Cobentzel (Louis, comte de). Voir tome I
Romain, c'est un grand bien pour les habitants de la rive droite du Rhin, écrasés depuis tant d'années par des contributions énormes et des logements de troupes continuels. Savez-vous que depuis près de trois ans que je suis ici, il m'en a coûté en frais de guerre plus de 4000 florins du petit avoir de feue votre mère? Mais parlons de quelque chose de plus gai pour vous et de plus satisfaisant pour moi.
Notre ambassadeur Kalitschef, destiné à se rendre à Paris, est arrivé ici dimanche au soir. Il m'a tout d'abord parlé de vous, en me disant, qu'il vous avait laissé en parfaite santé et en bonne situation à la Cour. Chitrof et Bachilof qui l'accompagnaient m'ont chargé de mille amitiés pour vous et m'ont confirmé ce récit de l'ambassadeur : jugez de la joie que mon cœur en a ressenti pour vous ! Au reste, l'ambassadeur a entièrement approuvé l'idée que vous aviez de vouloir vous vouer à la carrière des affaires étrangères; mais il pense, ainsi que moi, que pour suivre cette idée, il ne faudrait point encore dans ce moment songer à demander un congé pour venir me joindre, qu'il serait toujours aisé à obtenir après que nous aurions réussi à réaliser la première idée, et je suis de son avis, malgré tout l'empressement que j'ai de vous embrasser encore. Vous savez d'ailleurs, mon cher fils, par expérience, ainsi que moi, que dans le pays que vous habitez, il ne serait pas prudent de hasarder aucune démarche qui pût donner de la mauvaise humeur. Au reste, ■ l'ambassadeur m'a promis de m'écrire sur cet objet,
Le comte Charles de Nesselrode an comte Guillaume de Nesselrode.
aussitôt que la paix générale sera consolidée, ce qui n'ira pas, je crois, au delà du mois de Mai.
Leipsig, 10 avril (n. s.) 1801.
Mon cher père,
C'est avec le plus grand empressement que je m'en vais vous annoncer une nouvelle qui, à coup sûr, vous fera autant de plaisir qu'à moi, et à laquelle vous vous attendez certainement moins que jamais. S. M. l'Empereur a daigné me choisir pour aller à la Cour de Wurtemberg faire part de son avènement au trône. Dès que j'aurai exécuté les ordres de mon souverain, je viendrai dans vos bras goûter ce suprême bonheur auquel j'ai aspiré vainement pendant une année.
C'est de Leipzig que je vous écris ces quelques mots, pendant qu'on change les chevaux; mon voyage a été jusqu'ici plus heureux qu'agréable et je me réserve de vous en donner des détails, dès mon arrivée à Erlangen. Malgré toute la diligence que je mets à mon voyage, je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter pendant vingtquatre heures à Berlin, pour revoir toutes mes anciennes connaissances. J'ai trouvé la famille des Brown
m ARCHIVES T)U COMTE CH. DE NESSELRODE.
extrêmement affligée de la perte de leur seconde fille; je ne vous parlerai pas plus longuement de mon séjour à Berlin, cela me mènerait trop loin; je dois encore vous informer des changements qui ont eu lieu jusqu'à mon départ en Russie et qui ont suivi immédiatement le changement de règne; M. de Beklechof a été nommé procureur général, le comte Panin, vice-chancelier. M. Wassilief1, trésorier de l'Empire et M. Trochinsky, secrétaire d'étal et directeur des postes.
Adieu, mon cher père, le postillon sonne, il ne me reste que le temps de vous embrasser idéalement, en attendant que je puisse le faire réellement.
Charles Nesselrode.
au comte Guillaume de Nesselrode.
Erlangen, le 22 avril 1801.
Mon cher père,
C'est après un voyage bien pénible et bien désagréable, que je suis enfin arrivé ici le 18 courant. Le lendemain, j'ai eu une audience auprès de S. A. S., qui m'a fait l'accueil le plus gracieux du monde. Elle s'est
1. Wassilief (comte). Trésorier de l'Empire de Russie, plus tard ministre des finances.
rappelé le temps qu'elle a passé avec vous à Polsdam, et s'est informée avec un grand intérêt de l'état de votre santé. — Mais pour vous donner des détails sur tout ce qui m'est arrivé à la suite de la malheureuse catastrophe qui a étonné autant l'Europe qu'elle a accablé la Russie, il faudra reprendre mon récit de plus haut. Le comte Pahlen, ayant entièrement oublié de me faire part de ma nomination, je me suis vu obligé de quitter nuitamment Pétersbourg. Pour la manière dont mon départ s'est effectué, je me réserve de vous en parler moi-même quand je serai à Francfort. — J'ai trouvé les chemins partout horribles; plusieurs autres obstacles encore m'ont empêché de faire autant de diligence que je l'aurais voulu. Arrivé à Berlin, je n'ai pu résister à la tentation d'y passer vingt-quatre heures; j'ai revu presque toutes mes anciennes connaissances. Tauentzien m'a donné un dîner délicieux auquel il ne manquait que votre présence pour être dignement apprécié. — La vie que je mène ici est extrêmement monotone; je dîne régulièrement tous les jours chez le duc, qui s'efforce d'être gai, quoique la concurrence de plusieurs événements sinistres paraisse le ronger intérieurement. La maladie de son premier ministre, le comte Zeppelin, l'oblige à prolonger son séjour dans cette ville-ci; quant au mien, il ne durera guère plus longtemps que celui du duc, et lorsque je partirai, ce sera pour me rendre tout droit à Francfort; j'oserai vous prier de vouloir bien m'y faire retenir un petit logement dans la maison même que vous habitez, si
c'est possible. Adieu, mon cher père, portez-vous bien et pensez quelquefois à un fils qui vous est toujours sincèrement attaché.
Charles Nesselrode.
Madame la Margrave, à laquelle j'ai été présenté hier, m'a chargé de vous dire bien des choses de sa part; c'est une femme qui malgré son âge a conservé beaucoup d'amabilité et de vivacité.
Le comte Charles de Nesselrode au comte Guillaume de Nesselrode.
Berlin, le 15 mai 1801.
Mille pardons, mon cher père, si je ne vous donne pas des nouvelles détaillées de mon séjour dans cette ville-ci. Entraîné, bien malgré moi, dans un tourbillon de plaisirs, dont je me réserve de vous parler plus longuement de Pétersbourg, il m'a été presque impossible de trouver le moment de m'entretenir avec vous. J'espère que vous aurez quitté Weimar en bonne santé, et que le voyage ne vous aura fait aucun mal. Pour moi, je suis arrivé ici sain et sauf, et je compte en partir aujourd'hui après m'être arrêté quatre jours. On parle ici très généralement de la nouvelle que nous avons apprise en chemin; quoiqu'on n'en sache rien
d'officiel, elle ne me paraît pas sans fondement. En attendant que je puisse la vérifier, je vous en manderai deux autres qui ne vous intéresseront pas moins. Kanichef va en Suède pour remplacer Budberg qui sera attaché à la personne de l'Empereur et sera remplacé, lui, par le Comte Markof1, car votre ami K. a refusé cette place à ce qu'on dit. Le Prince Gagarin est envoyé à Naples pour notifier l'avènement au trône, sa femme l'accompagnera, ainsi que Leontief avec la sienne (la fille de Mme de Krook). Il vient d'être placé au Collège des Affaires étrangères. Gardez-vous cependant d'ébruiter la première de ces nouvelles, car je ne puis vous en répondre entièrement. M. le Baron de Krudener m'a chargé de vous remercier de votre souvenir, j'ai eu fort à me louer de son accueil ainsi que de celui de toute la maison, surtout d'Oubril, qui me témoigne beaucoup d'amitié; il regrette infiniment d'avoir ignoré votre séjour à Francfort, il serait certainement allé vous voir, à son passage.
Adieu, mon cher père, portez-vous bien et pensez quelquefois à un fils qui ne cessera de vous aimer. Charles Nesselrode.