‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives;Chapitre 16 sur 43 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

DR l'empereur ALEXANDRE l" A l'aMIRAL TCHITCIIAGOF

Wilna, le 2 mai 1812.

Ayant été dans le cas de faire des courses assez loin de Wilna, du côté de Schawel et de Plounjani, j'ai successivement reçu vos lettres, qui se sont suivies de très près. C'est donc à toutes que je répondrai à la fois.

L'état dans lequel vous trouverez les négociations à Boukharest change beaucoup toutes les réflexions que vous faites sur les conditions de la paix. Les plénipo- •tentiaires, ont signé tous déjà les préliminaires par lesquels les cours du Pruth et du Danube formeront la frontière. Jl paraît donc que le plus simple est de ne rien changer à ces^ conditions, pour ne pas entraver l'œuvre si salutaire de la paix. Jamais les Turcs n'ont demandé la restitution de la Géorgie. Il serait donc ridicule de s'occuper de sacrifices auxquels les ennemis ne pensent pas même.

Si celte paix se trouve signée, nous acquerrons, sans

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contredit, de grands avantages dans l'état actuel des choses. Mais il ne faut pas se dissimuler que cette paix présente aussi des inconvénients. Le général Koutousof a négligé un point très important : c'est de n'offrir les concessions que nous avons faites dans nos prétentions qu'à condition d'une alliance défensive et offensive. Ce n'est que cette alliance qui pouvait nous dédommager de la gêne que va mettre cette paix dans nos rapports avec les Serbes et les nations slaves, si importants pour nous, surtout dans l'époque présente. Si un moyen pouvait encore se présenter pour obtenir l'alliance avec la Porte et la coopération par les Serbes et les nations slaves contre la France et ses alliés, il ne faudrait rien négliger à cet effet. Cependant, n'oubliez jamais que ce n'est pas par des complaisances qu'on obtient quelque chose des Turcs. Ils les attribuent chaque fois à la faiblesse et au besoin qu'on a d'eux : les papiers que le chancelier nous envoie et ceux que vous trouverez au quartier général, vous en donneront maintes et maintes preuves. C'est en leur présentant une perspective de dangers vrais ou outrés, pourvu qu'ils soient de natureà produire sur eux la peur, qu'on obtient d'eux ce qu'on désire. Sous ce rapport, les instructions de M. Tavant, qui me les a lues, serviront beaucoup. Le Prince Royal fait part aux Turcs du plan de Napoléon, en citant les canaux par lesquels il s'en trouve au fait. Ce sont d'anciennes liaisons avec les personnes les plus marquantes, auprès même de la personne de l'Empereur Napoléon, auxquelles il le doit.

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Ce plan, d'après le dire du Prince Royal, consiste à frapper un coup rapide sur la Russie el la Ibrcer à une prompte paix, en exigeant d'elle en même temps 100000 hommes de troupes auxiliaires. Avec cette masse ajoutée à son armée. Napoléon se dirigerait d'abord contre la Turquie pour lui enlever Constantinople et y fonder le trône de son empire d'Orient et d'Occident qu'il a l'idée de réunir sur sa tête. Pendant ce temps, les forces disponibles qu'il a en Ralie, en Illyrie et les Sept-Iles se porteront sur l'Egypte, où il persévérera d'établir ce qu'il avait commencé une fois; et finalement il dirigerait sa grande masse de forces, comme celles de ses auxiliaires, par l'Asie-Mineure sur le Rengale, pour y donner le coup de grâce à l'Angleterre.

D'après ce vaste plan, et dans lequel la destruction de l'empire turc est décidée, vous voyez que la mission de M. Ta vaut ne nous est pas inutile. Son caractère personnel peut ne pas y être trop propre, mais il vaut mieux encore s'exposer à cet inconvénient que de blesser, dans les circonstances actuelles, le Prince Royal, qui nous témoigne en toute occasion d'aussi bons sentiments.

Profitant des dispositions que la mission de M. Tavant pourra produire sur la Porte, vous pourrez peut-être obtenir une alliance défensive et offensive, et, restant fidèle à notre plan, les engager à nous donner, au lieu de troupes auxiliaires, des Serbes, des Bosniaques, des Croates ou autres peuples chrétiens, leur faisant envi-

sager cette proposition comme devant ménager le sang musulman. Les pleins pouvoirs pour conclure le traité d'alliance avec la Porte vous sont envoyés.

Quant à ceux pour les cours de Palerme et de Sardaigne, nous sommes encore si loin des résultats qui pourront vous mettre en rapport avec ces pays que nous aurons tout le temps de vous les envoyer, si besoin en sera.

Vous fixer maintenant exactement le temps où doivent commencer les opérations, est assez difficile. Il est très possible qu'elles ne vont pas tarder, puisque l'Empereur Napoléon a quitté Paris, et doit se trouver déjà à Dresde et peut-être même à Berlin. Mais je vous tiendrai, exactement informé de ce qui se passera ici.

Quant au plan d'opération contre les Autrichiens, nous ne pouvons en avoir d'autre que celui de nous opposer aux mouvements qu'ils pourront faire contre nous, par l'armée du général Tormassof, dans la ligne entre Lemberg et Kief; tandis que si la paix avec les Turcs va nous laisser maîtres de disposer de l'armée que vous commandez, la tâche doit être de se porter sur la Bukowine, et de prendre par là en flanc les forces autrichiennes. Si vous obtenez la coopération des Turcs, alors on pourrait même tâcher de pénétrer plus au cœur dans le Banat. Ceci doit dépendre de vos propres combinaisons, des localités et de ce que vous aurez obtenu des Turcs, comme aussi des facilités que vous aurez trouvées dans les mécontents de Hongrie.

Avant de bien presser le secours de l'Angleterre,

fallait-il s'assurer encore si elle est disposée à en donner. Nos communications avec elle ne passant pas par le cabinet suédois, mais directement par MM. de Suchelelen et de Nicolay à M. ïhornton qui est à Stockholm, nous attendons ses réponses, ce qui va nous mettre à même d'entrer en discussion positive, où nous pourrons préciser les choses. Au reste, nous avons communiqué tout l'ensemble de notre plan et ce que nous désirons que l'Angleterre fasse pour y concourir. Si la paix avec la Turquie est faite, vous n'aurez plus besoin de la flotte de la mer Noire, et tout aussi peu de mettre l'embargo sur les bâtiments marchands; cependant, j'ai envoyé au vice-amiral Golikof l'ordre de se trouver sous votre commandement et j'en ai averti le marquis de Traversay. Pour l'état de guerre des provinces de la Nouvelle-Russie, il me semble que cela cesse d'être nécessaire, dès le moment que la paix est faite avec la Porte. Toutes vos opérations doivent se diriger du côté opposé, et dont ces provinces se trouvent éloignées. Si vous agissez en Bukowine, alors c'est la Podolie qu'il faudra mettre sous vos ordres, et c'est ce que je compte faire. Si par contre, vous portez vos forces plus loin, cela devient de même inutile. Les dépôts de recrues qui sont destinés pour les quatre divisions composant votre armée, sont ceux de Czigrin, d'Élisabetgrad, de Novo-mirgorod et d'Olviopol.Mais je désire beaucoup que vous n'y touchiez pas encore, parce qu'il faut donner d'abord le temps à ces recrues de se bien former, et, secondement, parce que l'armée du

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général Tormossof n'étant pas forte, ces dépôts lui servent de soutien.

Des individus que vous m'avez demandés, on va vous envoyer le général Gewlitch et MM. Mintchiaki et Maracini; quant à Pisani*, il est hors du service, vieux, et a l'ait un peu le mutin, et Carbonnier' est employé activement dans sa partie; il serait difficile de l'en détacher. Mais vous avez à votre armée le généi'al Sabaneef% qui le vaut certainement pour en faire un chef d'étatmajor. J'ai donné ordre au ministre des finances de fournir Rachmanof de fonds.

Pour l'Exarque, il est en roule pour revenir à son poste. C'est un vieillard très respectable et qu'il faut que vous ménagiez. Je n'ai aucune idée du serment pour les ecclésiastiques dont vous me parlez. Je vous engage instamment à être très prudent sur tout ce qui

1. PisAPii (Nicolas, Antonovitch), d'une ancienne famille de Venise, entra en 1772 au service de la Russie, fut d'abord drogman de l'ambassade russe à Constantinople, où il fut enfermé avec Boulgakof aux Sept Tours, puis fut nommé en 1802, drogman du département asiatique au ministère des affaires étrangères.

2. Carbo.nniek (Léon d'Arcy), général, ingénieur russe, né en France 1770-1850.

3. Sabaneef (Ivan, Vasilievitch), général d'infanterie, 1770-18211. Prit part à la seconde guerre de Turquie, à la campagne contre les confédérés polonais et aux campagnes de Suisse et d'Italie sous Souvarof; fut fait prisonnier à la bataille d'Altdorf et envoyé en France, où il étudia la tactique nouvellement mise en pratique dans l'infanterie française, fut nommé en 1805, commandant du 12° chasseurs, prit part en 1808-1809 à la guerre de Suède, en 1810-1811, à celle de Turquie et aux campagnes de 1812-18U. Il bloqua Metz en 1815 avec le corps d'armée qu'il commandait et pacifia les Vosges.

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tient à cette partie, car c'est un sujet très délicat, et il faut que vous soyez en règle sur ce point.

Je ne connais pas du tout l'archimandrite Dorothé, et je désire que vous m'en donniez des éclaircissements. Je joins ici le traité des Autrichiens avec la France et l'organisation des régiments croates que vous m'avez demandés.

Le brevet de M. de Linange et la médaille vous sont envoyés. Je crois avoir maintenant répondu à tous les points; il ne me reste plus qu'à vous envoyer encore quelques papiers que je joins ici avec un registre. Ma confiance en vous, dans votre génie et vos talents, est très grande, et je ne doute pas que vous la justifierez.

Le courrier parlait déjà lorsque j'ai reçu votre lettre de Boukharest. Je trouve vos dispositions très bonnes. Je vous recommande le général Sabaneef, c'es. un homme vrai, qui vous mettra au fait de l'état des choses. Tâchez de prendre des détails exacts sur le général Boulgakof, qu'on a aimé à employer et qui n'est qu'une bête; qui a très mal servi, mais par contre très bien volé.

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