ANNEXE
Rapport du Grand Juge, Ministre de la Justice, au gouvernement de la République Française.
Paris, le 27 Pluviôse an Xll.
Citoyen Premier Consul,
De nouvelles trames ont été ourdies par l'Angleterre; elles l'ont été au milieu de la paix qu'elle avait jurée, et quand elle violait le traité d'Amiens, c'était bien moins sur ses forces qu'elle comptait que sur les succès de ses machinations.
Mais le Gouvernement veillait; l'œil de la Police suivait tous les pas des agents de l'ennemi; elle comptait les démarches de ceux que son or ou ses intrigues avaient corrompus.
Enfin la toile paraissait achevée; déjà, sans doute, on s'imaginait à Londres entendre l'explosion de cette mine qu'on avait creusée sous nos pas; on y semait du moins les bruits les plus sinistres et l'on s'y repaissait des plus coupables espérances.
Tout à coup les artisans de la conspiration sont saisis,
596 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE N'ESSELKODE.
les preuves s'accumulent et elles sont d'une telle force, d'une telle évidence, qu'elles porteront la conviction dans tous les esprits. Georges et sa bande d'assassins étaient restés à la solde de l'Angleterre, ses agents parcouraient encore la Vendée, le Morbihan, les Côles-du-Nord et y cherchaient en vain des partisans que la modération du Gouvernement et des lois leur avait enlevés.
Pichegru, dévoilé parles événements qui précédèrent le 18 fructidor, an 5, dévoilé surtout par celle correspondance que le général Moreau avait adressée au Directoire, Pichegru avait porté en Angleterre sa haine contre sa patrie. En l'an 8, il était avec Villot à la suite des armées ennemies pour se rallier aux brigands du Midi. En l'an 9, il conspirait avec le comité de Bayreulh, depuis la paix d'Amiens il était encore le conseil et l'espoir des ennemis de la France.
La perfidie britannique associe Georges à Pichegru, l'infâme Georges à ce Pichegru que la France avait estimé et qu'elle avait voulu croire toujours incapable d'une trahison.
En l'an 11, une réconciliation criminelle rapproche Pichegru et le général Moreau, deux hommes entre lesquels l'honneur devait mettre une haine éternelle. La Police saisit à Calais un de leurs agents, au moment où il retournait pour la seconde fois en Angleterre. Cet homme est sous sa main, avec toutes les pièces qui constatent la réalité d'un raccommodement inexplicable alors, si les nœuds n'en avaient pas été formés par le crime.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
A l'arrestation de cet agent, le général Moreau paraît un moment agité, il fait des démarches obscures pour s'assurer si le gouvernement est instruit. Mais tout se taii ; et, lui-même, rendu à sa tranquillité, il tait au gouvernement un événement qui a droit d'alarmer sa surveillance; il se tait, lors même que Pichegru est appelé publiquement au Conseil du Gouvernement britannique, lorsqu'il s'unit avec éclat aux ennemis de la France.
Le Gouvernement ne voulut voir dans son silence que la crainte d'un aveu qui l'aurait humilié, comme il n'avait vu dans son éloignement de la chose publique, dans ses liaisons équivoques, dans ses discours plus qu'indiscrets, que de l'humeur et un vain mécontentemenl.
Le général Moreau qui devait être suspect, puisqu'il traitait secrètement avec l'ennemi de la patrie qui, sur ce soupçon plus que légitime, eût été arrêté à toute autre époque, jouissait tranquillement de ses honneurs, d'une fortune immense et des bienfaits de la République.
Cependant, les événements se pressent, Lajolais, l'ami, le confident de Pichegru, va furtivement de Paris à Londres, revient de Londres à Paris, porte à Pichegru les pensées du général Moreau, rapporte au général Moreau les pensées et les dessins de Pichegru et de ses associés.
Les brigands de Georges préparent, dans Paris même, tout ce qui est nécessaire à l'exécution des projets communs.
Un lieu est assigné entre Dieppe et Tréport, loin de toute inquiétude et de toute surveillance, où les brigands de l'Angleterre, conduits par des vaisseaux de guerre anglais, débarquent sans être aperçus, où ils trouvent des hommes corrompus pour les recevoir, des hommes payés pour les guider pendant la nuit, de stations en stations convenues, et les amener jusqu'à Paris.
A Paris, des asiles leur sont ménagés dans des maisons louées d'avance, où sont des gardiens affidés, ils en ont dans plusieurs quartiers, dans plusieurs rues, à Chaillot, à la rue du Bac, dans le faubourg Saint- Marceau, dans le Marais.
Un premier débarquement est opéré : c'était Georges avec huit de ses brigands.
Georges retourne sur les côtes pour assister au débarquement de Goster Saint-Victor, (condamné parle jugement rendu sur l'affaire du 5 nivôse), et de dix autres brigands.
Dans les premiers jours du mois, un troisième débarquement s'effectue : c'est Pichegru, Lajolais, Armand Gaillard, frère de Raoul, Jean Marie un des premiers affidés de Georges et quelques autres brigands de celte espèce. Georges, avec Joyault, dit d'Assar, Saint-Vincent et Picot, dit le Petit, vont au devant de ce troisième débarquement; la réunion se fait h la ferme de la Patrie.
Un quatrième débarquement est attendu, les vaisseaux sont en vue, mais les vents contraires les empê-
ARCHIVES IH' COMTE Cil. DE NESSELRODE.
client d'approcher, il y a peu de jours encore qu'ils faisaient des signaux de reconnaissance.
Georges et Pichegru arrivent à Paris, ils sont logés dans la même maison, entourés d'une trentaine de brigands auxquels Georges commande; ils voient le général Moreau; on connaît le lieu, le jour, l'heure où la première conférence s'est tenue, un second rendez-vous était convenu et ne s'est pas réalisé, un troisième, un quatrième ont lieu dans la maison même du général Moreau.
Cette présence de Georges et de Pichegru à Paris, ces conférences avec le général Moreau sont constatées par des preuves incontestables et multipliées. Les traces de Georges et de Pichegru sont suivies de maisons en maisons; ceux qui ont aidé à leur débarquement, ceux qui, dans l'ombre de la nuit, les ont conduits de porte en porte, ceux qui leur ont donné asile à Paris, leurs confidents, leurs complices, Lajolais leur principal intermédiaire, le général Moreau sont arrêtés; les effets et les papiers de Pichegru sont saisis et la police suit ses traces avec une grande activité.
L'Angleterre voulait renverser le gouvernement et, par ce renversement, opérer la ruine de la France et la livrer à des siècles de guerres civiles et de confusion. Mais, renverser un gouvernement soutenu par l'affection de 50 millions de citoyens et environné d'une armée forte, brave et fidèle, c'était une tâche à la fois au-dessus des forces de l'Angleterre et de celles de l'Europe. Aussi l'Angleterre ne prétendait-elle y parve-
nir que par l'assassinat du Premier Consul et en couvrant cet assassinat de l'ombre d'un homme que défendait encore le souvenir de ses services.
Je dois ajouter que les citoyens ne peuvent concevoir aucune inquiétude, la plus grande partie des brigands est arrêtée, le reste, en fuite, est vivement poursuivi.
Aucune classe de citoyens, aucune branche de l'administration n'est atteinte par aucun indice, par aucun soupçon.
Je ne donnerai point de plus amples développements dans ce rapport, vous avez vu toutes les pièces, vous ordonnerez que toutes soienL mises sous les regards de la Justice.
Signé : Le Grand Juge,
Ministre de la Justice, Justin Régnier.
Certifié conforme : Hugues Mapet.
A'oJe relative à l'autographe ci-dessus
jU^^
t//jb<t^/
{Cette note a été écrite de ta main du Chancelier.)
Al.