IV
t ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
plus brillant et un homme de plus d'initiative que son collègue, mais celui-ci, en revanche, se distinguait par une plus grande sûreté de relations et par moins d'abandon dans la conduite; aussi fut-ce sur lui, qu'après un certain temps et surtout un séjour prolongé à Wilna, s'arrêta la préférence de l'empereur. A partir de ce moment, le comte de Nesselrode devint le véritable traducteur de la pensée et de la volonté de son maître.
Pendant cette longue période où les jeunes époux furent ainsi séparés l'un de l'autre et jusqu'au moment où la comtesse revint rejoindre son époux dans les pays étrangers, s'établit entre eux une correspondance régulière et des plus nourries. Du côté de la comtesse, c'était presque deux fois par semaine de longues lettres où les épanchements de la jeune épouse délaissée et les questions intimes du ménage se mêlaient à toutes les nouvelles politiques, à tous les racontars de la société, qu'elle croyait devoir intéresser son mari. D'autre part, elle ne manquait pas de répondre à toutes les questions qu'il lui posait, lui de son côté, dans une série de lettres forcément plus brèves, parce qu'écrites au bivouac ou entre deux marches et entremêlées, celles-ci, à de courts bulletins sur les mouvements de l'armée. Des lettres de la comtesse, je n'ai cru devoir reproduire que les passages ayant un caractère politique ou pouvant présenter un intérêt historique par les personnages dont il y était parlé ; dans celles du comte Charles, je n'ai supprimé que la partie purement familiale.
Cette suite de lettres n'offre pas un tableau complet et suivi des événements de l'époque, mais beaucoup d'entre elles contiennent des indications précieuses sur l'état des esprits et des données parfois nouvelles sur des faits qui, tout en étant de moindre importance, n'en jouent pas moins un rôle capital dans la marche générale des affaires. Les tergiversations de l'opinion de la société pétersbourgeoise, les
menées de l'Angleterre, les hésitations de Napoléon s'y reflètent à nouveau et s'y traduisent par des contradictions apparentes. Aussi cette correspondance peut-elle acquérir, d'après moi, une valeur aux yeux de l'historien, autant sous ce point de vue particulier que par rapport à l'intérêt que peut présenter en général toute nouvelle donnée sur cette grande époque historique.
Entre cette série de lettres qui forment, en quelque sorte, la trame du présent volume, viennent s'en placer d'autres de caractère plus incidentel, mais qui, en revanche, par leur importance, ne manqueront pas d'arrêter l'attention du lecteur. Telles sont quelques lettres interceptées par les armées russes, quelques missives de généraux et enfin les billets qu'Anstedt adressait à son collègue.
Aux lettres, j'ai cru devoir, ajouter à titre de supplément, trois documents d'une importance indiscutable : 1" une dépèche du comte Roumiantsof au comte de Bassano, qui, bien que publiée déjà antérieurement, devait paraître dans les archives du comte de Nessclrode, comme rédigée par lui ; T un rapport de M. de Gentz au comte de Nesselrode, contenant des observations sur la déclaration du gouvernement anglais du 21 avril 1812, relativement aux décrets de Berlin et de Milan et aux ordres du conseil britannique, pour servir de suite aux observations sur le Rapport du ministre des affaires étrangères de France du 10 mars (ce document, autant qu'il est en ma connaissance, n'a paru encore nulle part) ; et enfin 5" un rapport du prince Czartoryski à l'empereur Alexandre V% contenant des considérations sur le rétablissement de la Pologne. Ce dernier document a été copié par le comte Ch. de Nesselrode lui-même d'après le brouillon remis entre ses mains par le prince Czartoryski et présente quelques différences notables avec le texte connu.
Encore un mot, avant de terminer l'introduction de ce quatrième volume. Je ne saurais cacher aux lecteurs qui
veulent bien suivre avec quelque intérêt cet ouvrage, l'appréhension qu'a fait naître en mon esprit la publication d'un si l^rand nombre de lettres, peu attachantes par la forme et dont la substance demeure constamment sèche et grave. A cette appréhension s'ajoute la crainte que cet ouvrage ne prenne des proportions excessives, malgré les éliminations nombreuses auxquelles j'ai procédé. Mais après mûre réflexion, je ne me suis reconnu le droit de soustraire aucune lettre ou aucune partie de lettre pouvant offrir, ne fût-ce qu'à titre documentaire, le moindre intérêt aux yeux de l'historien. Les mémoires, les souvenirs, les correspondances ayant trait à cette époque sont déjà si nombreux que le fait complètement nouveau est difficile à produire, sinon même impossible. Mais il est certain que la position de la personne relatai)t le fait, aussi bien que celle de la personne à laquelle il est raconté, et la manière enfin dont il est apprécié, peut jeter un jour nouveau sur la question et l'éclairer sous certain point de vue, resté encore obscur.
Cette dernière considération a imposé silence à mes craintes et m'a fait un devoir de persévérer dans mon entreprise.
A. DE Nesselrode.
Mai 1905.
DU
Le comte de Nesselrode à l'Empereur Alexandre P\
7/19 mars 1812,
Sire, Votre Majesté m'a ordonné de lui soumettre mon opinion sur les dernières communications du cabinet des Tuileries apportées par le colonel Tchernichef. J'ai lu, à cet effet, le rapport que cet officier lui a fait d'une conversation qu'il a eue avec l'Empereur Napoléon. Cet entretien porte le même caractère que celui que ce souverain a eu, le 15 août, avec le prince Kourakin, répète les explications dans lesquelles il est précédemment entré, et est conforme à la conduite que, depuis quinze mois, il suit à notre égard. On y trouve des assurances pacifiques à côté des mesures les plus hostiles, un désir de s'entendre, de vider les différends actuels, plus fortement prononcé que jamais.
mais accompagné d'un pas marquant dans la marche de ses préparatifs qui rendra tout arrangement avec lui, sinon impossible, du moins infiniment difficile. Profitant avec son habileté accoutumée de tout l'avantage de sa position, Napoléon a achevé ses armements, tout en réussissant à jeter tous les torts sur nous, et cela même avec quelque apparence de raison. Des explications franches et positives auraient même pu déjouer ses calculs, éclaircir ses véritables intentions, et prévenir ses progrès. Notre silence l'a conduit sur la Vistule ; des explications, en lui ôtant le prétexte de poursuivre ses préparatifs, l'auraient arrêté derrière l'Elbe, ou, si la négociation nous avait prouvé que ses protestations n'étaient point sincères, la guerre aurait éclaté à une époque où nous avions plus de chances en notre faveur, |)uisque nos armements étaient plus avancés que les siens et que la Prusse n'était pas encore perdue pour nous.
C'est là. Sire, ce qui m'a déterminé à vous conseiller, dès mon retour de Paris, de ne pas rejeter la négociation (jue Napoléon vous offrait avec tant d'instance. Conséquent dans mon opinion, je suis encore aujourd'hui d'avis qu'une explication qui précéderait les hostilités ne saurait détériorer en rien la position de Votre Majesté. Elle aurait tout à y gagner et rien l\ y perdre. C'est la dernière chance qu'Elle se ménagerait pour éviter la guerre : répondre aux questions de la France, avec fermeté et franchise, articuler positiwment vis-à-vis d'elle ce que nous voulons, ce que
nous avons le droit de vouloir, en un mot sur quoi nous ferons consister un véritable état de paix et d'alliance ne saurait être dérogatoire à la dignité de Votre Majesté si avancées que soient les choses, si menaçante que soit devenue l'attitude en France. Ne sacrifiant par là aucun avantage militaire, n'affaiblissant en rien nos chances pour les succès de la campagne, une semblable démarche ne saurait compromettre les intérêts de Votre Majesté, et aurait même, dans le cas d'un insuccès comj)let, le double avantage d'ôter à son adversaire un grief fondé et de renforcer l'opinion publique on sa faveur parce qu'elle constaterait de la manière la plus authentique jusqu'à quel point elle a poussé ses efforts et ses condescendances pour le maintien de la paix.
Je serais donc d'avis d'aborder franchement la question et de faire une réponse catégorique aux trois points que l'empereur Napoléon a mis en avant dans sa conversation avec M. de Tchernichef; ces conditions me semblent d'ailleurs susceptibles de négociation. Il n'y en a qu'une seule qui soit d'une importance réelle, celle relative au commerce maritime et où, loin de pouvoir consentir à de nouvelles restrictions, les intérêts de la Russie exigeraient, peut-être même, de plus grandes extensions. Mais déjà la France se relâche des principes inadmissibles dentelle a fait l'essai pendant quelques années. Elle propose un système de licences qui s'écarte de celni établi par les décrets de Berlin et de Milan. S'il n'entrait donc poini dans les vues de
Votre Majesté de profiter de l'état actuel des choses et des armements immenses qu'elle a faits pour s'arracher entièrement au joug commercial de la France, en répondant par l'entière ouverture des ports à l'occupation de la Prusse, il y aurait encore moyen de ne pas rejeter entièrement la base avancée par Napoléon et d'en tirer même quelque parti pour arriver à un ordre de choses qui pourrait nous être plus avantageux que le système suivi cette année, puisqu'il autoriserait des relations directes avec l'Angleterre. Le seul point sur lequel il n'y aurait aucune modification à accorder serait celui de la navigation des neutres allant d'un pays neutre en Russie. La France n'aurait même aucun droit d'y prétendre, puisqu'elle admet librement chez elle les bâtiments américains venant des États-Unis. Tout ce que l'empereur Napoléon a avancé dans la conversation sur les irrégularités qui auraient eu lieu chez nous n'est point fondé, et il ne serait point difficile de réfuter ses arguments. Quant aux deux autres, Votre Majesté accorderait peu, en se montrant facile aux désirs de la France, et je les envisage plutôt comme des moyens de négociation que comme des objets essentiels à poursuivre pour les avantages qu'ils peuvent nous offrir. Mais, indépendamment, de l'article du commerce il y aurait encore à insister sur une condition qui doit être la conséquence immédiate de tout arrangement, savoir : l'évacuation des États prussiens et la retraite derrière TElbe des corps français qui se sont portés sur l'Oder. J'ignore quelle influence ce
mouvement a eu sur les combinaisons militaires de Votre Majesté, si Elle persistera dans ses plans purement défensifs ou, si Elle jugera plus utile pour ses opérations futures de porter ses armées sur la Vislule. Ni l'une, ni l'autre de ces déterminations ne sauraient mal inspirer vos motifs en faveur d'une explication avec la France, ni altérer essentiellement le fond de la position. Dans le second cas, celui où nous serions, il y aurait à lui déclarer que ses mouvements offensifs ont motivé les nôtres, que nous avons cru devoir nous mettre à la même hauteur qu'elle pour négocier avec le même avantage, mais que nous sommes prêts à retirer de nouveau nos troupes de la Prusse, du moment où elle retirerait les siennes. Dans le premier cas, il faudrait faire valoir notre modération et dire que, quoique la France nous eût donné tous les droits de franchir les frontières de l'Empire, nous ne l'avions pas fait, uniquement pour ajouter cette preuve de plus à toutes celles que nous lui avions fournies de nos intentions pacifiques et pour n'entraver par aucun obstacle, difficile à surmonter, la marche de la négociation.
Je crois avoir épuisé toutes les idées que le rapport de M. de Tchernichef m'a fait concevoir. Elles se réduisent à faire répondre à la France, soit par l'organe du prince Kourakin, soit par M. de Lauriston, soit enfin par un officier que Votre Majesté chargerait de sa lettre : 1° qu'il ne peut être rien changé aux dispositions contenues dans l'ukase du l^"" novembre 1810, relativement au commerce des neutres allant d'un port
neutre à un port russe et que la navigation aura lieu sur le même principe que l'année dernière;
'i" Que, dans l'affaire de l'Oldenbourg nous sommes disposés à nous arranger et à annuler notre protestation, dès que la France nous aura satisfaits sur d'autres points;
7)° Que nous consentons à apporter au tarif telles modifications qui ne changeraient rien au fond de la raison à accorder la permission pour l'entrée des vins de France, par terre et par mer, en bouteilles et en tonneaux, et à nous montrer même faciles pour d'autres objets de la même catégorie que la France pourrait désirer;
4° Mais que la France devrait promettre que la conséquence immédiate d'un lel arrangement serait l'évacuation des États prussiens ;
5° Et enfin que si la France accepte ces bases, la Russie est prête à envoyer à Paris un négociateur muni des pouvoirs nécessaires.
Telle est, Sire, la seule manière qui me semble adaptée aux circonstances actuelles; si elle ne réussit pas à nous faire éviter la guerre, du moins elle paraît offrir l'unique moyen de mettre la France entièrement dans son tort et de lui enlever le seul grief raisonnable qu'elle ait à produire dans son manifeste.
D'Ânstedt au comte de Nesselrode.
Vous étiez à peine parti, mon cher Comte, qu'il arriva un courrier de l'armée. Il allait à Moscou ; et si à dixsept ans l'on a une opinion, il avait celle que l'on devait s'attendre à une affaire générale d'un moment à l'autre, les Français faisant l'impossible pour l'engager. Nous étions à errer dans les rues, traçant sur la poussière la position de Dorogobouch, projetant les superbes hauteurs qui couronnent la ville, nous appuyant au Dnieper, culbutant des colonnes entières, lorsque nous manquâmes de l'être par une calèche à six chevaux. C'était celle de l'ami, le marin, à qui une fièvre qui l'a beaucoup maigri, fait chercher quelque repos à Moscou. Il a quitté l'armée, le 5, nous a parlé en conscience et, ma foi, notre voyageur a trop vu en noir sur le papier. A Vavenir tout 'peut aller à merveille,
cest notre phrase habituelle et je la répète. Un autre
Mais laissons à la sagesse du maître le soin de juger les choses : il connaît sans doute les circonstances et le remède sera prompt; il arrivera comme un coup de foudre, ce remède après lequel toute l'armée soupire.
J'ai passé une mauvaise nuit sur votre canapé. J'en suis bien aise. Cela a fait que je vous ai suivi; je suis arrivé avec vous, je vous ai vu goûter le bonheur que vous connaissez pour la première fois de vous retrou-
ver chez vous dans les bras d'une épouse vertueuse, considérant du coin de l'œil, mais d'un œil capable, les progrès de la paternité, je vous ai vu — non, je n'ai rien vu, les mouches ont dérangé ma gaze, et je n'ai plus vu qu'une chose c'est que vous n'étiez plus ici. Adieu, doux épanchement de la confiance, discussions grammaticales, conversations politiques, projets de conduite, tous subordonnés à un seul sentiment celui de Tutilité publique, sans même une réflexion sur l'individu.
La salade a été manquée, trop de vinaigre, dirait l'un, trop de sel, l'autre. Vous voyez que l'aigreur me gagne déjà. Dites mille choses à Gagarin, à Ribeaupierre. Mettez-moi aux pieds de la Comtesse, ne m'oubliez pas chez le beau-frère. Adieu, je vous souhaite le bonheur que vous méritez, les imbéciles qui ne vous connaissent pas, si mes vœux se réalisent, trouveront que la dose est forte. Quand, où et comment avez-vous fait votre premier repas? C'est Stanislas qui vous aime comme ses petits boyaux, qui le veut savoir.
IXAnstedt à la comtesse de Nesselrode.
Château de Nakul, 1812.
La santé du comte est excellente, les fatigues fortifient sa constitution. Cette assurance est, sans doute, le plus bel hommage, le bouquet le mieux choisi que je puisse vous offrir, madame la comtesse, à l'occasion d'une fête dont nous avons calculé l'approche, que nous célébrons dans notre petit comité avec tout l'élan de nos cœurs. Recevez, avec quelque bonté, les félicitations, les hommages et les vœux
D'Anstedt.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari. .
Pétersbourg, H avril 1812.
Bloom arrive justement, ou plutôt vient de me quitter, et je vais tâcher de te satisfaire au sujet de l'arrivée du courrier d'hier. Napoléon est à Saint-Cloud et n'a point encore fixé le jour de son départ. Lauriston a défense de bouger d'ici, à moins que nos troupes ne passent les frontières. Dans ce cas, il a ordre de demander
ses passeports. Il y a très peu de troupes en deçà de la Yistule, et il y a une proclamation dans la ville de Kœnigsberg, qui dit qu'on n'a point à y craindre l'entrée des troupes françaises.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Ostrog, samedi 15 avril 1812.
Par la date de ma lettre tu verras, ma bonne amie, que nous n'avons pas fait beaucoup de chemin depuis hier. Pour te donner une idée de notre manière de voyager je te dirai que nous avons mis 18 heures à faire 25 verstes, et que nous sommes menacés de rester deux jours ici, parce qu'il y a une maudite petite rivière qui s'obstine à vouloir passer avant nous et ne veut absolument pas entendre raison. Nous avons envoyé demander de ses nouvelles et les attendons avec toute l'impatience dont nous sommes susceptibles. Dieu veuille qu'elle soit aussi aimable que la rivière d'hier qui n'a pas fait la moindre difficulté. Au reste, le voyage va bien. Le prince Pierre Volkonski est un excellent compagnon et il a avec lui un colonel qui est tout à fait homme de mérite. Ainsi nous causons bien, mangeons bien et buvons de même, grâce à nos excellentes provisions.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Pétersbourg, 15 avril 1812.
J'ai VU ce matin un ami qui m'a confié un secret, et comme je veux tout te dire, je vais te le marquer. Celui qui a succédé à Wellesley dans le ministère des affaires étrangères à Londres, a expédié un courrier avec une lettre à Bezerra qui l'autorise à entamer une négociation, en attendant que nous nommions des négociateurs. Ce que je vous dis est très positif, mais avec qui voulez-vous que ce petit bonhomme parle, il ne lui reste pour toute consolation que de s'agiter avec Kaschelef. Encore un grand secret puisque je suis sur ce chapitre. Tu supposes peut-être que tu jouiras de l'agréable société de Tchitchagof? Pas du tout, mon bon ami. Il part la semaine prochaine, mais pas pour Wilna, pour bien plus loin, il va saluer Sa Hautesse et tâcher d'en faire un ami intime; il a de très grands pleins pouvoirs, et s'il ne peut s'arranger dans l'endroit où sont les conférences, il a ordre de poursuivre son chemin jusque dans la capitale. Il prend avec lui une grande suite, et afin qu'il puisse se donner bien ses aises, dans le genre oriental, on l'a gratifié de cinquante mille roubles et trois mille ducats. C'est une intrigue très drôle qui lui a valu l'honneur de cette
mission; celui qui te remettra mon portrait te la dira, demande-la-lui.
Arrange les affaires, mon cher diplomate, de manière à revenir au plus vite, avec honneur et sans qu'il y ait une goutte de sang répandu. Penses-tu souvent à ta femme, est-ce que tu te figures sa peine à ce degré cuisant? Oui, mon cher et tendre ami, je suis persuadée que je suis la plus heureuse des femmes de t'appartenir et que tu songes à moi avec chagrin et que lu ne me perds pas de vue. Tu as très hien fait d'épouser une vieille femme de vingt-cinq ans, une plus jeune ne peut pas aimer avec la même force, avec la même constance, ni pour la vie. Si vous pouviez nous revenir tous, au bout de six semaines, quel bonheur! On m'a dit tant de choses aujourd'hui que j'ose me llalter encore qu'il n'y aura pas de guerre et même que l'on sera dans l'impossibilité de la faire, à cause du manque de nourriture, de l'autre côté de la Vistule. Il y a de quoi perdre la tête que de chercher à deviner l'avenir, mais tu avoueras que je ne puis pas ne pas y songer, puisque mon bonheur en dépend.
La comtesse Charles de JSesselrode à son mari.
Pélersbourg, 15 avril 181'2.
11 faut que je t'écrive encore quelques lignes pour te dire qu'hier à neuf heures j'avais déjà fait l'enveloppe de mes lettres, lorsque je vois entrer M. Kaschelef qui me raconte qu'il vient de recevoir deux lettres de Vienne, une pour lui, l'autre pour toi, que la sienne est très intéressante et qu'il te l'envoie. Il m'a dit que tu lui as donné le droit de lire tes lettres, il a bien envie de le faire, mais comme c'est une oublie' qui la ferme, il ne sait comment faire pour l'ouvrir sans la déchirer; je lui ai donné le conseil d'envoyer chercher son ci-devant aide de camp, mais il compte que tu la lui feras parvenir, il prétendait n'avoir pas le temps de faire venir Grégoire. Il a pris le thé chez moi avec Galitzin ; est entré Kotchoubei pour prendre congé; on m'a annoncé Lebzeltern que j'ai reçu et qui a été traité très amicalement par tout le monde. Kotchoubei part demain et paraît très fâché de partir. Je t'embrasse de cœur et d'âme, mon cher et bien-aimé. Raconte-moi bien en détail ce que tu fais.