Prusse. En France, il était colonel agrégé au régiment du Royalallemand; il quitta le service lors de la disgrâce du Duc de Choiseul1, son protecteur, et retourna en Allemagne. Chargé de régler quelques affaires de famille à Berlin, il eut occasion de se faire connaître du Grand Frédéric, auquel il eut le bonheur de plaire par l'originalité dé son esprit, plus français qu'allemand, par des réparties promptes et souvent piquantes. Frédéric lui proposa de rester près de lui, lui donna la clef de Chambellan, mais ce qui était plus intéressant pour lui, il l'admit au nombre de ces hommes d'esprit dont il avait formé sa société intime. Il demeura pendant six ans à la Cour du grand Roi, mais sans emploi réel. Il est vrai que Frédéric lui proposa, une fois, de le nommer Ministre à Vienne, mais avec un traitement si exigu qu'il répondait que n'ayant aucune fortune à lui, il devait renoncer à l'honneur de représenter les quatre ordres mendiants. Voyant que sa position en Prusse ne lui offrait aucune chance d'assurer son avenir, il donna sa démission, que le Roi accepta avec humeur et dans des termes assez