Wintzingerode (général). Voir tome I
2. Reyniep. (Jean-Louis-Ebenezer), 1771-1814. D'origine suisse; s'enrôla comme simple canonnier, attaché à l'état-major de l'armée du Nord, en 1792, adjudant-général 1795, général de brigade 1794. Chef d'état-major de Moreau pendant la campagne de 1790. En 1805, commandant une partie de l'armée de Naples, combattit à Wagratn à la tête des Saxons, puis en Espagne, en Russie et à Leipzig.
3. Knesebeck (Charles-Frédéric, baron de), général prussien, 1708- 1848. Attaché depuis 1803 à l'état-major, sauva, à la bataille d'Auerstaedt, par sa présence d'esprit, le roi de Prusse d'une captivité imminente. Fut envoyé, en 1811, en Russie, pour engager le czar à faire une résistance acharnée à Napoléon. En 1813, promu générallieutenant et aide de camp général du roi; fut chargé d'élaborer les
conclue, l'Empereur Alexandre, insensible à la vanité et aux puérilités de l'étiquette, partit pour Breslau et m'emmena avec lui. Nous y fûmes accueillis avee un enthousiasme difficile à décrire. À un grand dîner que donna le Roi, je vis pour la première fois la princesse Charlotte de Prusse, la future Impératrice Alexandre*, qui en faisait les honneurs. J'étais assis, vis-à-vis de IX. MM., entre le maréchal Bliïcher2 et le Prince Hardenberg; j'eus une longue conversation avec le maréchal qui, plein d'ardeur, se plaignait un peu de la composition de l'armée, ne comprenant que de tout jeunes soldats. Nous ne restâmes à Breslau que quarante-huit heures. Ce séjour cimenta l'amitié de deux monarques, amitié qui ne finit qu'avec eux. 11 avait été convenu que le Prince Hardenberg viendrait à Kaliscz pour rédiger et conclure le traité d'alliance. 11 vint immédiatement après et le signa avec le maréchal Koutousof. Un plan d'opérations avait été arrêté en même temps. En conséquence, l'armée se mit en marche; elle se dirigea, par la Silésie, sur Dresde. A Bunzlau, le maréchal Koutousof tomba gravement malade et dut y demeurer; la nouvelle de sa mort nous parvint dès notre arrivée à
plans pour la continuation delà campagne de 1815 el pour celle de 18H. Prit sa retraite avec le grade de feld-maréchal.
1. Alexa.ndra-Féodorovna, impératrice de Russie. Femme de l'empereur Nicolas I", qui l'épousa comme grand-duc, en 1817, née princesse Frédérique-Louisc-Charlotte-VVilhelmine de Prusse, lille du roi Frédéric-Guillaume III.
2. BlOcher (Gerhard-Lebrecht von), prince de Wahlslatt, feldmaréchal des armées prussiennes, 1742-1819.
Dresde. L'Empereur confia le commandement au Comte Wittgenstein1 qui s'était signalé par quelques combats livrés, à Polotsk, contre le maréchal Oudinot* et Macdonald3. Malheureusement la suite ne justifia pas ce choix. L'armée prussienne réunie à la nôtre était commandée par le maréchal Blùcher, qui avait pour chef d'étatmajor le général Scharnhorst*, fondateur du système de la landwehr qui avait permis à la Prusse d'entrer en campagne avec 100000 hommes, tandis que par les traités avec Napoléon elle s'était engagée à n'en entretenir que 40 000. Nous eûmes bientôt, malheureusement, à déplorer la perte de cet homme éminent. Notre séjour à Dresde fut marqué par une négociation
1. Wittgenstein (Louis-Adolphe-Pierre, Prince de), feld-maréchal russe, 1769-1843. Fils du comte Sayn-Wittgenstein, général prussien au service delà Russie, commanda en 1812 le corps d'armée destiné à protéger Pétersbourg, et reçut le commandement en chef des armées russes et prussiennes, en 1813. Fut fait feld-maréchal à l'avènement de l'empereur Nicolas Ier, en 1825, et prince en 1854 par le roi de Prusse.
2. Oudinot (Nicolas-Charles, Duc de Reggio). Maréchal et pair de France, 1767-1847.
3. Macdonald (Jacques-Étienne-Joseph-Alexandre), duc de Tarente, maréchal et pair de France, 1765-1840.
4. Scharnhorst (Gérard-David), général prussien, 1755-1815. Fils de paysans. Servit d'abord dans l'armée hanovrienne, puis passa en 1801 au service de la Prusse. Fut anobli et chargé de l'éducation militaire du prince royal. Servit en 1806 dans l'état-major du duc de Brunswick. Promu général-major après la paix de Tilsitt, devint président de la commission de réorganisation militaire et directeur du département de la guerre. En 1810, Napoléon exigea sa destitution, mais il resta secrètement à la tête de son département, organisa la landwehr et put mettre en ligne en 1813 une armée toute prête. Fut blessé mortellement à la bataille de Lutzen.
ARCHIVES DU COiMTE CH. DE NESSELRODE. 95
avec l'Angleterre pour un traité de subsides. Le ministère anglais y avait envoyé un de ses financiers, M. IJarris, pour discuter cette question sous les ordres de l'ambassadeur Lord Cathcart1, avec le Prince ïïardenberg et moi. Les propositions de l'Angleterre étaient trop favorables pour ne pas être acceptées, et une convention fut bientôt conclue. Pendant que nous nous occupions de cette affaire, nous fûmes informés que Napoléon quittait Paris, s'avançait, à la tête d'une armée nouvelle qu'il était parvenu à former dans le courant de l'hiver, pour se réunir au Prince Eugène2 qui occupait encore Magdebourg et qui, de son côté, avait rassemblé autour de lui une trentaine de mille hommes, échappés au désastre de Russie. Les souverains se quittèrent immédiatement pour se placer à la tête de leurs armées respectives et prendre l'offensive contre celle de Napoléon. Le plan d'opérations était bien conçu. Napoléon s'avançait par Erfurth sur Leipzig, le Prince Eugène devait s'y diriger également par Halle. Le plan des alliés consistait à attaquer l'armée de Napoléon avant qu'il ne pût être rejoint par le Prince Eugène. En effet, on réussit à attaquer l'armée fran-
1. Cathcart (William Shavv, Earl of>, 1755-1845. Général et diplomate anglais. Lieutenant général eu 1801, puis pair d'Ecosse, viceamiral, etc. En 1807 bombarda Copenhague; devint après ambassadeur en Russie. Accompagna Alexandre I" dans ses campagnes d'Allemagne et de France ; signa le traite de Paris et prit part au Congrès de Vienne.
2. Beauharnais (Eugène de), duc de Leichtenberg, prince d'Eichstadt, vice-roi d'Italie, fils du vicomte Alexandre de Beauharnais et de Joséphine Tascher de la Pagerie, 1781-1824»
çaise au milieu de sa marche, près de Lulzcu. Quelques succès firent d'abord présager la victoire, mais ils ne lurent pas assez soutenus, et ce beau plan, mal exécuté, obligea les souverains, vers le soir, alors que le Prince Eugène, arrivé sur le champ de bataille, menaçait de nous prendre en flanc, à ordonner la retraite. Celle-ci se fît avec beaucoup d'ordre. L'armée alliée évacua Dresde, se retira derrière l'Elbe et prit, à Bautzen, une nouvelle position, afin de préparer les chances d'une nouvelle bataille. Ces chances ne furent pas plus heureuses que les premières; nous fûmes encore obligés de battre en retraite. Deux voies s'offraient pour l'effectuer : la première était de nous écarter de notre ligne d'opérations et de nous diriger sur Kaliscz; la seconde, de nous porter sur la Silésie, en longeant la frontière de la Bohême, afin de nous assurer l'important avantage de maintenir nos communications avec l'Autriche. La première direction était plus militaire, la seconde plus politique. Cette dernière nous permit, en effet, de poursuivre nos négociations avec l'Autriche. Le Comte Stadion, qui en était chargé à notre quartier général, s'était retiré à Gôrlitz pendant qu'on se battait à Bautzen.
Le soir, après la défaite, l'Empereur Alexandre me fit appeler et m'ordonna de me rendre auprès du Comte Stadion pour lui faire part de la décision qu'il avait prise, des motifs sur lesquels elle se fondait, de son intention de poursuivre la guerre, malgré les revers récents et de son espoir de voir l'Autriche se joindre à
nous, car si Napoléon avait remporté des victoires, elles lui avaient coulé cher, que ses forces se trouvaient singulièrement affaiblies, et que, par conséquent, l'Autriche était appelée à sauver l'Europe, en adhérant formellement à la coalition.
Notre retraite se poursuivit avec le plus grand ordre, et dans un combat d'arrière-garde, nous eûmes un brillant succès, qui priva Napoléon du Maréchal Duroc1 et de trois de ses meilleurs généraux. La poursuite des Français en fut ralentie, et nous pûmes, sans être inquiétés, atteindre Schvveidnitz dans la Haute Silésie. C'est autour de cette forteresse que l'armée prit position. Une grande partie de la Silésie et Breslau, sa capitale, furent successivement occupées par l'armée française. Des pourparlers s'engagèrent alors pour la conclusion d'un armistice qui ne tarda pas à être signé. La grande affaire alors était l'adhésion de l'Autriche. L'Empereur François, pour être plus près des événements, s'élait établi à Gitchine, dans un château appartenant au Prince TrautmannsdorP; il était accompagné du Prince Metlernich et du général Duka, qui malheureusement était son principal conseiller dans les affaires militaires. C'était un vieil homme qui préférait le repos au mouvement et la neutralité à la guerre.
1. Duroc (Gérard-Christophe-Michel), duc de Frioul, 1772-1813. Grand-maréchal du Palais.
2. TiuuTSMANNSDOiiF (Ferdinand, Prince de), 1745-1827. Nomme d'État autrichien. Ministre plénipotentiaire dans le Brabant en 1787, puis successivement grand maître de la Cour, grand chancelier et ministre d'État.
118 ARCHIVES DU COMÏE CH. DE NESSELUODE.
Je trouvai l'Empereur François favorablement disposé au fond, mais préoccupé du temps qu'il faudrait pour mettre sur pied les forces considérables nécessaires à une si grande entreprise. En un mot, on ne me dit pas non, mais on se retrancha, pour ajourner la réponse, derrière une négociation entamée avec Napoléon; on alléguait, en outre, que l'Autriche était encore de fait l'alliée de la France et que celle-ci n'avait fourni aucun grief direct qui put motiver une déclaration de guerre. Le Prince Metternich avait conçu le plan de proposer à Napoléon des conditions modérées pour une pacification générale, dans un intérêt européen. Le rejet de ses propositions devait lui fournir la raison plausible d'une rupture. C'est pour donner suite à cette combinaison que le Prince Metternich devait se rendre à Dresde, auprès de Napoléon. Il se posait ai risi en médiateur, entre celui-ci et les cours alliées. A mon regret, je ne pus obtenir de résultat plus positif et n'emportai de Gitchine que la mission d'expliquer aux deux souverains les idées du Prince Metternich.
Il était à prévoir qu'elles ne seraient pas de leur goût. Ce qui mitigea l'impression peu favorable qu'elles produisirent, ce fut l'arrivée, en même temps que moi, du colonel La Tour1 que l'Empereur François envoyait à notre quartier général pour s'y concerter éventuellement avec nous sur les opérations militaires. Le géné-
I. La Tour (Théodore Baillet, Comte de), 1780-1848. Plus tard général, puis feld-maréchal et, en 1848, ministre de la guerre. Fut massacré par les émeutiers lors de l'insurrection de Vienne.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NKSSELRODE. 01)
rai Duka vint aussi sous le prétexte de voir son frère qui servait dans nos rangs. Ainsi qu'on devait le prévoir, Napoléon rejeta les propositions du Prince Metternich ; ils eurent ensemble la célèbre conversation dont je joins ici le récit. Le seul résultat de celte entrevue lut la proposition acceptée par Napoléon, d'un congrès à Prague, et par suite d'une prolongation d'armistice. 11 s'agissait maintenant pour le Prince Metternich de faire acquiescer les alliés à celle double proposition, ce qui n'était pas une tache facile, étant donné que nos armées se trouvant parfaitement réorganisées et renforcées par des troupes fraîches, tout délai tournait à l'avantage de nos ennemis. Le Prince Metternich nous proposa une conférence à Ratjiborszye, terre de la première Duchesse de Sagan. Je m'y rendis avec le Prince Hardenberg et le baron de Humboldt1. Celte conférence fut une des plus orageuses auxquelles j'aie jamais assisté, mais l'importance de rallier l'Autriche était si grande qu'il fallut passer par toutes les conditions qu'elle stipula.
Les souverains ne furent pas inoins irrités que leurs représentants à Ratjiborszye de l'idée d'un congrès et du retard qu'il apportait à la reprise des hostilités. Il
1. Hi'MBOLDT (Charles-Guillaume, Baron de), 1767-1835, homme d'Etat prussien. En 1802, ambassadeur à Rome. En 1808, à la tête de la section de l'Instruction publique et des Cultes à Berlin. En 1810, ministre plénipotentiaire à Vienne. De 1815 à 1815 représenta la Prusse à tous les congrès. En 1816, ambassadeur à Londres. Quitta le service, où ses opinions libérales étaient mal vues, en 1819, et mourut dans la retraite.
s'agissait de nommer des plénipotentiaires; l'Empereur choisit M. d'Ansledt1 ; le roi de Prusse, le baron G. de Humboldt; le Prince de Metternich, lui-même, se chargea de représenter l'Autriche. Rien ne pouvait être plus singulier que nos choix, tandis que Napoléon nommait le Duc de Vicence et M. de Narbonne. Aussi nul congrès ne fut-il plus dérisoire ; les plénipotentiaires ne réussirent pas à s'entendre pour leurs propositions au Prince Metternich qui, en qualité de médiateur, les communiquait à la partie adverse. C'est qu'au fond personne ne voulait sincèrement la paix. Après quelques semaines de pourparlers inutiles, le congrès fut rompu, l'armistice dénoncé et les hostilités reprises. Pendant l'armistice, l'Empereur Alexandre eut à Trachenberg une entrevue avec le Prince Royal de Suède. Je l'y accompagnai ; c'est là que fut arrêté le plan de campagne qui devait servir à la reprise des hostilités. Les forces des alliés furent divisées en trois armées. La première se composait de l'armée autrichienne qui, seule, restait entière, ne fournissant aucun contingent aux deux autres, d'une grande partie de l'armée russe et de deux corps prussiens ; la seconde était, en grande partie, composée de Prussiens auxquels s'adjoignirent deux corps russes ; la troisième, sous le commandement du Prince royal de Suède, comprenait
1. Anstedt (Jean-Protais d'),, 1765-1855, diplomate russe. Né à Strasbourg, entra, en 1789, au service de la Russie, géra quelque temps l'ambassade russe à Vienne, en qualité de chargé d'affaires. En 1811, fut nommé directeur de la chancellerie du Prince Koutouzof. Mourut ministre plénipotentiaire à Francfort.
deux corps russes, deux corps prussiens et un assez faible corps suédois. Les troupes destinées à renforcer l'armée autrichienne devaient quitter la Silésie et entrer en Bohême. La seconde armée, sous les ordres du Maréchal Blùcher, restait en Silésie; la troisième, dans les Marclics du Brandebourg. Elles devaient toutes trois prendre l'offensive, au même moment, et se diriger contre Napoléon qui occupait la Saxe et concentrait ses troupes autour de Dresde. Il était convenu que chacune de ces armées se retirerait aussitôt qu'elle serait attaquée par des forces supérieures et par Napoléon en personne, de façon à laisser aux autres le temps de se porter sur les derrières des troupes françaises.
Ce plan d'opérations fut, en effet, exécuté, mais il n'eut pas, au début, les conséquences heureuses auxquelles il fallait s'attendre. Le commandement de l'armée principale avait été confié au prince Schwarzenberg; c'est au milieu de cette armée que l'Empereur Alexandre se rendit, et, sans prendre le commandement nominal, il exerça une influence prépondérante sur toutes les opérations stratégiques, malgré la présence des deux autres souverains.
Peu de jours avant la rupture de l'armistice, nous vîmes arriver à l'armée le général Moreau1 qui, sur une invitation de notre part, avait quitté l'Amérique pour nous apporter le fruit de son expérience, et mettre à notre service ses talents militaires. L'Empereur, espé-
1. Moreau (Jean-Victor), 1763-1815, célèbre général français.
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rant en tirer parti contre son ancien rival, l'admit à ses Conseils. J'eus l'occasion de faire sa connaissance et d'avoir avec lui quelques entretiens. Il ne produisit pas sur moi l'impression à laquelle je m'attendais, et je ne le trouvai pas à la hauteur de sa renommée. On fit appel également, et dans le même temps, au général Jomini, connu par ses ouvrages militaires d'un grand mérite, et que, depuis quelques années déjà, nous désirions attirer à notre service. Pendant que je me trouvais à l'ambassade de Paris, j'avais été chargé de lui en faire la proposition. Il l'avait écoutée favorablement, el s'était vu sur le point de quitter le service de la France pour venir en Russie. S'il avait donné suite immédiatement à son projet, il ne se serait pas mis, en quittant plus tard l'armée française, au milieu de la guerre, dans un cas qui lui fit le plus grand tort. L'Empereur l'accueillit avec beaucoup de bienveillance, et le nomma aide de camp général. Il lui fit part du plan de campagne ; le général Jomini conseilla d'y apporter quelques amendements qui, dans la suite, se trouvèrent justes. L'Empereur Alexandre se rendit d'abord à Prague, en attendant que les troupes eussent gagné les points d'où elles devaient pénétrer en Saxe. Je l'y accompagnai. Nous rejoignîmes l'armée a C...., et nous partîmes de suite en avant. En deux marches, nous avions atteint les hauteurs qui environnent Dresde. L'Empereur Napoléon qui, mal informé par ses espions, ne s'attendait pas à la réunion des armées russe et autrichiennes en Bohême, avait passé l'Elbe, pour
attaquer le maréchal Blucher, en Silésie. Nous parvînmes donc devant Dresde, sous les meilleurs auspices. Malheureusement, les hésitations du maréchal prince Schwarzenberg, que nous eûmes encore plus d'une fois depuis à déplorer, nous firent perdre le moment le plus opportun pour attaquer la ville. On ne s'y décida que .ving-quatre heures plus tard lorsque Napoléon, averti, eut abandonné son mouvement contre Blucher, et retourna, à marches forcées, avec une partie de son armée, en confiant à Macdonald le commandement des troupes laissées en Silésie. Il en résulta que notre attaque sur Dresde échoua complètement, et que nous fûmes obligés de rentrer en Bohême, par des chemins (pie la pluie torrentielle, qui n'avait cessé de tomber durant toute la bataille, avait rendus impraticables. Nous eûmes à déplorer la perte du général Mo r eau, qui eut les deux jambes emportées, à côté de l'Empereur Alexandre, par un boulet, tiré d'un canon que Napoléon avait, en quelque sorte, pointé lui-même.
Notre retraite, s'opéra avec quelque désordre. Nous avions à traverser de hautes montagnes ; la seule route possible était la belle chaussée qui conduisait par Péterswalden, à Toeplitz; c'est sur elle que se retirait le corps de la garde. Si Napoléon l'avait poursuivi avec vigueur, il serait arrivé à Toeplitz avant nous, et nous aurait coupé toute retraite. Il confia la poursuite au général Vandamme1, sans le soutenir par des forces suffisantes. La
1. Vandamme (Domiuique-Josepli ou René), comte d'Unebourg, 1771- 1850. Général français. En 1795, général de brigade, et en 1797,
lOi ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
garde, en se retirant, avait pris position à Culm ; elle repoussa le premier choc. Dans l'intervalle, plusieurs de nos corps descendaient des montagnes; le corps prussien du général Kleist1 avait pris par Nollendorf, et se dirigeait sur le flanc droit, et les communications de Vandamme. Accueilli à son tour par des forces supérieures, il fut complètement défait, puis fait prisonnier avec le général Ilaxo2, l'un des officiers du génie les plus distingués de l'armée française, et perdit toute son artillerie.
Ce brillant succès nous lit sortir du découragement où le désastre de Dresde nous avait plongés, et empêcha une mésintelligence entre les Russes et les Autrichiens, dont quelques fâcheux symptômes avaient déjà
général de division; signa, en 1807, la capitulation de Breslau ; reçut, en 1813, le commandement d'un corps d'armée en Saxe, fut fait prisonnier avec 6000 des siens sur la route de Culm. Pendant les Cent-Jours, commanda le 3* corps. En 1815, se retira d'abord à Gand, et puis en Amérique, d'où il revint, en 1824, en son pays natal, où il vécut dans une retraite absolue.
1. Kleist de Nollendorf (Emile-Frédéric, Comte de), 1762-1825. Feld-maréchal prussien. Commandant de Berlin en 1812, prit pari, en 1813, aux batailles de Culm et de Leipzig, fut battu, en 1814, à Joinville, mais gagna, deux semaines plus tard, la bataille de Laon. C'est lui qui fut changé de se rendre en Angleterre pour annoncer à Louis XVIII son avènement au trône.
2. Haxo (François-Nicolas-Benoit, Baron), 1774-1838. Général et ingénieur français, surnommé le Yauban du xix" siècle; fut employé à la fortification des places qui forment le fameux quadrilatère lombard; fut chargé, lors de la campagne de Bussie, de mettre en bon état les forteresses de Silésie et de Pologne; prit part aux batailles de Smolensk et de la Moskovva et fut fait prisonnier près de Culm, en 1813. Sous la Restauration, inspecteur général des fortifications; membre de la Chambre des pairs depuis 1830.
ARCHIVES Dl' COMTE Cil. DE NES8BLRO&E. 105
éclaté. Nous avions malheureusement quelques raisons de nous plaindre d'eux, car à la bataille, un corps de quinze mille Autrichiens, sous les ordres du général Meszko1, avait mis bas les armes, sans tirer un coup de fusil. La fortune se déclarait de nouveau pour nous, car pendant que nous gagnions la bataille de Culm, le Maréchal Bliïcher remportait sur le Maréchal Macdonald la victoire de la Katzbach, où par une attaque hardie s'était signalée la division de huzards russes commandée par le Prince Wassiltchikof, et, deux jours après, nous reçûmes la nouvelle d'un succès du Prince Royal de Suède à Grossbeeren.
Ces glorieux événements eurent lieu dans le courant du mois d'août. Le 15/25, les généraux prussiens Bûlow2 et Tauentzien de l'armée du Prince Royal de Suède, gagnèrent encore la bataille de Dennewitz. Toute armée, même victorieuse, se trouve toujours plus ou moins dans un état de désorganisation après quelques semaines d'opérations actives et de batailles livrées; et la nôtre, après la malheureuse journée de Dresde, avait le plus souffert par sa retraite pénible à travers les montagnes de la Bohême. Nous demeurâmes donc, pendant tout le mois de septembre, dans la vallée de Tœplitz à réparer nos pertes, à munir l'infanterie autrichienne de nouvelles chaussures et à tirer des renforts.
1. Meszko (général). Général autrichien, commandant une division dans le corps d'armée Lichtenstein à la bataille de Dresde.
2. BtîLow (Frédéric-Guillaume de), Comte de Dennewitz, 1755-1 81 G. Général prussien reçut en 1814 le titre de commandant général de l'infanterie prussienne et le gouvernement de la Prusse orientale.
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Ce ne fut qu'au commencement d'octobre que cette armée se relrouva en étal de reprendre l'initiative. Dans les premiers jours de ce mois, elle traversa de nouveau les montagnes de la Bohême, rentra en Saxe cl se dirigea sur Leipzig. C'est là que fut livrée à Napoléon, pendant les journées du 16 au 19 octobre, la célèbre bataille qui affranchit l'Allemagne.
Je me trouvai à côté de l'Empereur pendant tout le combat, et je vis de près l'attaque de la cavalerie française qui, après avoir culbuté la division légère de notre garde, se dirigeait sur la colline où l'Empereur Alexandre se tenait, accompagné d'une suite nombreuse. Il donna l'ordre à son escorte, formée du régiment des Cosaques de la garde, d'avancer contre la cavalerie française; cette attaque brillante commandée par le Comte Orlof-Denissof1 arrêta tout court le mouvement de l'ennemi. L'entrée à Leipzig était des plus imposantes : l'Empereur Alexandre avait, à côté de lui, les deux souverains, ses alliés, et le Prince Royal de Suède. Nous y trouvâmes le roi de Saxe. Il lui fut déclaré qu'il serait considéré comme prisonnier de guerre et emmené à Berlin. L'armée française se retira par la grande roule d'Erfurth et Francfort, allant gagner le Rhin. Malheureusement la poursuite, qui aurait pu rendre les résultats de la victoire encore plus complets, s'opéra
1. Orlof-Demssof (Comte Wassili), 1777-184.1. Général russe. Géncral-major en 1807, commanda les cosaques en 1812, fit pendant la retraite de Moscou une brigade du général Bnragnny-d'Hilliers prisonnière, commanda les cosaques de la garde à Leipzig et contribua par ses charges vigoureuses au gain de la première journée.
sans vigueur. L'avant-garde était confiée à un général autrichien, le comte Gyulay1, qui, s'il avait précipité son mouvement, aurait pu atteindre, avant Napoléon, les hauteurs de Crïizen, et lui couper ainsi la retraite. Le 8 octobre, la Bavière avait accédé à la coalition, et l'armée bavaroise sous les ordres du Maréchal Wrede2 s'était dirigée sur Iïanau, et y était arrivée pendant que Napoléon se retirait par la même route. Le Maréchal Wrede avait si mal pris ses dispositions, que, loin d'arrêter Napoléon, il fut battu par lui et le laissa gagner Mayence. Là, Napoléon quitta l'armée et retourna à Paris. L'Empereur Alexandre, avec l'armée principale, marcha par Weimar, Schmeinfurth et le Spessart sur Francfort, où on fit halte, pendant plusieurs semaines, d'importantes questions devant y être disculées et résolues. Fallait-il offrir la paix à Napoléon ou prendre la grande détermination d'entrer en France et de le poursuivre jusqu'aux dernières extrémités? Sur
1. (ivu.AY (Ignace, Comte), Feld-maréchal autrichien, 1763-1851, se distingua à l'attaque des lignes de Wissenbourg (1795) couvrit la retraite des Autrichiens après la défaite de HohenlindtMi (1800); dirigea la retraite de l'arrière-garde après la bataille de Wagram. En 1825, gouverneur de la Bohême et, en 1830, président du Conseil aulique et grand-maitre de l'artillerie.
2. Wrede (Charles-Philippe, Prince de), 1707-1838. Feld-maréchal bavarois, couvrit la retraite des Autrichiens à Ilohenlinden (1800). Commanda les contingents bavarois, auxiliaires de la France en 1805 et 1809. Se couvrit de gloire pendant la campagne de Russie. Après que la Bavière se fut détachée de Napoléon, se fit battre à Iïanau, mais, à son tour, battit Oudinot à Bar-sur-Aube. En 1815, représenta la Bavière au congrès de Vienne, et, depuis 1822, généralissime de l'armée bavaroise.
108 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NBSSILRODE.
cette grande question les avis des alliés se partagèrent. L'Empereur Alexandre, soutenu par la Prusse, voulait continuer, le cabinet autrichien proposait de négocier : il fut décidé qu'on entamerait des négociations, mais que les opérations militaires ne seraient point interrompues. M. de Saint-Aignan1, ministre de France à la cour de Weimar, avait été fait prisonnier; on résolut de le remettre en liberté, pour le charger de porter à Napoléon les conditions auxquelles les alliés seraient prêts à traiter de la paix, dans un congrès pour lequel des plénipotentiaires seraient réunis à Manheim.
Grand nombre de Princes allemands et, à leur tète, le roi de ^Yurtemberg, arrivèrent à Fiancfort pour se joindre à la coalition. Des traités furent conclus avec chacun des princes. L'entrée en France était décidée, il ne s'agissait plus que d'arrêter le plan de campagne. Celui-ci donna lieu ?i de nouvelles discussions entre l'Empereur et le Prince Metternich qui insistait pour qu'on entrât en France par la Suisse, tandis que l'Empereur insistait, non sans raison, sur l'avantage qu'il y aurait à respecter sa neutralité qu'une députation venait de réclamer. Au plan de l'Autriche se rattachait l'arrière-pensée de relever le parti aristocratique de Berne et de rétablir l'ancien ordre des choses, combinaison qui contrariait beaucoup les vues de l'Empereur.
Pour traiter avec le gouvernement helvétique, deux
1. Salnt-Aignan (Beauvillier, Comte de). Ministre de France à la Cour de Weimar.
ARCHIVES Dl COMTE CH. DE NESSELR0DE. 109
plénipotentiaires furent envoyés, le baron de Lebzellern \ de la part de l'Autriche, et de la nôtre, le comte Capo d'Istria2, qui, h cette occasion, débuta sur la scène politique. 11 fut convenu, avec le gouvernement helvétique, que les coalisés ne pourraient pénétrer dans l'intérieur de la Suisse, mais que deux passages leur seraient accordés, l'un, par Bâle, pour l'armée principale où se trouvaient les trois souverains, l'autre, par Genève, pour un corps autrichien qui devait s'avancer sur Lyon.
Nous nous mîmes en marche ; l'Empereur s'arrêta deux jours à Carlsruhe, et trois à Fribourg, où j'eus la bonne fortune d'être logé chez une ancienne maîtresse de l'Electeur de Mayence, Mme de F...., qui nous fit faire bombance et nous régala du fameux punch qu'elle seule avait su préparer pour son électoral amant, le comte Erthal3. Quelques jours après, nous passâmes le Rhin sur le pont de Bâle, et mîmes pied sur le sol français. Il serait trop long de raconter ici les détails de cette mémorable campagne, où, tour à tour, la
1. Lebzelteun (baron de). Fut par la suite ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg.
2. Cu'od'Istma (Jean-Antoine, Comte de), 1776-1831. D'une famille noble des îles Ioniennes. Entra, en 1808, au service de la Russie ; fut, en 1812, agent diplomatique près du quartier général de l'armée du Danube; en 1815, ministre de Russie en Suisse; en 1815, prit part au congrès de Vienne; devint, eu 1816, conjointement avec le Comte de Nesselrode, ministre des affaires étrangères. De 1822 à 1827, vécut en Suisse dans la retraite; cette dernière année, fut élu régent de la Grèce où il mourut assassiné à Nauplie.
5. Erthal (Comte). Prélat allemand. Dernier Prince-évèque et électeur de Mayence.
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fortune nous lui favorable et contraire, jusqu'à ce qu'à la fin,ellese déclarai en noire faveur. Je ne citerai qu'un fait, qui exerça une influence prépondérante : après les différents combats de Laon et de Craon, qu'il avait livrés au maréchal Blùcher, Napoléon se porta sur notre armée, concentrée à Arcis-sur-Aube, où se trouvait l'Empereur Alexandre. Pendant ce temps, j'avais élé envoyé à Chaumont, pour assister à une conférence avec le prince Hardenberg, le prince Metternich et lord Castlereagh l; La conférence terminée, le prince Hardenberg m'engagea à dîner; ma bonne étoile me fit refuser cette invitation, sous le prétexte de rejoindre plus vite l'Empereur Alexandre, à qui je devais rendre compte, sans retard, des décisions prises par la conférence. Je dus à cette résolution de pouvoir arriver à Arcis dans la soirée. Quelques heures plus tard, j'étais coupé, comme le furent effectivement tous les membres de la conférence et l'Empereur François, par l'armée française qui, après une attaque repoussée, s'était dirigée sur Vitry-le-François. Il me fut donc permis d'assister à notre célèbre marche sur Paris, et de prendre une part très active aux événements qui suivirent.
Après les combats qui s'étaient livrés, les maréchaux
1. Castleue.vgh (Robert-Henry Stewart), second Marquis de Londonderry, 1769-1822. Homme d'état anglais. En 1797, gardien du sceau privé pour l'Irlande. En 1802, conseiller privé de la Grande- Bretagne et président de la commission du contrôle. En 1805 et en 1807, ministre de la guerre. En 1809, ministre des affaires étrangères. Prit part au congrès de Vienne (1815) et se donna la mort, dans un accès de spleen, en s'ouvrant l'artère carotide avec un canif.
Marrnont et Mortier1 demandèrent à capituler. L'Empereur m'envoya avec le colonel Michel Orlof2 pour traiter avec eux. Nous nous rencontrâmes dans une maison de la barrière de Clichy. Les bases de la capitulation arrêtées, je chargeai Orlof de se rendre à l'hôtel du maréchal Marrnont, pour rédiger l'acte et le signer, conjointement avec le colonel Fabvier3, que les maréchaux avaient désigné à cet effet. Je retournai auprès de l'Empereur, à Bondy, pour lui rendre compte de ce qui s'était passé. Pendant que nous traitions au faubourg de Clichy, Napoléon avait quitté l'armée et s'approchait de Fontainebleau, espérant encore sauver Paris par sa présence. Il avait envoyé en avant Alexandre de Girardin*, pour intimer aux maréchaux l'ordre de se maintenir à tout prix. Cet officier tomba au milieu de nos négociations. Lié avec moi depuis longtemps, il tenta de m'en imposer par le récit d'une victoire que Napoléon aurait remportée sur le corps du général
1 . Mortier (Édouard-Adolphe-Casimir-Joseph), duc de Trévise, 1758- 1855. Maréchal de France.
2. Orlof (Michaïl-Fédorowitch), 1785-1841. Général russe. Fut un des signataires de la capitulation de Paris (1814). Fut compromis en 1825 dans la révolte militaire et exilé dans ses terres avec défense de reparaître dans les capitales.
5. Fabvier (Charles-Nicolas, Baron), général français, 1783-1855. En 1814, chef d'étal-major du maréchal prince de Raguse. Prit part à la campagne d'indépendance en Grèce. En 1850, commandant la place de Paris, pair en 1845.
4. Girardin (Alexandre, Comte de), 1776-1855. Lieutenant général, premier veneur de Louis XVIII et de Charles X, colonel de dragons en 1806, général de brigade en 1811 et général dé division pendant la campagne de 1814. Père de M. Emile de Girardin.
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Wintzingerode, qu'on avait laissé devant lui pour masquer notre mouvement sur Paris. Il me dit, entre autres choses, que dans celte prétendue bataille, on avait fait prisonnier toute une division d'infanterie. C'est un peu difficile, lui répondis-je en riant, attendu que le corps de Wintzingerode ne consiste qu'en 6 000 hommes de cavalerie.
Dans l'acte de capitulation, il avait été stipulé qu'une députation de la Ville de Paris se rendrait à Bondy, auprès de l'Empereur, pour lui offrir la soumission de la ville. Elle y arriva à six heures du matin, composée d'hommes qui ont beaucoup marqué depuis : MM. Pasquier1, préfet de police, de Chabrol2, préfet de la Seine, Alexandre de Laborde5, major général de la garde nationale, et plusieurs autres, dont les noms m'échappent. Je les reçus, et les introduisis chez l'Empereur. Peu d'instants auparavant, on avait annoncé à Sa Majesté que le duc de Vicence venait d'arriver,
1. Pasquier (Étienne-Denis, Baron, puis Duc), 1717-1862. Sous l'Empire, conseiller d'État et préfet de police ; sous les Bourbons, directeur général des ponls et chaussées, puis à plusieurs reprises garde des sceaux; sous Louis-Philippe, président de la Chambre des pairs et chancelier de France.
2. Chabrol de Volvic (Gilbert-Joscph-Gasgard, Comtcde), 1773-1884. En 1806, préfet de Montenotte en Italie et depuis 1812, préfet de la Seine. Membre de l'Institut en 1820.
3. Laborde (Alexandre-Louis-Joscph, Comte de) 1774-1842. Archéologue et homme politique français. Attaché en 1800 à l'ambassade de Lucien Bonaparte en Espagne; entreprit une description complète de la péninsule. En 1808, directeur des ponts et chaussées de la Seine. Prit part, en qualité d'acljudant-major de la garrle nationale, à la capitulation de Paris en 1814. Membre de l'Institut depuis 1815.
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chargé d'une mission de Napoléon. L'Empereur ne voulait pas qu'il communiquai avec la députation, el m'ordonna de le conduire au bout du jardin pour l'entretenir durant l'audience. Celle-ci terminée, la députation se retira, et l'Empereur me fit appeler aussitôt pour introduire M. de Caulaincourt. Avant de le recevoir, il m'ordonna de partir immédiatement pour Paris, et de me rendre chez M. de Talleyrand pour concerter avec lui les premières mesures à prendre. J'avais prié un des membres de la députation, M. Alexandre de Laborde, de me devancer et de prévenir le prince, car je craignais qu'il ne fût obligé de quitter Paris.
Pour expliquer le rôle qu'il a joué dans ce grand événement, il faut que je remonte plus haut. Pendant que le quartier général était à Troyes, se présenta chez moi un monsieur sous le nom de Saint-Georges. 11 lira de sa poche un carnet et y fit apparaître les lignes suivantes écrites à l'encre sympathique : « La personne que je vous envoie est de toute confiance ; écoutez-la et remerciez-moi. Il est temps d'être plus clair. Vous marchez avec des béquilles, servez-vous de vos jambes et voulez ce que vous pouvez. » Je reconnus l'écriture du duc de Dalberg1. Le soi-disant Saint-Georges n'était
1. Dalbekg (Emmerich-Joseph, Duc de), 1 775-1855. Neveu du prince Dalberg (voir J. L), ami du comte G. de Nesselrode, ministre du margrave de Bade à Paris, fait en 1810 membre du Conseil d'État par Napoléon qui le considérait comme sujet français. Prit part pour la France au Congrès de Vienne. Pair de France après les Cent- Jours.
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autre que M. de Vitrolles1 qui a joué depuis, sous la Restauration, un rôle qui n'a guère été utile à ce gou-' vernement. Sa mission au quartier général avait été conçue et combinée avec M. de Talleyrand qui s'était misa la tête d'un parti travaillant à la chute de Napoléon. M. de Vitrolles me mit au fait de l'état des esprits à Paris, de la facilité que nous aurions à nous en rendre maîtres, en imprimant plus de vigueur à nos opérations militaires et de l'accueil que nous y trouverions. Il fut présenté à l'Empereur et eut plusieurs entrevues avec le Prince Metternich et Lord Castlereagh. Il se rendit ensuite auprès du Comte d'Artois qui venait d'arriver à Nancy.
Je trouvai donc le terrain tout préparé, en descendant à l'hôtel Saint-Florentin. C'était un dimanche ; le temps était superbe ; je fis mon entrée à Paris, tout seul, suivi d'un Cosaque et accompagné d'un officier autrichien, le Prince Lichtenstein que j'avais rencontré en route et auquel j'avais proposé de venir avec moi. Les boulevards étaient couverts de monde endimanché. On avait l'air d'y être réuni pour une fête et non pour l'entrée d'une armée ennemie. M. de Talleyrand était à sa toilette. Il se précipita, à demi coiffé, à ma rencontre, se jeta dans mes bras et me couvrit de poudre. La première émotion passée, il fit appeler les
1. Vitrolles (Eugène-François-Auguste d'Arnaud, Baron de), 1774- 1854. Homme politique français. Émigra pendant la Révolution, rentra en France sous le Consulat et devint un des agents loyalistes les plus actifs.
lommes avec lesquels il était en pleine conspiration. C'étaient le duc Dalberg, l'abbé de Pradt1, le baron Louis*. Pendant que nous délibérions, l'Empereur faisait son entrée à la tête de l'armée. Je fis part à ces messieurs des vues de l'Empereur; je leur dis qu'il n'avait encore qu'une seule idée positivement arrêtée, celle de ne pas laisser Napoléon sur le trône de France, mais que 'quant à l'ordre de choses par lequel il devait être remplacé, il ne prendrait une décision, qu'après avoir recueilli les avis des hommes éclairés avec lesquels il allait se trouver en rapport.
L'intention de Sa Majesté avait été de s'établir à l'Élysée-Bourbon. Pendant sa marche un individu avait glissé un billet anonyme au prince Wolkonski, chef de l'état-major, qui le prévenait que ce palais était miné. L'Empereur ordonna de m'envoyer ce billet par le jeune Dourassof, aide de camp du Prince. Je le montrai au Prince de Talleyrand qui ne voulut pas y croire, mais qui cependant, par excès de prudence, fit proposer à l'Empereur de venir demeurer chez lui, en attendant qu'on eût vérifié le fait. La marche de l'armée devait se terminer à la place Louis XV, à côté de
1. Pkadt (Dominique Dufour de), 1759-1857. Prélat, diplomate et publiciste français. Député du clergé aux États Généraux. Émigra et publia à Hambourg diverses brochures politiques. Rentré en France sous le Consulat, devint aumônier de Napoléon, évèque de Poitiers, puis archevêque de Malines.
2. Louis (Joseph-Dominique, Baron), 1755-1857. Homme d'État Iran <;ais. Ministre des finances sous le gouvernement provisoire (1814) et ious Louis XVIII.
la rue Saint-Florentin. L'Empereur descendit, une heure après, à l'hôtel du Prince de Talleyrand, y amenant avec lui le Roi de Prusse et le Prince Schwarzenberg. Il fit entrer dans le salon les personnes avec lesquelles je venais de délibérer. Une délibération générale s'établit. On arrêta qu'il fallait avant tout publier une proclamation, au nom des souverains alliés, déclarant qu'ils ne traiteraient pas avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille. Je fus chargé avec le duc Dalberg de rédiger cet acte ; nous nous enfermâmes dans un cabinet attenant au salon et, au bout d'une demi-heure, nous soumîmes aux souverains un projet qui reçut leur approbation et fut signé par l'Empereur Alexandre. Quelques heures après, elle était imprimée et affichée dans tout Paris. L'Empereur dîna chez M. de Talleyrand. Les souverains devaient se montrer le soir à l'Opéra. Au moment de se mettre à table, l'Empereur apprit qu'.on avait commandé le Triomphe de Trajan. Rien ne pouvait contrarier davantage sa modestie ; il demanda que cet opéra fût remplacé par la Vestale. Son entrée à l'Opéra fut saluée par de vives acclamations. On ne voulait plus de Napoléon ; c'était bien le sentiment général de la France, à cette époque, quoi qu'en disent les historiens qui, depuis 1830, ont écrit sur ces événements.
Dans la conférence qui avait eu lieu le malin, il avait été convenu que le lendemain le Sénat serait rassemblé et que M. de Talleyrand y ferait proposer la déchéance de Napoléon. Un Gouvernement provisoire
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s'établitle même jour. 11 fut composé, sous la présidence de M. de Talleyrand, du général Beurnonville, du Duc de Dalberg, de M. de Jaucourt ' et de l'abbé de Montes- < I ii ion a, qui, depuis sa rentrée en France, avait été constamment en correspondance avec le roi Louis XVIII. J'occupais également une chambre à l'hôtel de M. de Talleyrand, et je passais toute la journée et souvent une grande partie de la nuit en allées et venues entre l'Empereur et les hommes occupés à diriger ces grands événements. La déchéance de Napoléon n'était plus une question, tout le monde était d'accord; mais il s'agissait de savoir qui le remplacerait. Là, une divergence commençait à se manifester dans les opinions. Napoléon envoya de Fontainebleau une dépu talion de quatre Maréchaux, pour offrir son abdication, en faveur du toi de Rome, sous la régence de Marie-Louise. Celaient Ney,Macdonald, Marmontet le duc de Yicence. Le projet fut vivement combattu par M. de Talleyrand qui, dès notre arrivée à Paris, s'était prononcé en faveur
1. Jaucourt (Arnail-François, Marquis de), 1757-1852. Homme d'État français. Sénateur en 1805, intendant de la maison de Joseph Bonaparte en 1804. Membre du gouvernement provisoire en 1814, prit l'intérim du ministère des Affaires étrangères pendant le congrès de Vienne, suivit Louis XVIII à Gand et reçut le portefeuille de la Marine après le désastre de Waterloo.
2. Montksqliou-Fkzensac (l'abbé François-Xavier-Marc-Antoine, Duc de), 1757-1852. Homme d'État français. Agent général du clergé en 1785, député par le clergé de Paris en 1789; émigra après les massacres de septembre 1792 et revint, après la chute de Robespierre, à Paris, où il devint un agent royaliste actif. En 1814, membre du gouvernement provisoire et nommé ministre de l'Intérieur par Louis XVIII. Membre de la Chambre des pairs depuis 1815.
du rétablissement de la maison de Bourbon. L'Empereur hésitait. Les conférences se prolongèrent pendant toute la nuit. Enfin, il se rallia à l'opinion de M. de Talleyrand. Les Maréchaux retournèrent à Fontainebleau, à l'exception de Marmont qui rejoignit un corps d'armée à Essonne.
Dans les derniers écrits de M. Thiers et de M. Viel- Castel, toutes les circonstances de cette époque sont relatées avec assez d'exactitude- et d'impartialité. Ces historiens n'ont pas laissé ignorer au public l'attitude singulière que Louis XVJII prit vis-à-vis de l'Empereur Alexandre. Je l'avais accompagné à Compiègne, où il était allé au-devant du Roi. Celui-ci affecta une dignité tout à fait déplacée envers un souverain auquel il devait son retour au trône, aussi l'Empereur en fut-il très blessé, et tous les rapports entre les deux monarques s'en ressentirent.
L'Empereur d'Autriche, le Prince Metternich et Lord Castlereagh nous ayant rejoints, les négociations pour le traité de paix commencèrent. Nommé plénipotentiaire, j'y pris une part active. Le 18/30 mai. la paix fut conclue; les souverains avec leurs ministres partirent pour l'Angleterre. Ils y furent accueillis avec un vif enthousiasme, mais pour l'Empereur Alexandre ce séjour ne se passa pas sans quelques désagréments. Il ne sympathisait pas avec le Prince Régent (depuis Georges IV). La Grande Duchesse Catherine, depuis reine de Wurtemberg, l'avait précédé à Londres et s'était plus liée avec l'opposition qu'avec le parti tory qui était alors
tu pouvoir. Elle sut entourer son frère de gens appartenant à ce parti, ce qui déplut au Prince régent, el fut cause de plusieurs froissements. L'Empereur quitta l'Angleterre, peu satisfait de son séjour, mais rapportant cependant une haute idée de la prospérité et de la grandeur de ce pays.
Deux mois devaient s'écouler jusqu'à l'ouverture du congrès de Vienne. L'Empereur en profita pour venir à Pétersbourg, où je l'accompagnai. C'est durant ce séjour que ma destinée fut définitivement fixée. Le Chancelier Roumiantzof, qui était encore le chef nominal du Mitiistère des Affaires étrangères, profondément humilié de n'avoir pris aucune part aux grandes transactions qui immortalisaient le règne de l'Empereur Alexandre, et devenu sourd, à la suite de deuxattaques/Tapoplexie, donna sa démission qui fut acceptée. Je le remplaçai avec le titre de Secrétaire d'Étal, dirigeant le Ministère des Affaires étrangères, que je conservai jusqu'au règne de l'Empereur Nicolas, qui me nomma vice-chancelier, à la paix de Tourkmantchay. •
L'idée du rétablissement de la Pologne, que l'Empereur avait nourrie pendant la guerre, commençait à être connue dans les hautes régions de la société de Pétersbourg, et y atténua un peu l'effet que notre entrée à Paris avait produite.
Plusieurs personnes essayèrent de soumettre à l'Empereur des représentations contre ce plan si antipathique à la Russie, mais sans le moindre succès, et l'Empereur partit pour Vienne avec la ferme intention de
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faire triompher son projet favori, en dépit de l'opposition qu'il s'attendait à rencontrer en Autriche et en Angleterre. La France y avait consenti, à la condition d'être indemnisée par le rétablissement de la Saxe.
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