‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 122 sur 142 · RÉAUMUR A FORMEY · texte numérisé non relu

RÉAUMUR A FORMEY

[Autographe* — Bibliothèque royale de Berlio. CoUection d'autographes,

?ol. 6.]

A Paris, ce 3 décembre 1751.

Ce n'est pas. Monsieur, pour vous procurer une lecture amusante que je vous envoyé un exemplaire

de la nouvelle édition de PArt de faire eclorre et cP élever les oiseaux domestiques ^ et un de la Pra^ tique de cet art ^

Je n'exige pas mesme que vous lisiez ces petits volumes. Il doit vous être très indififorent de scavoir comment on peut faire naître et élever des poulets et d^ autres oiseaux; mais il ne me Test pas de saisir une occasion de me rappeller dans votre souvenir et de vous montrer le désir que j'aurois d^avoir a vous offrir un ouvrage plus agréable.

Notre pauvre ami Koenig ne peut revenir de l'accablement dans lequel l'a jette la perte d'un prince si estimable et si cher a toats les gents de letres. 11 en étoit véritablement aimé. L^etat dans lequel cette perte Ta mis fait grand honneur à son cœur. J^aime bien qu^on ne soit pas philosophe dans de pareils événements ; mais je suis fâché d'avoir lieu d'être allarmé pour sa santé. Je suis plus tranquille pour sa fortune , qui probablement restera telle qu'elle étoit. Il Teust volontiers sacrifiée pour sauver un prince si chéri et que j'ai aussi des raisons de regretter qui me sont particulières^

Je scais l'espèce de compliment quUl faudroit faire à la Société royale des sciences sur la mort de la Metrie. Ce n^eust pas ete dans son lit qn^eust du périr ce monstre en horreur à touts les honnestes gents y et Topprobre de la nature humaine.

' le conserve l'orthographe caractérisciqoe , mais je mets les accents et les apostrophes, que négligeait léaamar, toM et po«cta«it «vee mîo.

Heureusement qu elle a a se glorifier d'avoir des hommes qui comme vous , Monsieur ^ sont également estimables par les qualités du cœur et par celles de Tesprit.

Aussi me fais-je gloire d'être avec un parfait et respectueux attachement , Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

De Reaumur.

RBUARQUES SUR GETTB LETTOE.

C*est, sous tous les rappoirts, une pièce d'une singulière importance. Le savant Réaumur, qui n'est plus connu panni nous qu'en sa qualité de physicien , s'y montre écrivain distingué, brillant, gracieux. Il n'est rien de plus ingénieux, de mieux dit que ce qu'il écrit au secrétaire de l'Académie de Berlin , à propos des ouvrages qu'il lui adresse.

Mais cette lettre fait autant d'honneur à son cœur qu'à son esprit. Son affection pour Koenig est pure, sincère, profonde ; et rien n'est plus beau que ce mot : « J'aime bien qu'en pareille circonstance on ne soit pas trop philosophe. »

Toutefois , ce qui étonne le plus dans cette lettre , c'est le jugement porté sur La Mettrie; c'est cette appréciation si énergique qu'elle en parait violente , et si forte qu'elle semble inspirée par quelque ressentiment personnel plutàt que par une haute raison.

H. de Réaumur était élève des jésuites de Poitiers, et ap« partenait à un ordre d'idées très-hostile aux exagérations du pauvre et ignorant La Mettrie : mais n'était-ce pas là un motif de plus pour s'exprimer sur son compte avec plus de réserve , et ne valait-il pas mieux garder le silence que de jeter l'injure sur une tombe à peine fermée?

LETTRE DE D'ALEMBERT Â FOllMËV.

HOTB INTliODOCTITE.

Voici encore une pièce qui atteste Tintimité dés relations de Berlin et de Paris au milieu du dernier siècle. Ce n'est pas une lettre de politesse, une sorte de discours de réception par forme épistolaire ; c'est un billet pour affaires , mais im billet qui touche à Tune des plus grandes entreprises de Tesprit philosophique du dernier siècle.

Ce qui étonne un peu dans ces lignes , c*est le découra* gement si prompt, la renonciation si rapide et si absolue à toute participation aux travaux de Y Encyclopédie qu'annonce le célèbre philosophe. On sait que d*Alembert aimait singulièrement la paix ; mais on n'avait pas de lui l'idée qu'il sacrifiait à ce penchant , si peu digne d'un philosophe » ses amitiés les plus intimes et ses principes les plus invariables. Or ici il recule dès qu'il se présente des difficultés ; et cependant, moins- la presse avait alors de liberté, plus il était du devoir de ceux qui en demandaient davantage de combattre avec quelque persistance.

I. Autographe» — Colleetion d'autographes de la bibliothèque Royale

de Beriia, toI. 3.]

Paris,!** mars 1753.

Monsieur,

Oserois-je vous supplier de remettre à M. de MauperUiia cette lettre ? J'ay mes raisons pour ne pas la luy envoyer en droiture.

Vous aurez sans doute appris la suppression de VEnqfclopédie. Je ne sçai si l'ouvrage sera continué ; ce que je puis yous assurer, cest que ce ne sera point par moy.

J'ay Thonneur d'être avec la plus grande considération ^ Monsieur I votre très humble et très obéissant serviteur,

d'Alembbrt*

Parit» te 1^ mars ItM.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Je m'empresse de le dire, le découragement â peu digne de d'Âlembert ne fat que la faiblesse d'un instant. Le penseur Aninent, le savant géomètre, Técrivain le plus distingué d'entre les encyclopédistes proprement dits , n'abandonna pas ses confrères. Il garda, au contraire, la direction de toute la partie mathématique de V Encyclopédie.

Sa désertion eût été pour cette œuvre une perte irréparable. D'Âlembert excellait par la sagesse et la convenance autant que par lascience, et il marcha après Vcrftaire, dont il fut toujours l'ami , soit comme écrivain , soit comme homme de goût. Il lui fut peut-être supérieur comme appréciateur de la situation générale des lettres , et du rôle qu'elles avaient à jouer au milieu du conflit des opinions ou des crises du temps.

D'Alembert est un des plus beaux types de l'homme de lettres en son temps , de Thomme de lettres recherché et fêté par toutes les puissances , conseiller des nations en vertu de sa mission intime et de la conscience de ses lumières.

C'est en même temps wi des beaux types de l'homme de lettres indépendant , empressé de faire part de ses vues , plus empressé de garder sa liberté. En effet , d'Âlembert refusa les sollicitations de l'impératrice de Russie, qui voulait l'avoir près d'elle, comme les propositions du roi de Prusse, qui lui offrait la présidence de son Académie.

En général rhommd de lettres du dernier siècle ressemble peu à celui du seizième et du dix-septième. Il accepte des pensions et des honneurs avec un air de gracieuse supériorité ; il ne les recherche plus avec l'empressement soumis et Tobséquieuse adulation.des Casaubon , des Reinsius , des Gronorius. U sait qu'il est à hi fois le juge des moeun an^ ciennes et le prophète d'iastitutions nouvelles, et le sen« liment de sa supériorité lui donne une attitude nouvelle.

L'écrivain secondaire prend lui-inôme quelque chose de cette dignité.

L'homme de lettres protégé , pensionné , dévoué au ser« vice d'un prince ou d'une cour existait encore ; mais entre lui et son confrère de l'ère nouvelle , qui n'avait d'autre maître que sa conscience , sa raison , sa nation , l'humanité , il y avait une telle différence , que c'est à peine s'il existait quelques rapports entre leurs vœux les plus intimes.

Voici un document d'un homme de lettres pensionné et dévoué ail service de la cour, professant des principes bien opposés à ceux de ses confirères.

beau jeu pour en composer lei titres. Ell# traçoit MUS s'en appercevoir renumération de ses qualités personnelles.

Une fdiose qui doit bien le flateri ceit d« jouir à la fois de sa renommée et de sa réputation. Il peut, sans se tromperi viure dès à présent dans rau^nir. Les motifs de Tadmiration qu'il s^atire sont et ae# ront stables.

Faites ma cour, je vous supplie, 4 Sa Majesté chaque fois que vous en pouves saisir rocoaeiofl*

J'apprends avec bien du déplaisir , par M. de Maupertuis, le mauvais état de sa santé. Je l'exhorte i songer a la rétablir, comme si c'étoit celle d'un autre. Car je Tai veu souvent la regarder avec un désintéressement qui mène a faire , sans y songer, tout ce qui peut la détruire.

Celle de M. de Voltaire , ji ce que m'a dit ma«^ dame sanieoe, n^est pas meilleure. Mais il y a lieu de croire que , pour peu qu'il se départe de sa conduite ordinaire comme médecin de lui même, il poura se rétabUr.

Madame de Rupelmonde vient de mourir sans auQir pu lui pardonner de lui auoir aualé , au cheuet de son lit, par belle gourmandise , une médecine qu'elle alloit prendre par nécessité.

La oonuoitise de cette espèce est rare : M. de Voltaire ne put pas y résister. Il en est une d'une autre sorte, & laquelle un auteur périodique vient de sttccomber de manière à scandaliser tous les bon*-

nètes gens, le lui ai eonseillé de s'adreeeer à M* de Voltaire lui même, pour réparer cette faute et la faire oublier. Je souhaite qu'il m'en croye. Je suis sur que M. de Voltaire oublira tout, si M. Fréron ae rend justice de bonne foi vis a vis le public et M« de Voltaire lui-même ^ qui seul peut le mettre dans le cas d'expier dans Tesprit du gouvernement l'abus qu'il a fait dans ses feuilles de la tolérance à la faneur de laquelle il les mettoit au jour- Faites moi y je vous supplie , l'honneur et le plaisir de me donner quelquesfois de vos nouvelles comme à la personne qui vous a voilé l'estime et l'attachement le plus sincère.

C'est auec ses (sic) sentimens que j'ai l'honneur d'être, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur

Page 1