‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 4)Chapitre 35 sur 69 · De Roth, général russe · texte numérisé non relu

De Roth, général russe

La comtesse Charles de Nesselrode à son fils le comte Dmitri de Nesselrode.

Saint-Pétersbourg, 12 janvier 1843.

Tu m'as donné une nouvelle prématurée, concernant Barante, j'avoue que je n'ai pu me décider à y croire, malgré la manière assez positive dont tu la présentais et nous n'avons jusqu'à présent pas le moindre indice d'un changement. Il serait à souhaiter que cela finisse, mais je doute que Guizot prenne sur lui de faire cette concession. Celui qui est l'auteur de ces légers troubles est bien le plus impatient des mortels. Il y a beaucoup h dire sur ce sujet.

Tu sais peut-être que le Pape a été des plus aimables pour la Grande-Duchesse Marie, ainsi que tout le Sacré- Collège. C'est bien, c'est chrétien et de bon goût.

Je ne comprends pas que le public berlinois ait fait à Lifz un aussi tiède accueil ; il n'a rien perdu de son talent et l'on devait, ce me semble, lui rendre la même justice qu'à sa première apparition. J'ai tout lieu d'espérer qu'on se conduira mieux chez nous; Rubini sera le favori et le plus fêté, parce qu'il y a des années que nous n'avons eu un bon chanteur. On l'attend avec la plus vive impatience.

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.

Saint-Pétersbourg, \A janvier 1845.

Ce que j'ai de plus intéressant à vous mander, mon cher Baron, c'est que nous venons de signer un traité de navigation avec l'Angleterre. Il a pour but de faire disparaître les droits ditrérentiels, et il est strictement calqué sur les transactions semblables que l'Autriche et la Prusse ont conclues, il y a quelques années, avec l'Angleterre. Ce courrier-ci emporte les ratifications; aussitôt qu'elles seront échangées, je vous enverrai un exemplaire du traité. Quoique fort innocent en luimême, il fera du bruit dans le monde, parce qu'on a pris l'habitude de chercher dans toutes nos actions ce qui ne s'y trouve pas et de soupçonner des arrièrepensées d'une grande profondeur politique, là où il n'est question que de droits de tonnage, de fanaux et autres. Toutefois, je ne vous cacherai pas que je ne suis pas fâché de voir ce nouveau lien commercial cimenter nos relations avec l'Angleterre, dans un moment où ailleurs on nous montre si peu d'affection et de reconnaissance. Cette haine contre nous, en Prusse, est devenue un véritable vertige. Pour moi, malgré tout ce qu'on me corne aux oreilles, je ne veux pas croire qu'elle ait pu gagner la partie raisonnable de la nation. J'ai eu souvent affaire aux Prussiens durant ma longue

carrière et j'ai rencontré parmi eux beaucoup de gens équitables et bienveillants. Je pense donc qu'il y a beaucoup d'exagération dans ce que nous débitent les arrivants, dont les récits ne font pas de bien aux affaires; ils entretiennent ici une irritation fâcheuse qui pourrait bien aller trop loin et me susciter des obstacles, lorsqu'on sera devenu plus raisonnable de l'autre côté et qu'il sera possible de sortir de cette triste complication. Pour le moment, je ne puis rien vous dire de consolant à ce sujet, j'attends votre réponse à ma dernière expédition. Si on vous accorde le transit, je ne désespère pas encore d'un dénouement réciproquement satisfaisant.

Notre année s'est assez bien terminée, car, pour le nouvel an, nous avons reçu comme étrenne l'élection du nouvel hospodar de Valachie, et, grâce à Dieu, le choix est tombé sur ce qu'il y avait de mieux dans ce pays d'intrigues et de corruption. C'est le frère cadet des Stirbey, appelé Bibesco, qui a été élu avec une majorité de 150 sur 180 voix. C'est un homme d'esprit probe, dévoué à la Russie et assez riche pour n'avoir pas besoin de sucer le pays. L'affaire de Servie qui, je le crains, sera plus difficile à arranger est encore in statu quo, et, jusqu'au moment où je vous écris, nous n'avons pas encore appris l'arrivée de Lieven h Constantinople.

Adieu, mon bon et excellent MeyendorfF, les nouvelles que m'a données sur vous Mme de Krudener ne m'ont pas satisfait. Dieu veuille que l'année qui

198 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

commence vous soit plus propice que celle qui vient de finir et qu'elle vous rende un peu de santé, sans laquelle on ne vaut rien dans ce monde! Vous ne doutez pas, j'en suis sûr, ni de mes vœux ni de mes plus invariables amitiés.

P. S. — L'Impératrice est un peu souffrante et la réception du nouvel an a dû être décommandée.

La comtesse Charles de Nesselrode à son fils le comte Dmitri de Nesselrode.

Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1843.

L'horizon politique est très calme en ce moment. La France prospère, ce qui ne me réjouit pas. Giiizot restera ministre ; il est par trop orgueilleux et aurait bien besoin d'être humilié. 11 est loin de nous renvoyer Barante, et Kisselef écrit qu'il est roide vis-à-vis de nous. Un indiscret m'a assuré que l'Autriche ne s'était pas bien conduite à notre égard dans l'affaire de la Servie; on prétend même qu'elle a insinué à la Porte de tenir ferme, que c'était à nous de céder. On lui a expédié, en réponse à cela, une note très ferme. Le ministre a rejeté la faute sur son chargé d'affaires qui, dit-il, n'aurait pas suivi ses instructions. Ce que je t'écris est positif.

On assure que Guizot a fait de bonnes affaires avec l'Angleterre, en concluant un traité de commerce et de droit de visite, qui lui donne la faculté d'avoir autant de croisières que les insulaires. Je ne l'aime pas, mais je dois en convenir, c'est le seul ministre qui sache conduire les Français; il est ferme et a le mérite d'aborder et d'avoir abordé les questions les plus difficiles avec beaucoup de courage.

L'Empereur est, de jour en jour, plus occupé de Mlle Nelidof, qui aune expression dévisage si méchante. Outre qu'il va chez elle plusieurs fois par jour, il s'efforce au bal d'être toujours près d'elle. La pauvre Impératrice voit tout cela et le supporte avec dignité; mais comme elle doit souffrir !

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendorff.

Saint-Pétersbourg, 5 février 1843.

Je vous remercie, mon cher baron, pour votre lettre du 14-26 janvier. Elle n'est pas autrement consolante ; le bon sens hésite bien longtemps à reparaître en Prusse. Que voulez-vous, il n'y a qu'à gémir et à attendre ; c'est aussi le parti que je prends à l'égard de la question du transit. Je ne vous presse pas, et, lorsque vous aurez obtenu un résultat satisfaisant, vous me le

manderez ; jusque-là je ne puis rien faire pour améliorer nos relations avec la Prusse et dois prendre ce mal en patience. En effet, que voulez-vous que je dise et que je fasse lorsque des censeurs prussiens laissent passer des articles tels que celui que vous venez de m'envoyer? On a lavé la tête au censeur, c'est très bien, quoique bien peu, mais cela n'empêche pas cet infâme article de circuler et d'égarer l'opinion publique. Rauch* a écrit très fortement sur tout cela au Roi, mais on ne lui répond pas. Je crois que, chez ce bon Roi, le houblon et l'orge sont perdus.

Rien de nouveau ici ; nous languissons après une décision de l'affaire Servienne; Routenief* et Lieven^ nous la font attendre longtemps. D'ailleurs, ce n'est pas d'ici que vous pourrez recevoir, dans cette époque de l'année, des nouvelles de quelque intérêt. L'Occident et le bavardage des Chambres françaises vous offriront une ample compensation. Je vous quitte donc, cher baron, en vous renouvelant toutes mes amitiés.

1. Général Rauch, agent militaire de Prusse auprès de l'empereur Nicolas qui lui témoignait une grande confiance.

Page 1