Méhkmet-Ali, vice-roi d'Egypte, né en 17G9, mort en
2. Khosrew-Pacha, homme d'État turc, né en 1769, mort en 1855. Il s'éleva, de la condition d'esclave, aux plus hautes charges de l'empirf , fut gouverneur de l'Egypte depuis l'évacuation des Français jusqu'à la révolte de Méhémet-Ali, devint successivement capitanpacha, président du conseil, grand vizir, et seconda le sultan Mahmoud dans ses réformes.
50 ARCriIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
comme très fâcheux. C'était le seul homme qui jouissait encore de quelque ascendant en Turquie et qui, par sa grande expérience des affaires, et sa main ferme, était seul capable de maîtriser les nombreux éléments de dissolution que cet empire renferme dans son sein et que les réformes précipitées de Rechid-Pacha ' , aujourd'hui le véritable souverain de la Turquie, augmenteront plus qu'elles ne les diminueront.
Le même au même.
Saint-Pétersbourg, 9 juillet 1840.
C'est seulement hier, mon cher Meyendorff, que j'ai reçu votre bonne et intéressante épître du 27 juin. L'Empereur a pris connaissance de la dépêche dans laquelle vous rendez compte des communications échangées entre les comtes Cancrine et Alwensleben*. Sa Majesté a ordonné de les examiner dans un comité composé de M. Wronstschenko% la doublure de Cancrine, et
1. Rechid-Pacua (Moustapha), homme d'État turc, né en 1802, mort en 1862. Fut alternativement ministre des affaires étrangères et ambassadeur à Paris, où il revint trois fois; fut enfin promu en 1846 au rang de grand vizir et occupa six fois ce haut poste.
2. Alwensleben (comte Albreicht d'), 1794-1858, homme d'État prussien. Ministre des finances de 1835 à 1842.
3. Wrontschenko (Fedor Pavlovitch), né en 1780. Succéda à Cancrine comme ministre des finances russes en 1844.
de moi. Mais ïurkuU est encore à Varsovie, et j'ignore quand il nous reviendra. En général, traiter des affaires de cette gravité chez nous en été, c'est la mer à boire. Je tâcherai toutefois de faire dans cette circonstance, dont je reconnais l'opportunité, le possible et même l'impossible, afin d'arriver à un résultat pour l'époque que vous m'avez désignée, pourvu que Turkull nous revienne avant le second départ de l'Empereur.
Au premier travail je solliciterai pour vous la permission éventuelle d'aller en Courlande, en passant par Varsovie. A vous dire vrai, je ne vois pas trop quand vous trouverez le moment d'effectuer cette excursion, car il me semble que jusqu'au mois d'août vous vous proposez de faire beaucoup de choses. Celle à laquelle je tiendrai le plus, c'est qu'au retour d'Ozerof* vous trouviez le moyen d'aller à Dobrau prendre des bains de mer, car la santé avant tout. La vôtre est trop précieuse pour le service de l'Empereur comme pour vos amis. Je dois donc vous prier instamment de la soigner.
Maintenant parlons de l'hôtel. C'est au dernier travail que j'ai soumis à l'Empereur vos désirs. La somme l'a épouvanté. Il accorde 25 mille écus pour le tout : décorations et ameublement, mais ne veut pas donner un copeck de plus. En revanche, il ne tient pas du tout à ce que les achats se fassent à Berlin et surtout pas chez Groppins, qu'il qualifie de grand juif. Faites donc venir de Paris etde Munich ceque vous jugerez à propos.
i. Premier secrétaire de légation.
Mon avis serait que vous renonçassiezà l'idée d'arranger au premier un appartement pour les membres de la famille impériale, car jamais, au grand jamais, il ne sera occupé par eux, et cela vous fera de suite une économie. Que les tapis soient dans toutes les pièces de la même couleur et unis, de cette espèce de velours qu'on fabrique pour cela. Cela est moins dispendieux et fait un excellent effet. Voyez enfin comment vous vous tirerez d'affaire avec les 25 mille écus et réduisez les devis en conséquence. Je vous écrirai à ce sujet une dépêche officielle, mais je n'ai pas voulu laisser partir la poste d'aujourd'hui sans vous donner cet avis préalable.
Lettre de l'empereur Nicolas à la reine Victoria.
Août 1840.
Madame ma Sœur,
Dans la situation critique oh se trouve l'Empire ottoman, j'ai pensé qu'une entente franche et positive avec le gouvernement de Votre Majesté pourrait contribuer essentiellement à conserver à l'Europe le bienfait de la paix, en préservant l'Orient d'une complication grave.
Animé du désir sincère d'unir tous mes clforts à ceux qu'emploiera la Grande-Bretagne pour prévenir ce danger, j'éprouve le besoin de communiquer à ce sujet au
gouvernement de Votre Majesté ma pensée tout entière. J'ai confié ce soin au baron de Brunnow, mon ministre près la cour de Wurtemberg. C'est lui qui aura l'honneur de remettre à Votre Majesté la présente lettre. Daignez, Madame ma Sœur, honorer le baron Brunnow d'un accueil bienveillant et accorder une juste confiance aux explications qu'il est chargé d'offrir, d'après mes ordres, au cabinet de Votre Majesté. Interprète fidèle de mes intentions, il remplira, j'espère, la mission que je lui ai confiée de manière qu'elle contribue à l'affermissement de mes relations avec la Grande-Bretagne, but constant de mes vœux et de ma sollicitude. Je prie Votre Majesté d'en agréer l'assurance, etc.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Marienbad, 2 août 1840.
Je n'ai vu le prince Metlernich que chez moi et très peu de temps, aussi n'ai-je pas grand'chose à t'en dire. Je devais aller hier chez lui mais de violents maux de tête m'en ont empêchée, et j'ai dû me faire excuser par M. Tatitchef. Coûte que coûte, j'irai demain y dîner. La princesse dans la visite qu'elle m'a faite s'est montrée aussi bonne que naturelle. Quant à son mari, j'ai été frappée du changement qui s'est opéré en lui, il fait
l'effet maintenant d'un homme de soixante-dix ans, il parle comme s'il avait la langue enflée et n'entend plus très bien, dit-on. Il est pénible de voir des personnages qui ont été si marquants, qui tiennent encore à l'ancienne roche, s'éclipser ainsi. Leurs remplaçants seront tout autres et, n'inspirant pas la même confiance, ne sauront pas arrêter la marche des événements. Le prince est jugé très sévèrement par l'Autrichien qui lui en veut d'être devenu religieux et de chercher à relever le clergé ; quant au Hongrois, il le trouve fier et ne l'aime pas du tout. La princesse qui est trop positive ne sait pas rendre sa maison agréable et cela nuit certainement à son mari. Elle est gâtée et se laisse facilement circonvenir et gagner. La preuve en est que le prince Puckler* contre lequel elle s'était fort gendarmée à son arrivée à Vienne n'a pas tardé à être tout à fait dans ses bonnes grâces. Cet intrépide voyageur est depuis hier notre voisin avec sa femme qu'on dit être jolie. Partant aprèsdemain, je ne sais si je pourrai les voir. Marienbad est envahi par les Polonais, quelques Anglais, quelques juifs.
En général, la jeunesse autrichienne est, à très peu d'exceptions, tout à fait insignifiante et d'une incapacité notoire qui ne lui permet pas d'aspirer aux grands emplois. Il faut dire qu'hormis la Prusse lous les pays sont en décadence et encore la Prusse est-elle embarrassée de trouver chez elle des hommes pour remplacer
1. PuctLER-MusKAu (Hermann-Louis-Henri, prince de), voyageur et écrivain allemand, né à Muskau (Saxe), en 1785, mort en 1871.
ses ministres. L'Espagne en est, dit-on, au second acte de la tragédie.
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersbourg, 8 août 1840.
Je désire bien, mon cher MeyendorfF, que vous soyez de retour à Berlin, lorsque ce courrier y arrivera. Je suppose, d'après mes calculs, que vers cette époque vous aurez achevé votre cure. Mais comment cette cure aura-t-elle réussi au milieu des nouvelles agitations politiques qui viennent de surgir? La mienne, malheureusement, est exposée à de fréquentes interruptions, il en sera ce que Dieu voudra, ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
La convention de Londres est signée; le vin est tiré, il faut le boire. Celui que nous versera la France ne sera pas du Lunel. Mais j'espère que, si nous tenons bon, il se changera en eau claire. Voilà à quoi doivent tendre tous nos efforts diplomatiques. J'ai lieu de présumer que ceux de M. Thiers commenceront par se diriger sur l'Autriche cl sur la Russie, et qu'il essaiera d'intimider nos deux alliés du continent. Il fait partir subitement M. de Sainte-Aulaire pour Vienne et j'apprends que notre ami Bresson est fort actif à Berlin. Je doute qu'il ait bon marché du prince de Metternich, mais je ne suis
36 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
pas aussi sûr du cabinet prussien, car déjà j'apprends par Ozerof, que celui-ci se refuse à envoyer quelques officiers en Syrie. C'est pourtant un bien mince secours que lui demande lord Palmerston, et ce n'est pas acheter bien cher l'avantage que nous retirerons tous de la rupture de la fâcheuse alliance de la P>ance et de l'Angleterre. C'est à lord Palmeston que nous en avons principalement l'obligation. A mes yeux, il a racheté par là ses vieux péchés et nous ne saurons assez faire pour le soutenir dans la position difficile où il est placé. Cher chez, mon cher baron, à inculquer ces vérités au baron Werther et à lui inspirer un peu de courage. Du moment où l'Angleterre est avec nous, la Prusse n'a presque plus rien à craindre de la France. Ce n'était qu'appuyée sur l'Angleterre que la France pouvait être vraiment redoutable pour le continent. Notre union et notre fermeté lui en imposeront et, une fois convaincue qu'elle ne peut nous diviser, elle se résignera à laisser faire ce qu'elle ne peut empêcher.
Parmi les pièces que je vous transmets aujourd'hui, il se trouve une dépêche à Titof ' sur l'éventualité de l'apparition d'une flotle française aux Dardanelles. Je crains que ce ne soit une nourriture un peu forte pour un estomac prussien. Je vous laisse donc la latitude de ne pas en donner communication au baron de Werther, si vous pensez qu'elle puisse lui causer trop de frayeur.
1. TtTOF (Wladimir Pavlovitch), diplomate et arctiéologue russe. Ambassadeur de Russie à Constantinople. Membre du Conseil de 'Empire, mort en 1891.
D'ailleurs, j'aime toujours à espérer que cette éventualité ne se présentera pas, car elle équivaudrait à une déclaration de guerre de la France aux quatre puissances, et la France y regardera sans doute à deux fois avant de se porter à une pareille extrémité.
Trouvez bon, mon cher baron, qu'au milieu de ce grand conflit oriental je ne vous parle pas de vos affaires de Berlin. Je désire seulement vous savoir de retour de Fischbach\ un moment plus tôt pour contre-balancer un peu l'influence française.
Mille cl mille amitiés.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Baden, 12 août 1840.
J'ai revu la duchesse de Poix, autrefois Mme de Noailles, le duc de Rohan qui est arrivé ici bien malade et qui est enchanté de mon Esculape favori, dont les cures merveilleuses ne se comptent plus. J'ai vu le roi de Wurtemberg qui a passé une semaine ici, j'aime sa conversation où l'esprit se fait sentir à chaque mot, aussi ai-je extrêmement regretté de le voir partir si vite. Sont également à Baden la princesse Bagration pour
1. Château royal, situé en Silésie et où se trouvait l'impératrice.
quelques jours, le comte Strogonof qui vit en grand seigneur, donne des bals et est pour ces raisons fort choyé, la duchesse de Talleyrand et son fils, le duc de Valençay.
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.
Saint-Pétersbourg, 25 septembre 1840.
11 y a longtemps, mon cher Meyendorff, que je n'ai eu l'occasion de vous écrire. Yous, par contre, depuis votre retour de Dobrau, vous avez été d'une activité admirable : les volumineux rapports à l'Empereur et vos intéressantes lettres particulières en font foi. Vous ne m'avez rien laissé ignorer de ce qui peut servir à caractériser le nouveau règne, et l'exposé de la situation générale du pays, que renferme un de vos rapports à Sa Majesté, est parfait. Je l'ai lu avec beaucoup de plaisir et d'intérêt, et l'Empereur en a été très content.
Je vous avouerai que je ne le suis pas autant de la marche politique que le cabinet prussien et surtout notre bon Werther ont suivie dans les derniers temps. Ils ont beau dire, mais les réserves subsistent et la France ne les ignore pas. Elles ont été, à la vérité, non retirées, comme vous paraissiez le croire, mais légèrement modifiées, ainsi qTie vous le verrez par la dépêche
ci-jointe de Brunnow; cela n'en reste pas moins pour cela une démarche dictée par la peur et tout à fait gratuite pour l'avenir, car je voudrais bien savoir comment la Prusse restera neutre, lorsque la France voudra lui enlever la rive gauche du Rhin, que ce soit à propos de Méhémel-Ali ou sous tout autre prétexte. Je ne sais si vous êtes informé que Bulow' avait reçu l'ordre de ne pas signer sans la France et que, fort heureusement, cet ordre lui est arrivé deux jours trop lard, lorsque la convention était déjà conclue et signée. D'autre part, la Prusse a fait déclarer, par le jeune Werther, à Thiers, qu'elle regrettait d'avoir signé et en était très fâchée. Elle ne nous accorde donc pas même l'appui moral auquel elle s'est engagée. Je n'ai rien mis de tout cela dans mes dépêches ; il n'entre pas dans mes habitudes de récriminer sur le passé, et il est inutile que vous en fassiez mention dans vos entretiens avec les ministres prussiens, mais j'ai pensé, cher baron, qu'il était nécessaire, pour votre propre gouverne, que vous fussiez instruit de toutes ces circonstances. Dans mes dépêches, j'ai eu plus particulièrement soin de faire ressortir les avantages immenses
i. BuLow (Henri, baron de), homme d'Élal prussien, né en 1790, mort en 1846. S'enrôla en 1813, fit la campagne de 1815, et entra ensuite dans la carrière diplomatique. Il fut attaché à l'ambassade de Londres en 1817; nommé ministre de Prusse dans celte capitale en 1827; prit une part habile aux conférences relatives aux affaires hollando-belges et au traité du 15 juillet 1840, destiné à régler la question d'Orient; puis fut chargé, en 1842, du portefeuille des affaires étrangères, qu'il résigna en 1844.
que nous offre, pour l'avenir, la rupture de cette funeste alliance anglo-française, avantages qui ne me paraissent pas encore assez sentis et appréciés à Berlin. Faites-les donc valoir tant que vous le pouvez avec les hommes influents de la Prusse. C'est un grand service que nous avons rendu à l'Europe; on le comprendra avec le temps ; on l'acceptera comme on accepte avec avidité nos secours dans les grandes crises sociales ; mais on ne nous en saura jamais gré, car la reconnaissance que l'on doit à la Russie et à ses souverains est devenue un poids qui pèse sur tout le monde. On aime mieux nous haïr sans raison que de nous rendre le bien que nous faisons. C'est que le monde est gouverné aujourd'hui par des esprits étroits qui ne voient que les embarras du moment et se dissimulent les dangers de l'avenir. Ces vérités, mon cher Meyendorff, ne sauraient être méconnues par le Roi, si vous aviez jamais l'occasion de les lui développer. 11 a plus de portée dans l'esprit que feu le Roi. Tout ce que vous me dites de la marche qu'il suit jusqu'à présent ne laisse rien à désirer. Je ne sais même pas s'il ne faut pas plutôt se féliciter de ce qui s'est passé à Kœiiigsberg que le déplorer, car on a fourni au Roi une bonne occasion de se prononcer et de tuer une question qui, d'après cela, ne se reproduira plus dans d'autres provinces moins dévouées à leur souverain et où les choses ne se seraient peut-être pas passées aussi paisiblement. Maintenant le Roi, par sa réponse ferme et habile, a coupé court à toute demande ou prétention ultérieure; il faut
espérer qu'elle ne se reproduira pas sur d'autres points. Je vous envoie ci-jointe la dernière dépêche que j'ai reçue d'Alexandrie. Elle vous prouve que Méhémet-Ali commence à s'adoucir. Quant à la proposition qu'il veut adresser directement à la Porte, je ne m'y fie pas ; elle sera le fruit des suggestions françaises et renfermera la demande de lui laisser la Syrie en viager. Le premier courrier de Constantinople ne manquera pas de dissiper les ténèbres dont Méhémet-Ali a jugé à propos d'envelopper cette communication dans son dernier entretien avec les consuls. Ce qui me paraît tous les jours plus probable c'est qu'Ibrahim ne passera pas le Taurus et que nous gagnerons le printemps sans être obligé de paraître nous-mêmes sur le Bosphore. Au reste, tout est prêt chez nous. La Porte, de son côté, retire toutes ses troupes qu'elle avait dans l'Anatolie pour les concentrer autour de Nicomédie. Lieven* nous mande qu'elle pourra y réunir 40000 hommes avec 6000 hommes de cavalerie et 200 pièces de canon. Appuyés par un corps de 25 000 hommes d'infanterie russe, avec 60 pièces de canon, nous pourrons, je pense, défier les forces d'Ibrahim et considérer la défense de Constantinople comme parfaitement assurée. Inquiété comme il le sera par les démonstrations navales des Anglais et la fermentation des populations, je ne vois pas comment Ibrahim pourrait retirer ses forces de la Syrie pour se porter en avant vers Constantinople. Lord
1. Aide de camp de l'empereur, envoyé en mission extraordinaire à Constantinople.
42 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
Palmerston est plus résolu que jamais à mener son entreprise à bon port. Laissons-le faire et attendons avec un peu de patience les effets du plan qu'il a conçu pour exécuter le traité de Londres.
Je vois avec plaisir que Ton commence en Allemagne à ne plus être si effrayé de tout le bruit que les Français ont fait. L'attitude de Metternich ne nous a rien laissé à désirer. Il a résisté avec fermeté et aux caresses et aux menaces de Thiers. J'espère qu'il en sera toujours de même à Berlin. Ce qui manque au Roi dans les circonstances actuelles, c'est un ministre des affaires étrangères qui soit à leur hauteur. Je crains que Maltzahn', s'il devait remplacer Werther, comme vous le supposez, ne soit pas non plus de force. Ils n'ont malheureusement personne. Liebermann est arrivé hier; je ne l'ai pas vu encore.
A présent que voilà l'Empereur de retour et que Turkull ne tardera pas, je l'espère, à nous revenir de Varsovie, je vais m'occuper d'une des questions spéciales de nos relations avec la Prusse qui vous tient le plus à cœur. J'aimerais bien aussi que pour cela Cancrine nous arrivât, mais il se baigne encore à Baden- Baden. Nous verrons ce que nous pourrons préparer en attendant avec son substitut. Pourvu que Liebermann ne s'en mêle pas! il nous gâterait toute l'affaire, comme il l'a fait la première fois. Ce n'est décidément pas un homme pratique, malgré tout l'esprit dont le ciel l'a doué.
1. Maltzahn (comte de), diplomate prussien, ministre à Vienne.
Nous avons eu la jouissance de revoir notre belle famille impériale dans le plus brillant éclat de santé possible. L'impératrice est étonnamment bien. Dimanche a eu lieu, par un temps magnifique, l'entrée de la princesse de Darmstadt, fiancée au Grand-Duc héritier. La Cour est retournée le lendemain à Tsarkoé- Sélo, où elle restera jusqu'au 7 novembre.
Je viens de voir Liebermann, mais il ne m'a rien dit de nouveau; d'ailleurs, il ne vient pas directement de Berlin et se trouvait un peu arriéré, en fait d'informations. Il m'a seulement lu une dépêche de Werther qui renferme une espèce d'apologie des réserves que luimême, Liebermann, n'approuve guère. Il n'y a donc plus à en parler.
Adieu, mon très cher MeyendorfT, je vous renouvelle mes bien sincères et invariables amitiés.
Le même au même.
Saint-Pétersbourg, 25 septembre 18i0.
Je reçois à l'instant même, cher baron, un courrier de Conslantinople, du 13 septembre. Le mystère s'est éclairci : Méhémet-Ali demandait, ainsi que je l'ai supposé, la Syrie en viager. Cette demande, comme de raison, a été non seulement rejetée, mais la Porte a pris une plus forte mesure encore; elle a prononcé la
destitution de Méhémet-Ali, et nos représentants à Constantinople ont décidé que les consuls quitteraient Alexandrie. Médem nous mande que Méhémet-Ali est tombé dangereusement malade. Sa mort pourrait changer bien des choses. Rifaat-bey était de retour à Constantinople. C'est tout ce que je puis ajouter à la hâte à ma lettre. Les dépêches de Kœnigsmarck ne tarderont pas à instruire le cabinet prussien, avec détails de tout ce qui s'est passé à Constantinople, à cette occasion, et le baron Werther ne manqnera pas de vous le communiquer. Tout h vous.
Le comte Dmitri de Nesselrode à son père.
Baden-Baden, 26 septembre 1840.
J'ai été témoin, à Dresde, d'une espèce de congrès. L'entrevue du prince de Metternich avec le nouveau roi de Prusse a complètement rassuré ceux qui craignaient que ce monarque, inspiré par une fausse philanthropie, ne donnât à ses sujets de nouvelles institutions qui ne pouvaient que compromettre le repos et la tranquillité de l'Allemagne. Quant à Tatitchef, je lui ai trouvé l'esprit très frais, mais j'ai été frappé de l'affaiblissement de son physique ; il n'y voit presque plus et j'ai été obligé, tous les jours, de lui lire les dépêches.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 45
Le prince Mellernich, au contraire, m'a semblé tout à fait rétabli de sa maladie de l'année passée.
Baden-Baden est un véritable paradis terrestre, tant à cause de la beauté des sites que de la délicieuse existence qu'on y mène. La crainte d'une guerre avec la France trouble seule, de temps en temps, la tranquillité de quelques buveurs qui poussent la poltronnerie jusqu'au point de monter au vieux château pour voir si l'avant-garde de l'armée française n'a pas passé le Bhin. Dans le public, l'opinion que la France veut la guerre à tout prix est assez généralement accréditée, mais les personnes bien informées croient plutôt que Louis-Philippe et son petit ministre ont voulu profiter du moment actuel pour rétablir leur matériel qui était tout à fait délabré et se fortifier plutôt contre les ennemis de l'intérieur que contre ceux de l'extérieur.
Quels que soient les projets de la France, on doit constater qu'elle s'est fait le plus grand tort dans l'esprit public de l'Allemagne par les bravades ridicules que contiennent sans cesse ses journaux depuis la signature du traité Bcunnow, et que si, aujourd'hui, elle voulait s'emparer de cette rive gauche du Rhin, qu'elle menace constamment, toute l'Allemagne se lèverait pour la défendre.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Baden, 28 septembre 1840.
Je me hâte de répondre à ta bonne lettre qui est parfaite ; tu as le temps de penser à tout, d'agir malgré les affaires qui deviennent de plus en plus compliquées. Je veux espérer toutefois que le Pacha ne s'exposera pas à guerroyer, malgré peut-être le bon plaisir des Français qui mettront leur amour-propre à ne pas lui permettre de céder. Comme ils ont joué la comédie ces temps-ci et comme la nation s'est laissé duper! Je voudrais qu'on m'expliquât pourquoi Mauguin* est venu chez nous. Quant à Casimir Périer*, il s'y ennuiera, il est habitué à tenir maison, à avoir de la jeunesse et chez nous on n'osera pas profiter de l'agrément qu'il peut offrir avec sa fortune.
1. Mauguin (François), célèbre avocat et orateur politique irauçais, né en 1785, mort en 1854. Député de la Côte-d'Or en 1827, représenta ce département pendant plus de vingt ans, siégea à l'extrêmegaucho, participa à la révolution de juillet et fut nommé l'un des membres de la commission municipale faisant fonction de gouvernement provisoire.
2. Perier (Auguste-Casimir-Victor-Laurent), publiciste et homme d'État, né en 1811, mort en 1876. Entra dès l'âge de vingt ans dans la carrière diplomatique, comme secrétaire d'ambassade à Londres (1852), à Bruxelles (1833), à Saint-Pétersbourg (1839), devint chargé d'affaires à Naples et ministre plénipotentiaire au Hanovre. Abandonna la carrière diplomatique. Fut élu député (1846), puis devint ministre et enfm sénateur (1875).
Dieu veuille, cher ami, qu'il ne soit pas question de guerre et que les affaires prennent une bonne tournure. Les affaires d'Espagne brouilleront la France avec l'Angleterre, plus que la question d'Orient; il est facile de le prévoir d'après le ton des gazettes.
La comtesse Charles de Nesselrode à son filsy le comte Dmitri.
Baden, 6 octobre 1840.
Je recommence demain ma cure qui durera bien encore trois semaines. Durant ce temps, j'aurai le temps de voir la tournure que prendra la politique; elle me paraît se rembrunir; tu es, d'ailleurs, plus à même que moi d'en juger. Je ne comprends rien à ce qui se passe ; les armements de la France toutefois ne doivent pas effrayer, car elle serait fort embarrassée de déclarer la guerre ; je crains cependant que le parti français en Angleterre n'amène à faire des concessions.
U octobre 1840.
Les nouvelles sont toujours à la guerre. Il me semble que la grande question sera tranchée avant la convoca-
48 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
lion des Chambres, c'est-à-dire avant le 25. Ce qui peut entraîner le gouvernement, c'est l'impulsion guerrière qui se répand ; on chante partout la Marseillaise; partout règne la plus grande exaltation. Thiers ne peut se soutenir qu'avec la guerre ; si elle n'a pas lieu, il rentrera dans l'opposition avec des millions gagnés à la Bourse. Patience, jusqu'à la fm du mois !
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.
Saint-Pétersbourg, 10 octobre 1840.
Une course que j'ai été obligé de faire à Tsarkoé-Sélo m'a fait manquer le bateau à vapeur et me met dans la nécessité d'envoyer mon courrier par la voie de terre. Il n'y a pas de mal sans bien dans ce monde, et ce petit contretemps me fournit l'occasion, mon cher baron, de vous écrire un peu à cœur ouvert.
Ce matin, l'Empereur a reçu des lettres très satisfaisantes du maréchal Paskévitch sur son séjour à Berlin. Il a été très reconnaissant de l'accueil qui lui a été fait et particulièrement de la bienveillante confiance que le Boi lui a témoignée. Ce qu'il rapporte de ses conversations avec Sa Majesté nous prouve qu'elle juge parfaitetement bien sa position, et qu'elle ne manque pas de la fermeté nécessaire pour aller avec courage au-devant des
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dangers dont rextravagance française semble menacer l'Allemagne. Le Roi pense qu'à la vue des armements considérables de la France, les cours allemandes ne sauraient rester les bras croisés et courir le risque d'être prises au dépourvu. Deux corps d'armée seront, d'après ce que mande le maréchal, incessamment mis sur le pied de guerre. Il serait fort à désirer que cet exemple fût suivi à Vienne. Malheureusement, j'ai reçu, avanthier, une expédition de Tatichtchef, du 29 septembre, qui n'est pas très édifiante. La nouvelle de la destitution de Méhémet-Ali a été un coup de foudre pour Metternich; il a commencé à faiblir et il n'a tenu qu'à un cheveu que l'Autriche ne nous échappât complètement.
Les efforts de lord Beauvale * et du comte Maltzahn ' l'ont, grâce à Dieu, maintenue dans nos rangs. N'est-ce pas curieux que ce soit le ministre de Prusse qui donne du courage au chancelier d'Autriche? Celui-ci croit toujours parvenir à empêcher la guerre par les longues dépêches amphibologiques qu'il adresse au cabinet français. Une centaine de milliers d'hommes, qu'il mettrait sur le pied de guerre, remplirait, à mon avis, bien mieux ce but. Tout indice de faiblesse ou de divergence d'opinion entre les quatre cours encouragera évidemment les velléités belliqueuses de M. Thiers. Si, par contre, il nous voit bien forts, bien unis, bien résolus à repousser