‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 4)Chapitre 59 sur 69 · Ministre de Danemark à Saint-Pétersbourg · texte numérisé non relu

Ministre de Danemark à Saint-Pétersbourg

lifs se font et que nous sommes menacés d'une grande explosion. J'ai trouvé Paris embelli, c'est, sans contredit, la plus belle ville de l'Europe. Au dîner de la princesse Lieven,j'ai remarqué dans les manières de Guizot un changement favorable ; il m'a donné le bras, en l'arrondissant, pour me conduire à table et ses phrases lorsqu'il ne traite pas un sujet grave sont plus gracieuses. Il a été très poli, très prévenant avec moi et très causant. Tout Paris dit que le premier ministre a épousé la princesse Lieven, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est plus assidu auprès d'elle et plus tendre que jamais. Malgré ses affaires, il allait très souvent la voir à Versailles; il l'écoute, suit ses conseils et se montre soumis comme un écolier. Elle jouit des progrès qu'il a faits sous le rapport des usages du monde et s'en vante.

Tous ceux qui sont dévoués au juste milieu sont très fiers de l'union projetée entre le duc de Montpensier' et l'infante d'Espagne. C'est une affaire adroitement menée qui ne laissera pas de leur susciter quelques embarras, mais si le mariage se fait, comme il y a lieu de le croire, ils triompheront des difficultés et seront parvenus à leur but. C'est très piquant pour le nouveau ministère anglais, surtout pourPalmerston. Guizot a été très heureux de se venger ainsi du fameux

1. MoNTPENsiER (Aiitoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de), prince français, fils cadet du roi Louis-Philippe, général espagnol, né en 1824., mort en 1890. II épousa, en 1846, à Madrid, la sœur d'Isabelle II, Marie-Louise-Ferdinande de Bourbon.

traité. Le Roi u'a qu'un désir, celui de vivre jusqu'à la majorité du comte de Paris, il a des chances de vivre plus longtemps encore; son médecin Fouquet assure, en effet, qu'il n'a jamais vu constitution pareille ni homme de cet âge mieux conservé. Si, à la mort du Roi, le comte de Paris était majeur, il est certain que la duchesse d'Orléans chercherait à jouer un autre rôle que celui qui lui est destiné. On l'accuse de faire de la propagande prolestante; on m'a cité à ce sujet des faits probants, mais elle échouera et ne réussira qu'à augmenter le nombre de ses ennemis.

Le gouvernement, on ne saurait en douter, accorde aux Polonais une forte protection; il leur permet, par exemple, de publier sept journaux sans cautionnement. La princesse Lieven prétend que si nos relations avec la France étaient meilleures, Guizot serait plus coulant à ce sujet. Les Polonais ont un assez fort parti dans le clergé et à la Chambre des députés, mais, en général, ne sont pas aimés et encore moins estimés, surtout en province. Il faut ajouter que la plupart sont des gredins, se détestant les uns les autres et agissant sans unité. J'ai vu deux familles polonaises qui m'ont dit que cela n'était pas tenable. Quelques-uns de ces messieurs n'ont pas vu sans dépit les événements de la Gallicie tourner l'opinion en notre faveur. Le fait est qu'on m'a montré des lettres arrivées tout dernièrement de Cracovie, dans lesquelles, en comparant les deux administrations, on nous rendait pleine justice. Si nous avions des gouverneurs généraux d'une

autre trempe, on aurait pu tirer un grand parti de cette réaction.

J'ai fait encore une remarque qui m'a été des plus agréables, c'est que la haine qu'on voue à l'Empereur de Russie n'est pas aussi terrible que le disent les journaux et n'est pas partagée par tous les individus. Au fond on juge l'Empereur supérieur à ce qu'il est et, malgré les écrits, on nous croit plus forts que nous ne le sommes réellement. Je dois constater, à ma grande tristesse, que nombre de Russes sont les détracteurs de la Russie et se plaisent à raconter sur chaque membre de la famille impériale des horreurs invraisemblables. Mais cela se dissipe, l'impression ne dure pas et ce qu'on écrit contre nous est peu lu.

La princesse d'Orange, qui est restée ici quelques jours, a tenu sur le compte de notre bonne Impératrice des propos que je trouve indécents et a pris pour confident le comte de Saint-Priest. Elle aurait dû avoir la pudeur de se taire ; le mariage de son frère avec la fille de cette même Impératrice lui en faisait un devoir. Elle se permet de mettre en doute la beauté de sa bellesœur et de dire aux dames russes qu'elles s'aveuglent sur son compte. Cela m'a indignée. Sa sœur est également très mal disposée et se montre fâchée de cette alliance avec notre famille impériale. Notre chère princesse, je le crains bien, aura beaucoup de déboires. 11 faut avouer que les princes et les princesses ont bien dégénéré.

Il faut que je te dise que j'ai été charmée de voir

Kisselef aussi bien posé vis-à-vis de Guizot et de la société française. Il tient bon, avec d'agréables formes et est très aimé ; en un mot, on lui rend justice. Dans l'affaire du traité, il s'est parfaitement conduit et m'a dit que Barante avait été faible et craintif. 11 se dispose à attaquer Guizot au sujet des Polonais et de leurs journaux ; je doute qu'il obtienne quelque chose. La crainte des interpellations aux Chambres fait faire dans ce pays des choses inouïes.

La même au même.

Badcn, 28 septembre 1846.

Voici que l'Angleterre proteste ; c'est un peu tard si c'est pour le mariage, à temps si c'est pour la progéniture. Il faut espérer que cette pauvre petite reine Isabelle ne lit pas les journaux ; elle aurait horreur d'elle-même et de son futur. A-l-on jamais dénigré, de son vivant, personne autant que cette princesse? Il faut que la reine Christine* soit de la même trempe que Louis-Philippe pour ne pas s'émouvoir de ce conflit. On m'a dit hier que la dot de cette infante était de 1 7 millions de piastres, soit 85 millions de francs; on exagère, je crois ; à Paris, on disait 15 millions, ce qui est déjà

1. Marie-Christine, de la maison royale de Naples, épousa Ferdinand Vil, roi d'Espagne; née en 1806, morte en 1878.

une jolie somme. Je ne parviens pas à connaître au juste l'opinion de la reine; je suis portée à croire que Louis-Philippe l'a mise dans la confidence et a eu son assentiment.

Hercken est ici depuis quelques jours ; il est toujours le même et, quoique je n'atlache pas grande foi à ce qu'il dit, il m'a intéressée parce que j'en sais assez pour démêler ce qu'il y a d'exact dans ses propos. Il a raison de dire que la diplomatie à Vienne n'a aucune ressource de société ; aussi, lorsque je songe que les représentants étrangers qui sont chez nous n'apprécient pas l'accueil que nous leur faisons, je ne puis m'empêcher d'en avoir quelque amertume et de me fâcher en me rappelant les prétentions ridicules qu'ils élèvent parfois.

Le comte Charles de Nesselrode au baron de Meyendor/f.

Saint-Pétersbourg, 9 octobre 1846.

Je profite, mon cher baron, du courrier que nous envoyons à Berne pour vous communiquer deux dépêches, dont vous voudrez bien donner connaissance au ministère prussien : l'une se rapporte aux tristes affaires qui agitent la Suisse ; l'autre est une réponse préalable à l'Angleterre sur sa singulière proposition

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de nous joindre à sa protestation contre le fameux mariage espagnol.

Jusqu'à présent, j'ignore encore comment l'oracle de Vienne se prononcera. Ce que je voudrais pour ma part, c'est rester tout à fait en dehors de celte querelle, qui a tout d'un coup éclaté au sein de la cordiale entente; j'espère que le prince Metternich sera du même avis et agira en conséquence. Ce que Canitz a répondu est bien ; j'aurais seulement voulu qu'il eût appuyé davantage sur la nécessité de s'entendre, avant tout, avec nous et l'Autriche. Il me semble que c'est de Vienne que nous avons à recevoir le mot d'ordre sur cette question. En revanche, l'interpellation de Howard* sur celle de Cracovie a été repoussée par Canitz d'une manière aussi spirituelle que convenable; sa réponse a eu un plein succès auprès de l'Empereur et vous pourrez lui dire que Sa Majesté en est très contente.

Le présent courrier porte à Krudener' notre réponse au comte de Montemolin^ Il est chargé de lui exposer

1. Howard de Walden (Charles-Augusle-Ellis, baron), diplomate et pair d'Angleterre, né en 1799, mort en 1868. Il appartenait à la famille des ducs de Norfolk. En 1822, il abandonna la carrière des armes pour la diplomatie, devint en 1824, sous-secrétaire au ministère des affaires étrangères sous Canning, puis fut successivement ministre plénipotentiaire à Stockholm (1852), à Lisbonne (1838), et à Bruxelles (1848). Lord Howard se montra constamment attaché au parti libéral.

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