RÉTRACTATION DE JEAN DE LA FONTAINE
ROTE mnODUCTITS.
Voici maintenant un document sur l'ascendant assuré à la religion contre la licence. Il est tiré d'un texte peu connu , quoiqu'il ait été publié sous ce titre : Lettre du E. P. Pùujet, prêtre de l'Oratoire, à M. l'abbé d'Olivet,de r Académie française, ou Relation de la conversion de M. de La Fontaine [dans Desmolets, Mémoires de Littérature, 1. 1 , part. I , p. 285 et suiv.].
Dans ce récit, le P. Pou jet rapporte, d'une manière détaillée, les relations qu'il eut pendant près de deux ans, et à partir de décembre 1692 , avec l'illustre fabuliste, en sa qualité de vicaire de la paroisse de Saint-Roch , et comment il l'amena d'abord à désavouer et à condamner solennellement ses contes , puis à jeter au feu une pièce de théfttre qu'il allait livrer aux comédiens.
L'une et l'autre de ces négociations furent assez longues.
Dans la première , sur l'article des contes , l'abbé Poujet exigea un désaveu prononcé en pleine Académie. La Fontaine s'en défendit, et sa maladie le tira d'abord d'afibire. En effet, il fut convenu que, dans l'impossibilité où il se trouvait de sortir, on remplacerait l'acte public par un autre fait devant une députation de l'Académie. Au jour fixé , c'estrk-dire le 12 février 1693 , les députés se présen-
tèrent au domicile du malade. « Un grand nombre de personnes de qualité et de gens d'esprit , dit le P. Poujet, sejoignirent à MM. de TAcadémie , et voulurent être témoins du spectacle. » Ce fut devant tout ce monde que La Fontaine , sans attendre aucune invitation , prit spontanément la parole, pour adresser à son confesseur la rétractation suivante :
Monsieur,
J^ai prié MM. de F Académie Françoise , dont j'ai l'honneur d'être un des membres, de se trouver ici par députez, pour .être les témoins de l'action que je vais faire. Il est d*uEie notoriété qui n'est que trop publique, que j'ai eu le malheur de eomposer un livre de contes iniftmes. En le composant, je n'ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu'il Test. On m'a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c'est un livre abominable. Je suis très fâché de l'avoir écrit et publié. J'en demande pardon à Dieu, à l'Église, à vous. Monsieur, qui êtes son ministre, à vous Messieurs de PÀcadémie, et à tous ceux qui sont ici présens. Je voudrois que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume , et qu'il fût en mon pouvoir de le supprimer entièrement* Je promets solemnellement i en présence de mon Dieu que je vais avoir l'honneur de recevoir, quoiqu'indigne, que je ne contribuerai jamais à son débit ni à son impression. Je renonce actuellement et pour toujours au profit qui devoit me re-
veDir d'une nouvelle édition par moi retouchée , que j'ai malheureusement consenti que l'on fit actuellement en Hollande. Si Dieu me rend la santé , j'espère qu'il me fera la grâce de soutenir authentiquement la protestation publique que je fais aujourd'hui; et je suis résolu à passer le reste de mes jours dans les exercices de la pénitence , autantque mes forces corporelles pouront me le permettre , et à n'employer le talent de la poësie qu'à la composition d'ouvrages de piété.
Je vous supplie I Messieurs (ajoûta-t-il en se tournant du côté des députez de T Académie ), de rendre compte à TAcadémie de ce dont vous venez d'Atre les témoins.
NOTE SUR CBTTE PifiCE.
La Fontaine tint parole, il fit pénitence ; on connaU ce Vdrs de Racine :
Et l'aoteur de Jocande ut armé d'un cilice.
DÉCLARATION DU P. POUJET.
MOTB IStTRODUCTITB,
La Fontaine , ayant survécu à sa maladie et s'en étant remis au point de pouvoir se rendre à rAcadémie , y renouvela sa rétractation , qui causa une sensation profonde et qui fut suivie de près de la conversion de M"* Deshouiières.
L'abbé Poujet , qui pouvait s'attribuer un peu ces succès, et qui eut souvent à les raconter, mit par écrit ce qui regardait le célèbre fabuliste, l'an 1717 , dans une lettre qui causa un peu de surprime , car on était alors en pleine régence.
Mais dès 1709, c'est-à-dire dix ans après la mort de La Fontaine , il avait rédigé à ce sujet la déclaration suivante , déclaration remarquable en ce qu'elle rapporte, par forme d'introduction , quatre faits d'une grande gravité.
Le premier, c'est que non-seulement les livres scandaleux ou licencieux s'étaient multipliés pendant les désordres de la minorité de Louis XIY, mais xiu'à l'époque de sa plus grande puissance , il s'en produisait encore un tel nombre qu'il alarma les hommes religieux.
Le second , c'est qu'un membre du clergé , M. le curé de Saint-André-des-Arts , rédigea une consultation sur ce sujet, et la soumit à plusieurs docteurs en théologie.
Le troisième, c'est que cette consultation était accompagnée d'une décision, ou de résolutions prises dans dos vues de répression contre les auteurs. Or, pour qu'une pa-
reille démarche eût lieu sous un gouvernement présidé par Louis XIV, conseillé par M"'' de Maintenon , et porté à la sévérité > à l'intolérance même dans tout ce qui concernait la religion, il fallait assurément des motifs graves. Nous sommes donc obligés d'admettre qu'à côté de cette littérature sévère et pure du grand siècle qui nous est si cher, il se répandait des productions indignes d'une telle époque.
Le quatrième fait, c'est que ta décision, prise sur la proposition du curé de Saint-André fut une sorte d'application de ce que l'abbé Poujet avait fait , comme vicaire de la paroisse de Saint-Roch , à l'égard du plus illustre des écrivains. Coupable aux yeux de la religion et des mœurs, un des membres ,1e plus universellement chéris et honorés de l'Académie française avait été contramt à se désavouer.
L'auteur de l'acte de contrainte , tout en se glorifiant de ce qu'il a fait, est d'ailleurs d'une grande discrétion. C'est à peine s'il s'explique sur la pensée intime de son célèbre pénitent. Au fond , il avait peut-être quelque doute sur la parfiùte fermeté des sentiments que le bon fabuliste lui avait exprimés; mais ce doute même était si peu forcé que, tout considéré , il dit : « M. de La Fontaine fut docile lilya tout lieu d^espérer que Dieu lui a fait miséricorde. »
Dans sa lettre à l'abbé d'Olivet , lettre £aite avec soin et huit ans plus tard, dans un but d'édification, il afiBrme plus volontiers , mais c'est dans la note suivante qu'est la vérité.
[Copie. — Bibliothèque publique d'Épinal, manuscrits.]
Copie d'un Mémoire driginal de la main du P. Poujet de l'Oratoire , au bas d'une longue consultation sur les livres scandaleux et licencieux, proposée à plusieurs docteurs, par M. l'abbé curé de Saint^Ândré-des-Arts.
« Je souscris de tout mon cœur à la décision cite dessus y et c'est en conséquence des principes qui
« y fiont si solidement établis j qu^étant vicaire de « la paroisse Saint-Roch , j'obligeai feu M. de Lafonii taine de faire une réparation publique à TÉglige, c< qu'il avoit scandalisée par le livre infâme de <f ses Contes; ce qu'il fit avec édification y en présence Vf d'un grand nombre de MM. de T Académie firan* c< çoise et de plusieurs autres personnes de disttnc- « tion , lorsque je lui portai le saint Viatique , le « 1^ mars 1G93^ que je ne lui aurois point porté « sans cela.
(c Je l'obligeai aussi à jeter au feu une pièce de <v théâtre qui n'avoit pas encore vu le jour, et qu'il « étoit prêt à remettre aux comédiens pour la re- « présenter, si nous ne nous y fussions pas opposé. (( Il fut docile , et il y a tout lieu d^espérer que (Y Dieu lui a fait miséricorde.
rr Monseigneur le duc de Bourgogne qui , dans un w âge encore fort tendre , avoit dès lors les sentic< mens de piété que tout le monde connotl en lui, « fut si édiCé de cette action de feu M. de La- « fontaine I que le jour mâme de cette réparation « publique i qui fit grand bruit à la cour et à la « ville , il envoya à M. de Lafontaine un gentil- « homme pour le féliciter, avec ordre de lui remettre « de sa part une bourse pleine de louis d'or, pour le « dédommager du gain dont il se privoit.
« Ce dont j'ai été témoin. — Écrit et signé à K Saint-Magloire> le 1 8 octobre 1709. Signé Poujet, <r doetew de Sorbeone, prêtre de l'Oratoire ^ pro-
i. <i fesseur de théologie au séminaire de Saiut-Ma-
[ «gloire, à Paris. »
Copié sur l'original par moi ,
Dom AuGCSTin GàLM&T.
REMARQUES SUR CETTE PIÈOB
Je le sais, aux yeux de beaucoup de lecteurs , ce document rapporte un fait d'intolérance et de fonaftisme^ du moins de zèle outré. Ce n'est pas ainsi que je le juge. La Fontaine demande les sacrements de l'Ëglise Ces Sacrements ne peuvent lui être accordés qu'aux conditions morales qui y sont attachées. « Je ne lui auroîs point porté le saint Viatique sans cela. » Ces mots sont parfaitement autorisés.
C'est à peu pi'ès de la même manière que les choses s'étaient passées à l'égard de Scan*(Mi, et d'autres qui avaient affecté à la fols un grand respect pour les choses de la religion, et une grande licence dans les choses de mœurs.
Ce sera même à peu près ainsi que se passeront les choses, un siècle plus tard , au lit de mort d'un écrivain qui aura passé sa vie à combattre cette action religieuse que nous venons de signaler : j'entends Voltaire , à qui l'on reprochera des torts bien autrement graves que ceux de Scarron ou de La Fontaine.
Nul n'eût conçu en France les torts de Voltaire à l'époque de La Fontaine, dont la rétractation fut encouragée par l'auguste élève du prélat qui devait donner un jour l'exemple le plus éclatant de la soumission religieuse. A l'époque de La Fontaine , repentant et encouragé dans sa noble réparation pai* le duc de Bourgogne , personne n'eût
luéme osé critiquer le bizarre message du prince. Une bourse pleine de louis d'or envoyée à lliuteur de Joconde , par un gentilhomme de la cour, à l'occasion d'une communion édifiante, est une idée Gâcheuse selon nos mœurs. Mais alors le respect des choses saintes était encore un devoir social, en même temps qu'un devoir religieux. C'est qu'alors r£glise et l'État faisaient un , et que c'eût été non-seulement de mauvais exemple , mais de nuuvais goût que de ne pas se conformer à l'usage reçu , pour tout ce qui était de bienséance chrétienne.
Et partout où put arriver l'influence de Louis XIV, à la ville comme à la cour, à Versailles comme en province , régnaient les mêmes règles de convenance.
Mais une nouvelle ère commence dans les mœurs à la mort de Louis XIV, à l'avènement de la régence , à l'apparition des Lettres philosophiques ; ère dont l'auteur de ces brillantes missives fut le plus illustre représentant au dernier siècle; ère dont Montesquieu, Fontenelle, d'Aguesseau, d'Alembert, Diderot, Malesherbes et Buffon eux-mêmes, partagèrent avec lui les tendances , quoique à des degrés divers.
Nous ne saurions mieux clore ce volume que par une série de documents sur cette ère.