LETTRE DE MONTESQUIEU A FORMEY
aOTS IVTRODOCTITE.
Montesquieu, celui de tous les écrivains du dernier siècle qui exerça sur les idées générales, les mœurs et les institu* lions , l'influence la plus profonde , était un esprit réservé aussi. Mais cette réserve était celle de la gravité, de la profondeur ; ce n'était pas celle du calcul personnel.
Montesquieu a manqué deux fois à son génie, car il a deux fois manqué à cette réserve ; il a deux fois payé son tribut à la frivolité du siècle ; mais l'Esprit des Lois et la Grandeur des Romains ont couvert de leur éclat les Lettres Personnes et le Temple de Gnide.
C'est la gloire de Formey d'avoir laissé cela de côté, d'avoir été un des premiers à comprendre le livre de V Esprit des Lois, et à le fiiire classer dans l'opinion. Et Montesquieu sent bien , on va le voir, le service qu'on lui a rendu.
[ Aatogrtphe. — GoUaetioii d'aatognphet de la biblioUièqae roytle
de Berlin , lettre M.]
Bordeaux , 80 octobre 1751 .
Je n'aji Monsieur^ lu que très tard le bel extrait de lEsprit des lois qui est dans la Bibliothèque tm-
partialle^, que j'ay fait venir de Hollande sur la seule réputation de votre nom , ayant toûtjours recherché vos écrits comme Ton a coutume de chercher la lumière.
Il y a longtems que je desirois l'honneur de vôtre amitié, et ce n'étoit pas assés pour moy que celuy d'être votre confrère.
Or, Monsieur, j'ay cru voir dans cet extrait que vous aviés de la bonté pour moy; et je me suis senti flatté de Tidée que vous n'auriés pas dit tant de bien du livre, si vous n'aviés pas eu quelque sentiment de bienveillance pour l'auteur.
Voila, Monsieur, ce qui me détermine à vous écrire. Les grand-hommes [sic] comme vous sont recherchés , on se jette à leur tète.
J'ay l'honneur d'être , Monsieur, avec les sentiments de la plus parfaite estime.
Vôtre très humble et très obéissant serviteur.
Moutesquieu.
A Bordeaux , ce 30 septembre 1731 .
« Monsioar Monsieur Formey, secréuîre de lâ Société royalle de Prusse, à Berlin. »
' Autant il est naturel que , dans un ouvrage , on donne â Montesquieu lorthographe qui a prévalu , autant je crois qu'il est obligatoire que dans ses lettres on lui laisse la sienne.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Montesquieu sait mieux que personne que Formey n'est pas un grand homme , qu'il n*est pas même un grand écrivain , malgré le nombre de ses ouvrages. Mais Formey est un philosophe * et il a rendu un compte favorable du livrer de r Esprit des Lois, Or les auteurs ont toujours bonne opinion de ceux qui apprécient bien leurs ouvrages. D'ailleurs Formey est pour Montesquieu le représentant d'une institution fondée par un grand roi, l'Académie de Berlin. 11 est enfin pour lui l'ami d'un prince célèbre, d'un admirateur éminent de toute œuvre de génie. A tous ces titres, Formey est un grand homme, même pour Montesquieu , dont le livre est proscrit en Autriche pendant qu'il est ap» plaudi en Prusse.
En effet, on tenait singulièrement en France à être apprécié à Berlin.
Voici du moins une lettre d'un des hommes les plus éminents de l'époque , d'un homme qui n'aimait que la science et la retraite, et qui se montre aussi familier avec ce qui se fait à Berlin qu'avec ce qui se passe à Paris.
' Il est auteur de la beiie Wolfienne, ou d*un Abrégé de la philosophie de Woir ( 6 vol. in-8* , Amsterdam , 1 74 1 -53 ), et d'une foule d'autres ouvrages.