‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives;Chapitre 18 sur 43 · La date dans l'original est en blanc · texte numérisé non relu

La date dans l'original est en blanc

stater Textrême fidélité avec laquelle l'Empereur, mon auguste maître, a rempli ses engagements envers la France, sa Majesté croit néanmoins devoir à l'Europe, menacée des malheurs d'une nouvelle guerre, elle croit devoir à elle-même, de dissiper tous les doutes, d'éclaircir toutes les questions par un examen plus sévère et plus détaillé des différentes assertions contenues dans la dépêche de Votre Excellence.

Elle commence par une interprétation du traité de Tilsit que Sa Majesté ne saurait admettre dans aucun cas, parce que les traités ne sont obligatoires que pour les stipulations qui s'y trouvent explicitement énoncées et non pour des clauses, qui n'ayant aucun rapport avec elles, sont présentées ensuite comme une conséquence de ces traités. Celui qui fut conclu à Tilsit, le 25 juin/7 juillet entre les deux cours, porte que la Russie déclarera la guerre à l'Angleterre dans le cas où cette puissance n'aurait pas consenti à faire la paix avec la France avant le 1" décembre de la même année, en reconnaissant que les pavillons de toutes les puissances doivent jouir d'une égale et parfaite indépendance sur les mers, et en restituant les conquêtes par elles faites sur la France et ses alliés depuis 1805. Sans attendre le terme du 1" décembre, la Russie déclara la guerre à l'Angleterre, le 19 novembre, et si cette puissance répondit par l'attaque de Copenhague à son offre de médiation, la Russie y répliqua par sa déclaration de guerre, plusieurs jours avant l'époque fixée par le traité, et dans un moment où la France était elle-même en pleine

négociation avec TAngleterre. C'est donc ainsi que la Russie allait au-devant de rexéculion du traité. L'article 5 stipulait que les trois cours de Copenhague, de Lisbonne et de Stockholm, seraient sommées de rappeler leurs ambassadeurs de Londres et de déclarer la guerre à l'Angleterre. Celle de Suède s'y refusa et les troupes de Sa Majesté entrèrent en Finlande. Peu après, à l'époque de l'ouverture de la navigation de la Baltique parut un règlement qui rompit toutes les relations commerciales directes avec l'Angleterre.

Voilà en quoi consistaient, d'après la lettre^ comme d'après l'esprit de la paix de Tilsil, les obligations de la Russie envers la France pour ce qui concernait l'Angleterre. Dès le printemps 1808, elles se trouvaient toutes fidèlement remplies, et votre gouvernement n'ayant fait aucune réclamation contre ce mode d'exécution, prouva par là qu'il n'attachait alors aucun autre sens à la nature de nos engagements. Les grandes forces que la Russie entretenait sur les côtes, les dépenses quelle faisait pour fortifier les ports, la perte de sa flotte à Lisbonne, celle enfin de plusieurs bâtiments de guerre dans différents autres parages, suffisaient à ses yeux pour constater que nous étions en état de guerre avec l'Angleterre. Cependant les décrets de Berlin et de Milan étaient en pleine vigueur. Le premier avait été rendu le 12 novembre 1806. Malgré cela, il n'en fut jamais question dans les négociations de Tilsit; le second, plusieurs mois après la paix. La Russie n'ayant donc contracté aucune obligation à l'égard de ces deux

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décrets, la France n'avait aucun droit d'eu exiger l'adoption. Elle pouvait tout au plus la lui demander, non comme une conséquence naturelle d'un acte qui n'en faisait aucune mention, mais comme une nouvelle complaisance, un nouveau sacrifice que la Russie pouvait admettre ou rejeter suivant ses convenances et ses intérêts. C'est en effet sous ce point de vue que la France envisagea cette question depuis le mois de mars 1808 jusqu'au mois de novembre 1810. Elle n'adressa aucune plainte à la Russie sur l'admission des neutres qui pendant toute cette époque abordaient librement dans nos ports d'après les mêmes principes contre lesquels l'on proteste maintenant. Ce ne fut qu'au mois d'octobre 1810 que la France nous adressa la demande formelle d'adopter le tarif de Trianon et d'exclure les neutres, ce qui équivalait à une proscription de tout commerce. Dès lors, l'Empereur pressentit que le gouvernement français avait formé le projet de marcher à la destruction de l'Angleterre par la conquête et la ruine successives de tous les peuples du continent. Les mesures qui accompagnèrent et qui suivirent cette prétention ne laissèrent aucun doute sur l'arrièrepensée qu'elle semblait dévoiler.

Au commencement de l'année 1810, les relations entre les puissances du continent offrirent des éléments de tranquillité et d'union qui, après tant d'agitations, semblaient enfin présager une paix durable et cet accord de mesure et de politique par lequel votre cabinet croyait pouvoir seul amener une paix générale. Le traité

de Vienne avait pacifié l'Allemagne. Yous ne sauriez, M. le Duc, méconnaître la part active que la Russie y avait eue. Sa puissante intervention auprès de 1 Autriche vous évita les chances d'une nouvelle campagne, en même temps qu'elle décida cette cour à des sacrifices qui étendirent considérablement le pouvoir de la France. Le traité de Friedrichshamm rétablit la paix dans le Nord. La Suède accéda à l'alliance continentale. Depuis le pôle arctique jusqu'au détroit de Messine, tous les peuples, tous les cabinets suivirent le même système. Le mariage de l'Empereur Napoléon, en raffermissant ses rapports avec l'Autriche, consolida cet ordre de choses et effaça la dernière trace que la guerre de 1 809 avait laissée. Il dut faire espérer un long intervalle de bonheur. Des incertitudes à l'égard du duché de Varsovie, suites de la fermentation à laquelle cet État avait été en proie durant la guerre, et entretenues par l'agrandissement considérable que la paix de Vienne lui procura, avaient donné lieu encore à quelques discussions entre la Russie et la France. Une convention conclue à Pétersbourg sur des bases arrêtées à Paris par le prédécesseur de Votre Excellence et le prince de Kourakin, allait les fixer et anéantir à jamais tout genre de discorde entre nous. Mais à peine les négociations avec l'Autriche pour le mariage de l'Empereur Napoléon étaient-elles terminées que votre cour refusa de ratifier la convention ; à peine le mariage était-il conclu que la Hollande fut réunie à la France, que les troupes restées dans le midi de l'Allemagne marchèrent vers le Nord,

que 60 000 fusils furent envoyés au duché de Varsovie et le grand parc d'artillerie transporté de Mayence à Magdebourg.

C'est ainsi que s'évanouit cet espoir de la paix, auquel les peuples du continent avaient cru enfin pouvoir se livrer après vingt années de guerre et de troubles. C'est ainsi que la demande de fermer hermétiquement les ports de la Russie fut précédée par de nouveaux bouleversements et accompagnée de démonstrations hostiles. Les événements qui suivirent furent plus prononcés encore. Partout les décrets lancés en France contre le commerce des neutres s'exécutèrent avec une violence sans exemple; partout les propriétés des nations amies furent confondues avec celles de l'ennemi, et, là, oiivotrefisc ne pouvait atteindre encore, la menace d'une attaque immédiate obligea les gouvernements à introduire eux-mêmes un système de persécution, qui portait plutôt le caractère d'un impôt levé sur les peuples du continent que d'une représaille contre l'Angleterre. Dans l'entretien que l'Empereur Napoléon a eu à cette époque avec le colonel Tchernichef, pour le charger de porter à Pélersbourg la demande d'adopter les nouvelles mesures contre le commerce, il avait positivement assuré que pour ne donner aucun sujet d'inquiétude à la Russie, il n'appellerait point la conscription de l'année. Cet officier n'était pas encore de retour à Paris que la conscription se leva; que des armements considérables se préparèrent dans l'intérieur de la France. Au même instant,

les villes hanséa tiques furent réunies à l'empire français, et le duché d'Oldenbourg compris dans cette réunion. xVucune négociation, aucune explication n'avait précédé une détermination aussi directement liée aux intérêts de la Russie. Le commencement de Tannée avait été signalé par le refus de ratifier une convention que Sa Majesté l'Empereur désirait, dans l'unique but de cimenter ses relations avec la France; la fin fut marquée par une infraction ouverte du traité qui constituait la base fondamentale de ces mêmes relations. Que Votre Excellence jette un coup d'oeil sur les événements de 1810, et elle ne pourra disconvenir qu'ils ne renferment tous les indices alarmants qui ont dû décider la Russie à organiser dès lors le système de défense, dont les développements sont actuellement représentés comme les seules causes de la crise qui nous menace, tandis qu'ils n'étaient que les conséquences naturelles de ces envahissements successifs par lesquels la domination française s'étendait insensiblement vers les frontières de la Russie. Des vues si contraires au maintien de la tranquillité générale commandaient impérieusement de veiller à la sûreté de l'Empire, après avoir fourni une effrayante confirmation de la supposition citée plus haut : que les plans de la France ne tendaient à rien moins qu'à introduire partout à main armée ses décrets de Berlin, de Milan et de Trianon, ainsi que le rapport de Votre Excellence, lu au Sénat à l'occasion de l'appel des gardes nationales, vient de la promulguer à la face de l'Eu-

rope. Par conséquent, c'était bien moins vers la réduction de l'Angleterre que vers une soumission entière de la Russie aux volontés arbitraires de la France que se dirigeaient les projets de votre gouvernement. Je vous demande, monsieur le Duc, avec cette franchise que Sa Majesté l'Empereur n'a cessé d'apporter dans toutes ses explications avec l'Empereur Napoléon, où en serait la Russie actuellement si elle avait jugé différemment les événements inquiétants de cette mémorable année, si, pour arrêter des mesures de défense, elle avait attendu que 400 000 hommes fussent rassemblés dans les pays limitrophes de son empire. Dès ce moment, nos armements suivirent exactement la progression des vôtres.

L'année 1811 se passa ainsi en préparatifs, de part et d'autre, et en discussions qui portaient principalement sur l'affaire de l'Oldenbourg. Par toutes les dépêches que j'ai adressées à ce sujet au prince de Kourakin, par toutes les explications qui ont eu lieu entre Sa Majesté l'Empereur et les ambassadeurs de votre auguste maître, j'ai épuisé tout ce qui a rapport à cette question. Et pour éviter toute répétition inutile, je me bornerai seulement à vous observer, monsieur le Duc, que jamais ce différend n'aurait existé si votre Cour s'en fût tenue à la première proposition officielle qu'elle avait faite, tant à l'ambassadeur de Sa Majesté l'Empereur qu'aux plénipotentiaires du duc d'Oldenbourg; que jamais elle n'aurait acquis cet éclat, qui semble avoir fait tant d'impression sur l'esprit de l'Em-

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pereur Napoléon, si M. le duc de Cadore, alors son ministre des relations extérieures, n'eût poussé l'oubli des convenances et des égards dus au représentant , d'une grande puissance, jusqu'au au point de lui rap- )orter une note que celui-ci lui remettait au nom de feon souverain, après trois mois de tentatives infrucjtueuses pour ramener votre gouvernement à un arrantgement que, dans le principe, il avait lui-même conçu et mis en avant. Ce n'est donc certainement pas à nous qu'il faut s'en prendre si cette affaire est devenue une affaire d'État, si elle a eu une si grande publicité, si enfin on a vu paraître une protestation, non d'un allié contre un allié, mais dirigée contre une puissance qui n'avait plus voulu l'être, parce qu'elle venait d'enfreindre spontanément le traité sur lequel se fondait l'alliance. Ce traité stipulait, nommément dans l'article 12, la réintégration du duc d'Oldenbourg dans la pleine et entière possession de ses États. Il serait donc difficile à comprendre comment la réunion à la France de ces mêmes États pouvait être dans l'esprit de ce traité, à moins que l'on ne veuille admettre une manière d'interpréter les transactions publiques, tel le que l'bistoire n'en offre encore aucun exemple.

Jusqu'à cette époque, la conduite de la Russie présente, en revanche, une application constante à remplir envers la France les engagements contractés à Tilsit; 70 vaisseaux confisqués pendant l'été 1810 en fournissent encore une preuve incontestable. Il est donc bien évident que c'est la réunion de l'Oldenbourg qui

constitua la première infraction de ce traité. Du moment où le gouvernement français se refusait à la réparer, en rétablissant les choses sur le pied où elles avaient été arrêtées à Tilsit, la Russie était déliée de ses obligations, le traité n'existait plus pour elle, et on ne pouvait lui contester le droit, soit de renouer ses relations avec l'Angleterre, soit de donner au commerce de ses sujets toute l'extension que demandait l'intérêt de l'empire. Malgré cela, l'année 1811 présenta, de la part de la Russie, une aussi scrupuleuse fidélité aux engagements de Tilsit que celles qui l'avaient précédée. Le tarif qui, au 1'^' janvier, fut mis en vigueur est aussi conforme au sens qu'à la lettre du traité. Son but était de concilier les sacrifices que celui-ci imposait sous le rapport du commerce avec les besoins de l'Etat, et de ménager à la Russie la possibilité de se maintenir dans son système de guerre avec l'Angleterre et d'alliance avec. la France. Il était naturel que privé de notre débouché principal, que de tout temps nous avions trouvé en Angleterre, le seul moyen de ne pas succomber entièrement sous le poids d'une telle interruption de commerce, était de restreindre les importations par terre qui ne pouvaient procurer aucun écoulement à nos productions, et dont une balance de commerce tout à fait défavorable, ainsi qu'une baisse effrayante que subit le cours du change, furent les conséquences désastreuses. Il ne restait alors à Sa Majesté qu'à choisir entre celte mesure et le rétablissement de ses relations avec l'Angleterre que la réunion de l'Oldenbourg léga-

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lisait, et qui aurait même procuré à ses sujets des avantages plus considérables que ne pouvait leur offrir l'adoption du nouveau tarif. Cependant, toujours guidée par les dispositions amicales dont elle avait été animée à Tilsit comme h Erfurt, Sa Majesté ne balança pas, et ce même ukase, monsieur le Duc, qui, suivant les expressions de votre dépêche, aurait ouvert les ports à tout bâtiment anglais chargé de denrées coloniales, contenait le règlement le plus sévère contre le commerce direct avec l'Angleterre; plus de 50 bâtiments, confisqués durant la navigation de ISH, prouvent et l'esprit dans lequel il a été conçu et la rigueur avec laquelle il a été exécuté.

Quant au commerce des neutres, il y est formellement toléré, parce que la Russie n'a jamais adopté ni n'adoptera la législation des décrets de Berlin et de Milan. Elle regardera toujours la question des bâtiments soidisant dénationalisés comme tout à fait étrangère pour elle ; c'est au gouvernement des puissances neutres à la vider avec l'Angleterre, et elle se croit d'autant moins le droit d'y intervenir que les ordres du conseil britannique, du 17 novembre, ont été abrogés par ceux du 26 avril 1809, à l'égard des ports de la Baltique; que, par conséquent, les bâtiments américains qui se rendent des États-Unis en Russie, ne sont soumis à aucune de ces obligations qui ont provoqué le décret de Milan.

Telles sont. Monsieur le Duc, les explications que je suis chargé de vous donner sur les trois principaux points de votre dépêche. Quant au quatrième, qui est relatif au

duché de Varsovie, il repose sur une supposition tout à fait gratuite, et je dois vous répéter encore par écrit ce que Sa Majesté l'Empereur n'a cessé de déclarer au comte de Lauriston : que jamais elle n'a pensé de faire de ce duché un objet de compensation pour le duc d'Oldenbourg.

Aussitôt que l'Empereur Napoléon eut articulé ses quatre propositions, vis-à-vis du colonel Tchernichef, je fus chargé d'autoriser le prince de Kourakin à y répondre par un projet d'arrangement, fondé sur les bases qui constatent toute la modération de Sa Majesté, et qui ont bien dû prouver à l'Empereur Napoléon que ce n'était pas parce qu'elle n'avait à proposer que des choses qu'elle n'osait point énoncer, et qui ne pouvaient être accordées, qu'elle refusait de s'expliquer, mais parce qu'il lui semblait naturel que ce fût à la France, qui avait fait naître la difficulté, à proposer également les moyens de l'aplanir. La mission du comte de Nesselrode avait été conçue dans un moment où des victoires, remportées sur le Danube, nous donnaient l'espoir d'une prochaine pacification avec la Porte. Il devait être chargé de porter à Paris l'assurance que cette paix, en augmentant les forces disponibles de la Russie, ne diminuait en rien ses dispositions amicales envers la France et son désir de conserver ses relations avec elle. La paix ne fut pas conclue ; l'envoi du comte de Nesselrode aurait donc été sans objet.

C'est dans ce sens que je m'en suis exprimé vis-à-vis du comte de Lauriston.

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