‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives;Chapitre 15 sur 43 · IV · texte numérisé non relu

IV

France n'ayant point été ratifiée, celle-ci accorda, sur l'intercession de l'Empereur de Russie, une diminution de 10 millions, ce qui fixait définitivement la dette do la Prusse à 120 millions de francs, payables en deux ans, à raison de 5 par mois.

Indépendamment de ces objets, les deux Empereurs concertèrent une démarche pacifique auprès du gouvernement britannique; ils écrivirent en commun une lettre au roi d'Angleterre, qui fut expédiée par un courrier, et le comte Roumiantzof se rendit à Paris pour poursuivre cette négociation qui échoua, parce que l'Angleterre voulait que des plénipotentiaires espagnols y fussent admis.

L'Empereur Napoléon, sans en attendre l'issue, partit pour l'Espagne. Après avoir dispersé deux armées espagnoles, ramené son frère Joseph à Madrid et forcé les armées anglaises de se rembarquer à la Corogne, il revint à Paris, rappelé par la nouvelle des armements de l'Autriche, qui, allant toujours en augmentant, lui faisaient prévoir la possibilité d'une prochaine rupture, Depuis ce moment, jusqu'à celui où elle eut effectivement lieu, les efforts du cabinet russe tendirent à la prévenir; il offrit à l'Autriche une garantie que celle-ci n'accepta pas, parce qu'elle aurait dû désarmer. Les armées autrichiennes passèrent l'Inn le 9 mars 1809. I/Empereur Napoléon, en conséquence, quitta Paris et se mit à la tête de ses armées. L'Empereur Alexandre, pour remplir les engagements conclus à Erfurt, fit entrer une armée en Galicie. La plus grande partie de ses armées

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élanl absorbée par les guerres de Turquie et de Suède, il ne put réunir, aussi promptement que la France l'aurait désiré, ses forces pour agir contre l'Autriche, et ce ne fut qu'au mois de juin que le corps du prince Galitzin se porta en avant. 11 était arrivé à la hauteur de Tarnow et de Cracovie, lorsque l'armistice fut conclu entre les armées autrichiennes et françaises. Les négociations qui s'en suivirent ayant traîné en longueur, l'Empereur de Russie envoya au quartier général de l'Empereur François son aide de camp Tchernichef avec une lettre, dans laquelle il déclara que si l'Autriche ne faisait pas la paix, les armées russes allaient agir offensivement, se réunir aux Polonais et entrer conjointement avec eux en Hongrie. Cette démarche fut décisive, et la paix conclue à Vienne au mois d'octobre. La France y avait stipulé en faveur de la Russie une cession de 400 mille acres.

Cette guerre avait puissamment contribué à réveiller dans l'esprit des Polonais les idées de restauration de leur ancienne patrie, qui n'y avaient jamais été complètement éteintes. L'agrandissement qu'obtint le duché de Varsovie semblait fait d'ailleurs pour les nourrir. La Russie s'en plaignit, et l'Empereur Napoléon proposa une convention dont le but était de fixer le sort futur du duché de Varsovie, de faire cesser toutes les incertitudes, de calmer les fermentations, en un mot de rassurer la Russie sur ses projets à l'égard de la Pologne. Le duc de Vicence reçut des pleins pouvoirs, et la convention fut conclue au mois de décembre 1809.

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Pendant ce temps, l'Empereur Napoléon s'étail divorcé de l'Impératrice Joséphine et avait demandé en mariage une archiduchesse d'Autriche. Le consentement de la Cour de Vienne arriva à Paris presqu'au même moment que la convention polonaise. La première conséquence des nouveaux liens de famille que Napoléon venait de contracter fut un refus de ratifier la convention. 11 soutenait que son ambassadeur avait outrepassé ses pouvoirs, quoique les stipulations qu'elle contenait eussent été minutées par le prince Kourakin, presque sous la dictée du duc de Cadore. On s'accrocha à la l'édaction du premier point, où il était dit que « la Pologne ne serait jamais rétablie ». La France proposa d'y substituer un article, par lequel elle s'engageait à ne contribuer ni directement, ni indirectement au rétablissement de la Pologne. Elle prétendait qu'elle ne pouvait pas anticiper sur les décrets de la Providence; qu'il fallait que le sang français ne fût versé ni pour, ni contre les Polonais; mais que, par conséquent, elle ne pouvait admettre une condition qui l'obligeât à agir contre d'autres puissances, s'il leur prenait jamais fantaisie de rétablir la Pologne. La Russie ne voulant, de son côté, point se relâcher de la lettre de la convention, telle ({u'elle avait été signée, cette affaire donna lieu à l'envoi de plusieurs courriers, se prolongea durant la première moitié de 1810 et n'amena aucun résultat quelconque. La véritable cause qui la fit échouer doit être recherchée dans les nouvelles relations qui alors commencèrent à s'établir entre l'Autriche et la France.

J/Empereiir Napoléon, fort de cette alliance, n'avait plus autant besoin de celle de la Russie ; ses soi-disant complaisances envers elle diminuèrent, et jetant dès lors presque déjà le masque, il ne crut même plus nécessaire d'accorder une concession aussi insignifiante en elle-même qu'aurait présentée à celle-ci la convention polonaise. Ce refus, ce changement de dispositions ne pouvait tenir qu'à un plan depuis longtemps conçu : de travailler à l'aflaiblissement de la Russie. L'union avec l'Autriche, en isolant la Russie de la seule puissance qui aurait pu concourir à le faire arrêter, lui permettait d'y travailler plus efficacement.

Les événements qui signalèrent l'année 1810 commencèrent à se dérouler aux yeux de l'Europe. La paix de Vienne et le mariage avaient jeté dans les esprits une lueur d'espoir, pardonnable après quinze années de troubles et de malheurs, de se laisser trop légèl'oment aller à de pareilles illusions : que la paix et la tranquillité du continent ne seraient plus troublées. Mais les fêtes du mariage n'étaient point finies encore lorsque de nouveaux bouleversements vinrent détruire tout espoir et jeter l'alarme dans le Nord, contre lequel ils étaient indirectement dirigés. La Hollande fut réunie au mois de juin. Au mois d'août, trois divisions françaises, qui, après la paix de Vienne, étaient rentrées dans le midi de l'Allemagne, marchèrent vers les côtes de la Raltique. La Fiance ne donna sur ces événements aucune explication h la Russie. Elle continua ses préparatifs, envoya 50 000 fusils dans le duché de

Varsovie, et fit diriger sur Magdebourg le grand parc d'artillerie qui était à Mayence. Au mois d'octobre, de nouvelles vexations furent résolues. Le tarif de Crianon fut introduit h main armée dans tous les pays qui gémissaient sous l'influence de la France. Partout on brûla les marchandises anglaises; partout la violation des propriétés fut poussée au plus haut point. La France proposa à la Russie d'adopter les mêmes mesures. Celle-ci les rejeta comme contraires à son indépendance et à ses intérêts. Les forces françaises dans le nord de l'Allemagne s'accrurent sensiblement. Au mois de décembre, Napoléon prononça la réunion des villes hanséatiques et de tout le territoire qui, d'après les anciennes frontières de la Hollande, s'étend jusqu'à elles. Le duché d'Oldenbourg s'y trouvait englobé. Le gouvernement français fit proposer à la Russie, soit de laisser au duc la paisible possession de son pays, en y admettant seulement une garnison et de douanes françaises, soit de l'échanger contre Erfurt avec un supplément de revenus prélevés sur les domaines de l'Oldenbourg. Mais on ne laissa pas même au duc le temps de choisir : huit jours après que la proposition avait été faite, des employés français se rendirent dans l'Oldenbourg, en prirent possession sous les formes les plus dures pour le duc, les plus outrageantes pour la puissance sous la protection de laquelle il administrait ce pays. Il fut forcé de l'abandonner et de chercher un asile en Russie. Sur ces entrefaites, la réponse de celle-ci arriva à Paris; elle

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ii'altribua qu'à une méprise tout ce qui s'était fait, refusa toute indemnité, et demanda que tout fût remis sur l'ancien pied, ainsi que le traité de Tilsit l'avait stipulé. La France s'y refusa. En réponse au courrier, porteur de cette nouvelle, on envoya au prince Kourakin l'ordre de faire des représentations plus positives, et dans le cas où elles n'obtiendraient aucun succès, de remettre une note par laquelle, en protestant contre la réunion de l'Oldenbourg-, la cour de Russie mettait ses droits en réserve. Les démarches que l'ambassadeur fit, en conséquence de cet ordre, furent non seulement infructueuses, mais aussi le ministère français y ajouta gratuitement une nouvelle insulte, en refusant d'accepter l'office que le prince Kourakin voulut remettre. Il ne resta donc à la Russie que de le rendre public, en le faisant présenter à toutes les autres cours de l'Europe. Quelle que fût la modération avec laquelle cette pièce avait été rédigée, car elle se terminait par l'assurance, bien positivement exprimée, que cet incident n'amènerait aucune altération dans les rapports d'aU liance qui subsistaient entre les deux cours, la France affecta d'y voir une provocation et en fit un grief à la Russie. Elle en trouva un second dans le tarif que celle-ci publia le l" janvier, et le principal dans les armements auxquels elle avait elle-même donné lieu, et dont, au mois de février, elle commençait à être instruite par la marche de cinq divisions qui furent retirées de l'armée de Turquie pour renforcer celles cantonnées dans les provinces ci-devant polonaises.

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C'est sur ces trois points que roulèrent pendant toute l'année 18H les discussions entre les deux cours. La France ne cessa de demander que l'on envoyât au prince Kourakin des pleins pouvoirs pour arranger ces différends. La Russie répondit que par la place même qu'il occupait, cet ambassadeur était suffisamment muni du pouvoir de recevoir et transmettre des propositions que la France lui ferait à l'égard d'Oldenbourg; qu'elle ne se refusait pas à les écouter, quoique la proposition d'Erfurt fût tout à fait inadmissible et qu'elle préférât que tout fût remis sur l'ancien pied. Telle était la réponse dont le colonel Tchernichef fut porteur au retour de son second envoi à Pétersbourg. Le duc de Vicence rapporta à Paris des explications plus positives encore, quoiqu'elles fussent dans le même sens, aussi ne produisirent-elles aucun effet. Le gouvernement français feignit toujours de voir dans notre conduite des arrière-pensées et des projets d'attaque dans nos armements. La fameuse conversation que l'Empereur Napoléon eut avec le prince Kourakin, au cercle du 15 août, n'avait d'autre but que de rejeter les torts sur nous et de nous amener à une explication. Cette tentative n'eut pas plus de succès que les précédentes, et les choses en restèrent là jusqu'au mois de février 1812 : la France toujours à insister sur une explication et la Russie à s'y refuser, prétendant que ce n'était point elle qui avait fait naître le différend et enfreint le traité de Tilsit; que, par conséquent, c'était à la France à trouver et à proposeï-

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le mode de réparer cette yiolation, de manière à pouvoir oflrir à la Russie une satisfaction suffisante. Voyant qu'il ne réussissait pas à faire changer de marche au cabinet de Saint-Pétersbourg, l'Empereur Napoléon conclut une alliance avec la Prusse, fit marcher ses armées au delà de l'Elbe et de l'Oder, et envoya encore M. de Tchernichef à Saint-Pétersbourg avec une lettre autographe pour l'Empereur Alexandre, qui, en exprimant vaguement son désir d'arranger à l'amiable les différends existants, s'en réfère aux explications dans lesquelles il était entré vis-à-vis de lui.

Le rapport que cet officier a fait à son arrivée et la réponse qui a été envoyée au gouvernement français par le prince Kourakin donnent l'idée la plus exacte de l'état des choses dans ce moment-ci. Aux griefs importants que la France a fournis à la Russie, et qui sont rapportés dans ce précis, il y en a plusieurs à ajouter d'un moindre poids, mais qui ne servent pas moins à constater qu'il n'y a jamais eu de la part de la France aucune réciprocité dans ses procédés envers la Russie, et que les plus grandes complaisances de celleci, les services les plus essentiels, la fidélité la plus scrupuleuse à tenir des engagements, souvent diamétralement opposés à ses intérêts, n'ont été reconnus que par des injures, des difficultés, des vexations en tous genres. C'est dans cette catégorie qu'il faut ranger l'arrestation dn comte Cassini, qu'à l'âge de 70 ans on a laissé périr dans les cachots de Fénestrelle pour

insulter à l'intérêt que prenait à lui une puissance qu'il avait servie pendant 50 ans; celle du chevalier Mallia, qui eut lieu dans un moment oii les armées russes coopéraient avec leurs armées françaises contre l'Autriche; le refus de laisser passer par l'empire français le comte Mocenigo, nommé ministre en Sardaigne; celui de permettre au consul Labenski de s'embarquer dans un des ports de la France pour le Brésil; l'arrestation et la confiscation de bâtiments marchands russes, saisis dans la Baltique par des corsaires français; et enfin, ce qui est plus fort que tout le reste, la prétention d'exclure les neutres des ports de la Russie, lorsqu'ils sont librement admis en France et que celle-ci fait même, depuis longtemps, avec l'Angleterre, un commerce direct au moyen d'un système de licences, sur lequel la Russie, depuis deux ans, lui demandait en vain des explications.

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