Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives;
Les lettres adressées au baron Pierre de Meycndorll', ambassadeur à Berlin, par le chancelier, comte Ch. de Nesselrode, forment en grande partie la matière du présent volume et otïrentun exposé, pour ainsi dire complet, embrassant une période de sept années (1840-1846), de la politique extérieure de la Russie et de celle des autres puissances de l'Europe. Dans cette correspondance, le plus souvent confidentielle, le chancelier, qui a pour le baron une sincère affection et le tient pour un ami sûr, parle à cœur ouvert et s'exprime en toute liberté sur les événements et les hommes d'État qui y prennent part. La question orientale, ce problème si complexe de politique internationale où tant d'intérêts divers sont en jeu, remise sur le tapis par la révolte du viceroi d'Egypte, Méhémet-Ali, auquel le sultan avait refusé l'hérédité pour le gouvernement de l'Egypte et de la Syrie, est l'objet d'importantes communications où la politique de lord Palmerston, du prince Metternich, de Guizot, du roi de Prusse et de l'empereur de Russie est mise en pleine lumière et laisse deviner les conflits ultérieurs.
Ce volume contient, en outre, un assez grand nombre de lettres de la comtesse de Nesselrode, adressées, soit à son mari, soit à son fils, de Paris, de Saint-Pétersbourg, de Rome
et de Baden ; elles sont pleines d'observations piquantes et de renseignements précieux. La comtesse, en effet, malgré sa partialité, voit souvent juste ; elle excelle, il est vrai, à voir surtout les défauts chez les gens qu'elle n'aime pas, mais elle n'en porte pas moins sur eux des jugements équitables ; d'ailleurs, comme elle n'oublie jamais de faire connaître ses sentiments à Tégard de ceux dont elle parle, il est facile, lorsqu'on lui sait de l'animosité contre quelqu'un, de corriger ce qu'il peut y avoir d'excessif dans l'appréciation qu'elle donne de lui. Ses lettres dans lesquelles elle rend compte des séances de la Chambre, de la discussion sur les fortifications de Paris, des manœuvres de Thiers, de l'attitude de Guizot, des discours prononcés par les grands orateurs de la tribune française, sont d'une lecture attrayante et intéressante. Le récit qu'elle fait du retour des cendres de Napoléon, de la cérémonie, de la manifestation avortée et du mécompte de Thiers est des plus piquants.
A citer aussi quelques lettres du baron Brunnow, ambassadeur de Russie à Londres, du baron de Meyendorff, du comte Michel Chreptowitch, le gendre du chancelier, el du comte Dmitri de Nesselrode.
A. DE Nesselrode.
DU
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersbourg, 5 janvier 1840.
Ce courrier sera suivi de très près par un autre que j'enverrai après-demain à Paris et par lequel je me réserve, mon cher baron, de vous faire quelques communications. Celui-ci n'est expédié que pour un objet spécial qui regarde bien plus l'Empereur que le ministère des affaires étrangères. Je me bornerai donc à vous remercier pour votre lettre du 26 décembre. Lord Clanricarde n'est pas arrivé encore. Je plains milady, elle aura un mauvais voyage ; il est tombé ces jours-ci une énorme quantité de neige.
Le langage que Humboldt tient sur l'expédition de Khiva ne laisse rien à désirer. Il fera, je l'espère, de l'effet, car il peut en parler en connaissance de cause.
Tin. — 1
Rien de nouveau ici. Au nouvel an, Bloudof sera nommé à la place de défunt Lachkof, el Panin* sera chargé du ministère de la Justice. Demain, jour de Noël, il y aura sortie à la cour, mais fort sagement Sa Majesté ne participera pas à cette cérémonie fatigante.
Je vous souhaite une bonne année, mon cher baron, et cela de cœur et d'âme.
Le même au même.
Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1840.
J'ai profité, avant-hier, du départ d'un capitaine Danois pour vous adresser quelques dépêches. C'est tout ce que j'ai àvous dire officiellement pour le moment, et c'est seulement afin que ce courrier, qui pourrait bien précéder le Danois, ne vous arrive pas les mains vides, que je vous écris ces lignes. Il porle à Brunnow les pleins-pouvoirs pour signer la convention orientale,
1. Bloudof (Dmitri Nicolaiévitch, comte), 1785-1861, homme d'État russe, tour à tour Ministre de la justice et Ministre de l'intérieur, Président du département des Lois au Conseil de l'Empire et Président de l'Académie des Sciences ; eut à signer, en 1847, comme plénipotentiaire de la Russie, un concordat avec le Vatican et la Curie romaine.
2. Panin (comte Victor JNikilitch), 1801-1874, homme d'État russe, débuta au ministère des aOaires étrangères. Ministre de la justice (1840-1862); fut, après la mort de Rostovtzef, Président des commissions de rédaction pour l'émancipation des serfs.
si convention il y a. Sous ce rapport la dernière expédition de Brunnow ne m'a point donné encore de certitude complète. Entre lui et Palmerston tout s'était parfaitement passé à Broadlands ; mais c'est au conseil h décider définitivement, et c'est là où nous attendait plus d'un adversaire instigué par Sébasliani. Nous vivrons, par conséquent, entre la crainte et l'espoir jusqu'à l'arrivée du prochain courrier de Brunnow. Au reste, quel que soit le dénouement, l'attitude de la Russie ne saurait en souffrir. C'est donc plutôt le doute qu'un sentiment de crainte que nous éprouvons au milieu de cet intervalle d'incertitude.
La dépêche que j'ai reçue, hier, de vous, par la poste, m'annonce que la France commence à filer doux. C'est certainement ce qu'elle a de mieux à faire, et je suis encore convaincu qu'elle finira par céder si l'Angleterre tient bon, surtout à présent que Metternich s'est si bravement exécuté et a modifié, à la demande de Brunnow, les premières instructions données à Neumann*. Si la Prusse envoie également des pleins-pouvoirs à Londres, la France, qui aime à se mêler de tout, ne voudra pas rester seule contre quatre. C'est un rôle qui ne conviendra ni à ses intérêts ni à sa vanité.
Nous avons de bonnes nouvelles de Pérowski. Il avait déjà fait 300 verstes, sans avoir beaucoup de malades, malgré un froid excessif. Les premières explications que Brunnow a eues, à ce sujet, avec lord Palmerston,