EsTERHAZï (Joseph, comte), gendre de Metternich
m'expliquât pourquoi les journaux allemands sont si montés contre nous et publient à notre adresse tant d'horreurs. Cela me fâche à ce point que, malgré que je déteste Louis-Philippe, je voudrais que la Russie se rapprochât de la France et fraternisât avec elle, ne fût-ce que pour piquer les autres nations qui, voyant cela, ne tarderaient pas à changer de ton. A mon humble avis, on cajole trop les Anglais qui sont toujours de faux frères et vous abandonnent dès qu'ils n'ont plus d'intérêt à être avec vous. Je présume queBrunnow enjolive tout dans ses rapports. Ce qui est certain, c'est qu'il jouit toujours de la plus grande faveur. Ton père n'en parle pas et n'aime pas qu'on lui en parle. Il finira, je n'en doute plus, par être ambassadeur et ce sera véritablement une honte. Je trouve qu'on n'est pas assez pénétré chez nous de la nécessité du comme il faut d'un représentant. Si vous agitez cette question, on la considère comme insignifiante. Quelle erreur! Pour en revenir à Brunnow, je suppose que l'Empereur en est coiffé; il continue à donner libre cours à ses fadaises et va jusqu'à s'attribuer la retraite des Anglais de l'Inde. Depuis l'équipée du courrier arrêté. Sa Majesté est pleine de prévenances pour mon mari et plusieurs courriers arrivés droit chez lui de chez la Grande- Duchesse ont eu ordre de lui remettre les paquets sans être visités. Mais ce qu'il y a de drôle, c'est que deux courriers adressés au ministère, étant venus directement à la chancellerie, les officiers qui avaient négligé de les envoyer à l'Empereur ont été mis aux arrêts.
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Cependant je dois dire que le Maître semble se repentir d'avoir donné tant d'éclat à cette mesure. Il est un peu de meilleure humeur depuis quelques jours, mais il est parfois effrayant à regarder, tellement sa physionomie est dure. Il prend de brusques déterminations et agit avec une précipitation inconcevable. C'est ainsi que, tout dernièrement encore, certains faits concernant la police et les tribunaux lui ayant été révélés par le ministre de l'intérieur, il a ordonné aussitôt à Tchernichef de rédiger deux ukases, l'un révoquant Hemer, et l'autre nommant à sa place Kev^relin. Le fonctionnaire révoqué est informé le soir même par le gouverneur général; il se couche plus mort que vif, et, le lendemain, se présentant chez l'Empereur, n'est pas reçu; mais, le surlendemain, il n'y en a plus que pour lui, on lui donne le chiffre, ce qui autrefois était une grande faveur, l'Empereur le cajole et depuis ce jour le comble d'égards. Je te prie de me dire si une pareille conduite peut s'expliquer et ce que les différentes classes de la société, y compris la masse du public, peuvent comprendre à cette manière de régner. Tu as dû lire le rescrit donné à Golowin; il est rédigé dans un style qui ferait croire que celui à qui il est adressé a été parfait. Grôblin, qui a compromis l'honneur de sa troupe et fait massacrer ses soldats comme des brebis, n'est pas mal vu, tandis que notre pauvre Hahn est toujours en disgrâce et que son ennemi Posen croît en faveur et est en passe, dit-on, de devenir ministre. C'est le monde renversé; on s'étonne de voir la machine aller encore.
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Une morne tristesse règne partout et tout le monde est dans l'attente de quelque chose et, sans prévoir ce qui le menace, s'en effraie par avance.
Klein Michel devient de jour en jour plus puissant; on va chez lui fréquemment et le télégraphe souterrain est souvent en mouvement. Dernièrement, à un bal d'Anitchkof, le Maître s'est entretenu longuement avec l'officier Lusky, pour la simple raison que celui-ci est parent du petit Michel. Kokochkin*, le grand maître de police, qui, à force d'autoriser le vol, est un instrument de démoralisation, se trouve maintenu dans ses fonctions, pour le même motif. Et Ton dit qu'on ne veut pas défaveur!
L'Empereur, (jui a cette idée absurde que le costume influence celui qui le porte, a plus que jamais les fracs en horreur. Quelle singulière tête que celle de ce Souverain. Il laboure son vaste pays sans semer de bons grains.
Perowski, le ministre de l'intérieur, fait tout ce qu'il peut pour régénérer les tribunaux et n'employer que d'honnêtes gens; il ne ménage personne et destitue quand il le faut; il s'occupe des denrées, de leur prix, des boulangers, de tout enfin; aussi est-il aimé des pauvres. Kisselef n'avance pa's dans sa besogne; à entendre la clameur publique il désorganise au lieu d'organiser. Il faut des employés, nous n'en manquons pas, mais quelle race, quel rebut !
\. Kokochkin (Serge-Alexandrowitch), 1785-1861, général aide de camp, grand maître de la police de Saint-Pétersbourg, puis sénateur.
Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.
Saint-i'étersbourg, 50 décembre 1842.
La dépêche que je vous adresse aujourd'hui vous prouvera que l'irri talion produite ici par la dernière prétention prussienne n'est pas calmée encore. Lorsqu'elle vous parviendra, on aura déjà eu connaissance à Berlin des entretiens de Rauch avec l'Empereur. « Vous êtes de drôles de gens, vous voulez toujours qu'on vous donne quelque chose, sans jamais rien accorder en retour. » Voilà en substance ce qu'a dit l'Empereur à Rauch. Ma dépêche est devenue un peu longue, parce que je n'ai pas voulu laisser échapper l'occasion de prouver une fois de plus à la Prusse que la création du ZoUverein l'empêche d'exécuter le traité de Vienne et qu'il y a de la mauvaise foi de sa part à revenir constamment sur les stipulations de ce traité. Le dénouement que je désirerais et que j'appelle de tous mes vœux serait : diminution du transit de la part de la Prusse; extension aux États du ZoUverein de la réduction des droits sur les toiles de notre part. Mais je dois vous prévenir que ni l'Empereur ni Cancrine n'entendent encore de cette oreille. L'Empereur dit ; « Le transit me revient pour les concessions antérieures, je ne dois rien de plus à la Prusse, c'est elle au contraire qui est ma débitrice; aussi ne vois-je
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aucune raison pour lui accorder de nouveaux avantages, pour lui faire de nouveaux sacrifices, afin de la tirer d'un embarras qu'elle s'est créé elle-même par son imprévoyance ». Cancrine dit : « Pourquoi faire la moindre phose pour le Zollverein qui ne fait rien pour nous, qui n'achète rien chez nous et donner le droit de réclamer les mêmes faveurs à l'Angleterre qui est notre principale chalande ». Ainsi, mon cher baron, ne vous avancez pas trop ; ne promettez rien, bornezvous à remettre à Bulow ma dépêche, et voyez-les venir. Si on nous accorde le transit, nous verrons ce qu'il y aura moyen de faire. En conscience, c'est à la Prusse à faire le premier pas. Celui-là fait, je pense qu'il sera encore possible de calmer les irritations réciproques et d'améliorer nos relations avec la Prusse, peut-être même de lui accorder l'extension qu'elle demande. Je n'en désespère pas, mais ne puis rien vous promettre.
Ne pourriez-vous pas conseiller à nos braves Prussiens de faire moins les professeurs d'économie politique; de ne pas chercher à vouloir nous prouver qu'ils savent mieux que nous ce qui nous convient en fait de commerce et de tarif? J'ai lu, entre nous soit dit, une longue lettre que le prince de Prusse a écrite à l'Impératrice, et où il reproduit tous les raisonnements par lesquels les Prussiens attaquent notre système prohibitif. Ne pourriez-vous pas, si dans le courant de l'hiver vous aviez l'occasion de causer avec le prince, et sans montrer que vous connaissez l'existence de sa lettre,
rectifier ses idées à ce sujet? Il y aurait peut-être même de l'utilité à lui faire lire la dépêche que je vous adresse aujourd'hui. Mais je dois vous abandonner le soin déjuger jusqu'à quel point cela vous sera possible et utile à l'affaire.
Struve a été arrêté à lambourg et m'a envoyé vos dépêches par estafette. Votre lettre particulière n'est pas très édifiante sur la marche des affaires en Prusse. Je conçois les difficultés qu'ils éprouvent à accoucher d'une loi sur la presse. Je me suis trouvé une fois dans ma vie convié à pareille fête, et encore ne s'agissait-il que d'un règlement de censure. Faites les lois les meilleures et les plus sévères du monde, tout dépendra de l'application, ingrate besogne, pour laquelle il faut des gens très fermes et d'un esprit supérieur, très rares à trouver dans un siècle où l'on gagne plus à s'opposer aux gouvernements qu'à les servir avec dévouement, probité et courage.
L'article de la gazette de Leipsick, que vous m'avez envoyé, est très remarquable; il veut prouver que les journalistes en savent plus long que les fonctionnaires publics et qu'ils doivent gouverner le monde, ni plus ni moins. Ce que le monde deviendra avec une pareille doctrine. Dieu le sait; nous sommes heureusement, vous et moi, trop vieux pour le voir.
Je voulais d'abord confier cette expédition au jeune prince Obolenski, que son père m'avait prié de placer auprès de volis sverch schtata\ et que vous aviez agréé: