LE CHEVALIER LE MERCIER
Ordre du marquis de Monteulm.
11 août 1758.
Louis-Joseph, marquis de Montcalm, maréchal des camps et armées, commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, commandant en chef les troupes de terre dans l'Amérique septentrionale, et général des troupes de Sa Majesté,
Il a été ordonné au sieur Wolf, lieutenant des troupes de terre, à un sergent, vingt hommes et un tambour, de porter les dépèches qui lui ont été remises par Son Excellence le lord Abercromby, général des troupes de Sa Majesté britannique,
Le sieur Wolf aura grande attention de porter le pavillon de paix et de faire rappeler, s’il rencontre quelque détachement de troupes angloises, ainsi qu’au premier poste.
Il communiquera au commandant des troupes angloises le présent ordre ; * il demandera qu'il lui soit donné à son retour un détachement convenable pour la sûreté du sien et pour être ramené à portée de nos premiers postes.
Fait au camp de Carillon, le 11 août 1758.
MOoNTCALM.
* Les passages soulignés sont de la main de Montcalm.
Réflexions générales sur les mesures à prendre pour la défense de cette colonie.
10 septembre 1758,
Trois principes à établir avant tout. Le premier, ce n’est plus le temps où quelques chevelures, quelques maisons brûlées soient un avantage, soient même un objet. Les petits moyens, les petites idées, les petits conseils de détail sont aujourd’hui dangereux ; ils consomment de la matière et du temps. Les circonstances exigent des mesures qui tranchent, qui décident. La guerre est totalement changée dans cette partie du monde, et tous les principes du terroir sont devenus des erreurs, et la manière dont les Anglois nous y attaquent, il ne s’agit pas moins que de la perte entière et prochaine * de la colonie, ou de la sauver, c’est-à-dire d’en reculer la prise. C’est dans cette vue qu’il faut agir; c’est cette vérité qu'il faut sans cesse avoir devant les yeux. Le second, tous les intérêts particuliers, tout objet de commerce, doivent cesser ici ; c’est le corps de l'arbre qu’on attaque; tout ce qui en concerne les
‘brauches est de la plus grande indifférence, Troisième-
ment, l’activité, l'emploi scrupuleux et bien entendu des hommes et du temps peuvent seuls suppléer au défaut des moyens et au petit nombre. Il ne faut pas perdre un seul instant; c’est les multiplier que de les bien employer. Tels sont les principes.
* Les mots soulignés sont de la main de Montcalm.
Passons aux mesures à prendre, et à prendre dès aujourd’hui. M. le marquis de Vaudreuil doit calculer ll avec précision les forces actuellement existantes dans | ce pays, sans compter sur aucuns secours de France ; s’il en vient à la bonne heure, Cela posé, tel en est [° le détail. Huit bataillons des troupes de terre supputés | dans l’état actuel pour trois mille deux cents hommes. | À juger par le nombre des troupes de la marine qui 1 ont fait cette campagne, on ne les peut compter que ÎÎ | pour douze ou quinze cents hommes.
| A l'égard des milices, il est indispensable : | 1° D’en ordonner un recensement fait sur la fin de | | l'automne par des officiers sûrs et tout intéressés à | | aucune partialité, et faire, sur le modèle suivant, trois classes : bons, médiocres, mauvais, tant d’hommes | absolument nécessaires pour semer et récolter, en sup- | h posant que dans un cas urgent, les femmes de la campagne et les oisifs des villes seront employés à ces | travaux ; 2° De régler que tout ce qui ne sera pas strictement nécessaire à ces travaux, fasse la campagne en entier, au nombre de quatre mille au moins, choisis sur les meilleurs ; 3° De distribuer ces quatre mille hommes de la facon suivante : en mettre dans chacune des compagnies des troupes de terre, quinze qui prennent l'esprit militaire et fassent le même service que nos soldats ; dans chaque compagnie de la marine un nombre de miliciens égal à celui des soldats ; bien entendu qu’on continuera à embataillonner ‘28 troupes de la marine, L'avantage de cette incorporation est que chaque com-
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pagnie de terre et de la marine aura avec elle et en elle-même d'excellents tireurs, d'excellents canoteurs, d'excellents ouvriers ; qu'à l'envie l’un de l’autre, le soldat et le Canadien se serviront d’aiguillon pour bien faire, et s’apprendront mutuellement les choses qu'ils savent ; de remédier à l'inconvénient de n'avoir pas assez d'officiers dans la colonie pour conduire les mili-
-ciens, les veiller, en tirer parti. On ne doit pas craindre
que ces miliciens essuient aucun mauvais traitement dans les corps. 1° Ils vivent très bien avec nos soldats qu’ils aiment ; 2° sur la moindre plainte qu'ils feroient ou de propos ou de corvée, M. le marquis de Montcahn sauroit bien y remédier et empêcher la récidive. D'ailleurs si M. le marquis de Vaudreuil adoptoit cette idée, on feroit un règlement relatif qui seroit publié et préviendroit toute espèce d'abus. L’incorporation emporteroit environ trois mille miliciens ; les mille restant serviroient- détachés aux ordres d'officiers de milice d'élite, encouragés par l'espoir de distinctions honorifiques. M. le marquis de Vaudreuil feroit une ordonnance qui soumettroit les miliciens vis-à-vis leurs officiers de milice à la même subordination établie dans les troupes réglées ;
4° Prendre des mesures pour que tous les miliciens ne fassent pas la campagne tout nus; mais qu'ils aient, ainsi que nos soldats, des habillements qui durant toute la campagne les garantissent de la misère, du froid, des maladies ; leur donner même des canonnières dont répondroient les compagnies pour les incorporés, et les officiers de milice pour ceux qui ne le seroient pas ;
5° Donner une paie à ces miliciens qui feroie toute la campagne, C'est à M. le marquis de Vaudreuw. à déterminer quelle elle seroit, et si le Roi ou les paroisses en feroient les frais ;
6° Attacher à chaque compagnie ainsi mélangée un certain nombre d'outils dont les officiers seroient responsubles ;
7° Régler le nombre d'hommes qu'on accordera au muunitionnaire pour ses transports ; empêcher qu’il ne prenne les meilleurs de toute la milice ; établir que les mêmes Canadiens soient toute la campagne employés à cet objet, et qu’ils reçoivent régulièrement une paie et une ration déterminées par le gouverneur général et l'intendant, dJ’ajouterai: empêcher qu'il n’aille v trop grand nombre de Canadiens dans les postes « haut, Le seul intérêt particulier peut s’opposc toutes ces vues nécessaires pour conserver la colonie ;
8° Le recensement fait apprendra quel nombre d'hommes, indépendamment des quatre mille ci-dessus, on pourroit faire marcher dans un cas extrême,
Voilà, je crois, à peu près tout ce qui regarde les milices et le détail des forces de cette colonie.
M. le marquis de Vaudreuil doit, en même temps qu’il établira une construction de marine sur le lac Ontario, en établir une aussi dès aujourd’hui à Saint- Jean sur le lac Champlain. Sans cela, il est, je le répète, impossible de s’y soutenir. Il doit en même temps faire faire le plus grand nombre de bateaux et de canots d’écorce qu’il sera possible, en acheter même aux particuliers et les rassembler dans les entrepôts des diverses frontières.
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Celle de Québec mérite la plus grande attention, C'est la capitale, c'est l'âme de la colonie, Louisbourg pris, notre marine affoiblie et rasée presque, l’on peut supposer aux Anglois le projet vraisemblable et décisif d'attaquer Québec. Il faut espérer qu'ils ne le feront pas cette année, La saison s’avance et d’ailleurs nous permet seulement d'ébaucher aujourd’hui des mesures qui ne serviront que la campagne prochaine, Il faudroit donc cet automne même, faire toutes les dispositions pour exécuter, aussitôt après la fonte des neiges, le projet de défensive présenté l’année dernière à M. le marquis de Vaudreuil. Il est nécessaire qu'avant les glaces, les redoutes, les lignes et les batteries soient tracées et jalonnées en maçonnerie ; que, cet hiver, on fasse et on transporte sur les lieux, des pieux, palissades et planches, en sorte que les différents ouvrages soient, au printemps prochain, finis de bone heure et laissent la liberté de s'occuper des autres frontières. M. de Pontleroy, après avoir déterminé et tracé les ouvrages à exécuter à la tête du fleuve, peut sur le champ descendre à Québec pour préparer sa défense,
D'ailleurs, il faudra cet hiver donner tous les ordres de détail qui lui seront relatifs, afin que, depuis le commandant de Québec jusqu’au milicien, ce que chacun peut et doit faire soit fixé et assigné.
EH paroît aussi essentiel que M. le marquis de Vaudreuil défende de bonne heure à aucun Canadien d'aller faire les pêches, soit dans le bas de la rivière, soit dans le golfe, On ne peut, dans les circonstances présentes,
pour l'intérêt de quelque particulier, risquer le salut de
ce particulier même, puisque, la colonie périssant, tout périt. Les équipages de tous ces bâtiments pêcheurs serviront utilement sur les lacs et à la défense de Québec. Ce n’est plus au lucre de quelques-uns qu'il faut employer des bras qui appartiennent à la patrie. Tous les navigateurs, soit Canadiens, soit établis à Québec, doivent aussi être gardés pour l’intérieur de la colonie, sans qu’il soit permis à aucun de s’en écarter.
Je répète encore ici que je retiendrois un certain nombre de vaisseaux marchands, et que j'emploierois. aux besoins actuels et pressants de la colonie, non seulement les équipages, mais les agrès et les corps mêmes de ces bâtiments.
La Cour ne peut qu’approuver cette résolution, dont l'objet est de reculer la perte d’une colonie qui a tant coûté à la France, D'ailleurs, les dédommagements à donner aux propriétaires de ces vaisseaux ne sont rien en comparaison de l'utilité qu’on en retirera.
L'article du parti à prendre vis-à-vis des sauvages des pays d’en haut est de la même importance que les précédents, Je penserois qu’il seroit à propos de les envoyer dès à présent avertir que, l’année prochaine, ils viennent de très bonne heure chercher à Montréal leurs besoins, qui leur seront donnés au lieu de leur être vendus, d’enjoindre aux officiers des postes de descendre à la première navigation et d'amener avec eux tous les engagés de ces postes, hommes excellents à la guerre, et ie plus grand nombre de sauvages qu’ils pourront déterminer,
Je ne parle pas de la Belle-Rivière. On ne peut aujourd'hui rien faire pour elle. Le fort Duquesne
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n'existe plus, s’il a dû être attaqué ou pris. Si nous en sommes encore maîtres, c’est cet hiver qu'il faudra se déterminer pour cette frontière, en même temps qu’on fera le plan des opérations particulières de la campagne de 1759. Telles sont les réflexions que j'ai cru devoir présenter à M. le marquis de Vaudreuil.
C’est à M. le marquis de Vaudreuil, qui connoit depuis longtemps ce pays confié à ses soins, à juger de leur solidité et à faire exécuter ce qu'il croira possible et avantageux.
Je puis lui répondre du zèle avec lequel les troupes de terre, leurs officiers et leur général se porteront à la défense de cette colonie et rernpliront ses intentions.
MOoNTCALM,
Mémoire à M. le marquis de Vaudreuil avant la fin de la campagne.
12 septembre 1758,
Il me semble qu’il résulte de ce que M. le marquis de Vaudreuil m'a fait l'honneur de me dire :
1° Que l’on ne doit abandonner la position de Carillon que dans l’arrière-saison, lorsque le mauvais temps où la retraite des ennemis pourroit faire espérer qu’il n'y auroit plus rien à craindre ;
2° Ne laisser à Carillon et à Saint-Frédéric que les vivres, munitions, atillerie uniquement nécessaires pour la défense de ces places ;
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3° Ne laisser à Carillon que quatre cents à quatre cent cinquante hommes, moitié troupes de la marine et moitié troupes de terre avec un officier d'artillerie, que M. le marquis de Vaudreuil indiquera ;
4° Que la garnison de Niagara sera composée au moins de trois cents hommes, ou plus de einq cents, ce qui dépendra du plus ou moins de facilité que M. le marquis de Vaudreuil aura à approvisionner ce fort ; et que, comme cette garnison doit aussi être mixte et composée également des troupes de terre et des troupes de la colonie, on fera passer le sieur Pouchot, dès que M. le marquis de Vaudreuil le demandera, et ce qui sera nécessaire pour former la garnison dès les premiers jours d'octobre ;
5° Que le corps destiné à barraquer tout l'hiver à Frontenac ne sera composé que de Canadiens et troupes de la colonie ; que cependant, si M. le marquis de Vaudreuil y vouloit des troupes de terre, on y enverroit, après la campagne finie à Carillon, les deux compagnies de volontaires de Bernard et de Duprat, Il paroît que M. le marquis de Vaudreuil n’a rien déterminé sur le choix du commandant et qu’il y mettroit M. Pouchot, si Niagara avait le malheur d’être pris ;
6° Que la garnison de Saint-Frédéric seroit composée de cent cinquante hommes, tous troupes de la ‘olonie ;
7° Que, s’il étoit possible (ce qui n’est pas apparent) de faire une opération sur Chouaguen cet automne, il faudroit faire partir de Carillon six cents hommes de troupes de terre au 10 octobre, qui laisseroient leurs équipages à Saint-Jean, iroient par eau jusqu’à Sainte-