‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 61 sur 142 · HENRI IV À · texte numérisé non relu

HENRI IV À

[Autographe. ~ BibUoiké<|«« wipériik à^ Vieut.]

Mon eonsin,

J ay grand regret de ne vous auoir depesché pour Rome, dès quant je voua en parlay, car mes affaires sen fussent mieulx portées. Mais j'ay esté et suis encore si occuppé en ceste frontière, que je n'ay pu vacquer à Bultre chose.

Sur cela le Légat de notre Saint Père s'est acheinyné, et est si aduancé qu'il doibt estre de présentement ( ou , depuis) à Lyon.

Cela estant je sois eontmWé de le veoir, derant que de depescher à Rome. Partant je tous prye ne vous lasser de vous tenir prest pour me faire ce service, quand je le vous manderay, et je ne me lasseray jamais de vous aymer, priant Dieu, mon cousin , qu'il vous tienne en sa saincte garde.

Escrit à Âbbeville ce 26* jour de juing 1 596.

Henry.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Elle ne porte pas d'adresse, son enveloppe ne s'y irou- ▼anl plus jointe, k qui estrelle écrite? C'est ce qu'il est difficile de dire d'une manière prédse. Au maréchal de Biron ^ qui fut gouverneur de Lyon en 1696? Je le suppose. Dans tous les cas elle n'est adressée ni à Dossat ni à Duperron, qui étaient alors à Rome, et qui , n'étant pas encore cardinaux y n'avaient pas droit au titre de cousin.

Ija mission a*i-elle eu lieu ou s'est-elle trouvée inutile T C'est ce que j'ignore encore, mais cela est probable.

Le légat qu'il s'agissait de voir, avant d'écrire à Rome, était le cardinal Alexandre de Médias. Or Henri IV, qui attendait ce prince avec une vive impatience, voulut à ce point lui faire politesse «m personne, qu'il coomt en poste à sa rencontre jusqu'à Chartres , amenant avec lui le duc de Mayenne , en lui disant : « Allons, mon cousin , voir le Légat; car vou$ avez aussi bon besoin que moi d'une abs(4otioD. » Cette démarche du roi a sans doute tenu lien de la mission qu'il avait eu le projet de confier à un ami , selon la lettre que nous examincms. Au moment où Henri écrivit cette lettre , les choses n'étaient pas si avancées. Tout n'était pas terminé à Rome, où tout marchait trop lentement an gré d'un prince trop inqMilient. Il regrette de ne pas y avoir envoyé un ambassadeur de plus. Ses affaires s'en seraieni fHieux pariées. Maintenant il fiiut gagner le légat, avant qme de dépêcher àRome. U finit que cela se fiuMe an moment op* portun. Ne wms lassez pas de vms tenir prêt, et Je ne me lasserai jamais de vans aimer, dit le i^rituel Béarnais. Car ces mots sont réellement de lui-même. Ce n'est pas ainsi qu'écrit un secrétaire. Et ces mots sont charmants. Or, cooune ils sont intimes, ils pourraient finrt bien aUer à l'adresse de Biron.

Sous le rapport du langage, le progrès depuis la reine Marguerite jusqu'à son petit-flls n'est pas très-sensible, dans ces lettres. Et cependant elles sont contemporaines des Essais de Montaigne et de la Satire Menippée, cette spirituelle oraison funèbre de la Ligue. Les qualités essentieUes du style épistolaire , la simplicité , Télégance et les grÀces de Tabandon, ne sont pas prédsément celles qu'on prisait à cette époque.

Ce qui retarda le plus Témancipation de la langue française , comme celle des autres langues du Nord , ce fut l'emploi trop fréquent du latin dans la correspondance du temps.

En effet, c'est en cette langue que s'écrivent les savants. C'est dans la langue de Cicéron que veulent se parler les hommes les plus éminents du xvi* siècle , les réformateurs des doctrines religieuses, les fondateurs du nouvel enseignement philosophique, les promoteurs des nouvelles doctrines politiques. Les coryphées de la renaissance auraient rougi d'employer dans leurs lettres les langues vulgaires. Ils traitaient même de langue vulgaire le latin reçu avant eux, le latin des scolastiques , le latin de l'Ëglise. Je rappelle à cet égard l'élégance un peu affectée et singulièrement profane de Bembo , qui ne voulait parler que dans les termes les plus classiques de Rome ancienne. On n'alla pas aussi loin dans tous les pays d'Occident. Mais dans toutes les correspondances littéraires des chefs de la renaissance se voit le même culte pour les langues, les écrivains, les mœurs de l'antiquité. Je viens d'examiner sous ce point de vue la très-curieuse correspondance d'un de ces maîtres, celle de Béatus Rhénanus, que la ville de Schélestadt conserve avec orgueil, en attendant qu'elle la fasse publier. Or je ne saurais dire combien j'ai été surpris de ces trois faits. *

D'abord de toutes ces lettres écrites de France , d'Italie , de Suisse , d'Allemagne , de Hongrie , de Suède et de Hollande, il n'en est pas une en langue vulgaire.

En second lieu , il n'en est pas une où il ne se trouve des nouvelles sur les deux grandes affaires du temps, soit la renaissance, soit la réforme, et il n'en est pas une où ne perce avant tout le désir de bien écrire , c'est-à-dire d'écrire le latin de Rome ancienne.

En troisième lieu , la chose à laquelle on attache le plus d'importance , ce n'est pas la révolution religieuse, c'est la révolution littéraire et philosophique. On n'aime celle-là et Ton n'en parle qu'autant qu'elle affranchit les esprits pour celle-ci.

Je ne puis m'empécher de donner deux lettres de ce précieux trésor, que j'aime à signaler à l'attention renouvelée du public , comme je l'ai fait à celle de l'autorité. Je ne choisis pas ce qu'il y a de plus brillant ni de plus piquant ; je prends ce qui me parait le plus curieux sous les trois points de vue que je viens d'indiquer.

LETTRE DE XYLOTECTUS

A BÉATUS RHÉNANDS.

ROTI mmotucTin.

L'auteur de la lettre qu'on va lire est un homme obscur; car ce n'est pas Xylander [Holzmann] , le célèbre secrétaire de l'électeur palatin Frédéric III , dont de Thou et Huet font l'éloge; c'est au contraire un auteur aussi inconnu sous son nom grécisé que sous son nom allemand [Holzdacher].

C'est aussi d'une cité peu fameuse dans Thistoire des lettres ressuscitées que vient ce document. Lucemq , en effet , ne s'y est pas associée au même degré que d'antres villes de Suisse et d'Allemagne. Ce document n'en est que plus remarquable ; car il atteste que , même dans une ville qui ne veut point faire un pas au xvi* siècle et qui semble se croire encore sous l'empire de l'abbé deMurbach [v. ci-dessus p. 40] , le goût de la belle littérature règne comme à Rome , à Paris , à Bàle et à Rotterdam.

Cette lettre, dont la latinité est trop belle pour que je n'en donne pas le texte * , révèle quelque chose de plus.

* M. Dorlan, habile historien de Schélestadt, et dont le riche médatUer, excloaiTement alaatiqne , mérite d'être vu de tous les numismates, a bien voulu transcrire lui-même , pour mon travail , cette lettre et la suivante.

C'est que la réforme a des partisans à Luoeme comme la renaissance i et que ce qu'on en aime le plus , c'est l'esprit de liberté qui Ta mise au monde et qu'elle y doit propager. Cela s'y révèle avec quelque timidité , mais cela s'y révèle clairement.

XYLOTECrUS A BÉATUS RHÊNANUS*.

[ Ansfraphe. «-"IfâDiifeHti de ta Bibliothèque publique de Sehélestadt.]

Lueeroe» 17 juillet t6)l.

Jean Xylotectus à Béatus Rhénanus , salut.

U m'est venu un enfant de saint Dominique , qui m'a remis de ta part une lettre toute oharmante , mais qui m'a appris une fort triste nouvelle. Tu fes faitf m'a-t^il diti une blessure grave à la jambe. 11 m'a d'ailleurs trouvé à peu près dans le même état. Huit jours avant son arrivée je m'étais cassé la jambe; mais me voilà déjà devenu quadrupède (marchant aveo des béquilles?) et bientôt, Dieu aidant, je recouvrerai mon ancienne

* iohannes Xylotectus Beato Rhenano lalutem ,

Vfluit ad OM doninteatler quidam qui litterat a te aatii jueundaa , at or« MUilîuiii Bimia triste detulil i te eain ia ernee graviter laesum retidit *• ASeetim me qnoqoe parum aeeua inveuit. Oeiavo etenim die aotequam ad aee adveatarel erua eonfregeram, et jam qnadrupei efleetut, brève prialiiMa» Deo propitto» aaaitaii restituer. Quod fractum erat plaoe adgiu-

' U ponctuation de rongtnel a demandé quelques modificetions peur nos lecteurs.

santé. La fracture est parfaitement consolidée , et je ne soufiTre plus que lorsque je bouge les talons. Plût à Dieu que tu fusses aussi bien !

Le moine que tu m^adressas m'a ouvert son cœur, me demandant la façon d^ aborder Taffaire. Je Tai aidé, autant que je l'ai pu , de mes conseils. Au bout de quelques jours il est parti, incertain encore sur la route qu'il prendrait : tous les légats du pape s'étaient retirés en Italie , et il n'avait pas de quoi acheter sa liberté chrétienne. Mais maintenant il m^écrit, à mi-chemin de Rome, qu'il a pu emprunter de l'argent, et qu'il espère bientôt quitter le capuchon et venir nous voir. Je n'ai pas voulu te laisser ignorer ces détails sur un homme que tu me recommandes dans ta lettre.

Erhard est réconcilié avec le conseil [le sénat] et il vit sans crainte au milieu de nous.

Quant à Luther, il règne à son sujet un silence qui étonne. Mais il faut se taire ou se faire un mauvais parti. C'est ainsi que notre curé dispose la multitude

tinatum est, nec mîhi jam nisî talonim motut roolestus eit. (Jitnsim te quoque bene haberet.

Monachas ille mentem niam mihi apeniit, modam qno rem adgreder»tur qucrens. CoDiîlio homioeniy quantum potui, juvi. Post paucot diei abiit, incertuf quo se verteret, cum pontiBcii legati omnes ad luliam se recepissent, et ipse pecunia , qua christianam liberiaiem emeret, careret. At nuDC demum, raedio ad Rhomam îtinere perroenso, ad nos scripsit, se es aliecum cooflasse, sperareque se brevi rejecia cuculla nos visurum. Ha*c nolui nescires , cum priroum homioem mihi litterîs coromeodaveris.

Erhardus senatui reconcilia tus secure apud nos dogii.

De Luthero mirum est quam siieaiur. At nobis silendum est, aut maie

contre nous. Tu me diras qu^il faut tout souffrir pour Christ > même la mort. Je le sais, mais la seule voix d'un curé a plus d'autorité que celle de six cents docteurs , fussent-ils des plus érudits; et Ton enseignerait les vérités les plus chrétiennes qu'il n^en serait pas autrement, tant le peuple est ouvert à la superstition et crédule à son pasteur.

Du reste , je n'ai plus rien , et voilà déjà assez longtemps que je t^ennuie ; je n^ai plus rien, dis-je, qui soit digne de toi, si ce n'est quelques élucubrations d'Antoine Tylésius, poëte qui ne manque pas de charme. Elles m'ont été tout récemment apportées d'Italie et données par Rodolphe Collinusi jeune compatriote très-versé dans les belleslettres grecques , et surtout latines. Si tu veux les donner à l'imprimeur, tu feras plaisir non-seulement à Tauteur et à moi^ mais au public , pour qui ce sera chose utile.

habenduin. lia io nos oronem plebein instruit plebeiaDus noster. Dices fursao , pro Christo adversa oronia aubeunda , eliain murtem. Scio equidfim, plut tameo valet una plebeiani auctoritas quam seiccenloniiii aliontm etti doctiaBimoruin. Itidem futunim foret si quis verum christianismoin doceret , adeo est poputua religionis capax , et pastori cre* du] us.

Cctenini nihil habeo , nihil inquam, quum te plus «quo obtaseriin , quod te digoum sit , prêter lucubratioues quasdaro ADlhooii Tylesii poetae oon înTenusti, quas noper ex Italia Rodulphua CoUiooa noslras, adolesceos greee et latioe presertini in titteris humanioribus probe doctus , atlulit. Quaa ai caloographia excodeodas dederia , nec mihi oec auctori rem ingratain, née alioqoi inatilem feceria.

En atteacbiati que le Dieujlres-gr^d et très-boa t« r^ud^e la saïUf ^t te ^lain^eu^e ^^in Qt ^^reux*

49 iréf^HT^Qi aiiràft-^imablB Béf lits RkAianu*.

iDlcriin Jhn^ Opu U^x. ijutitati je^resMtmt, Mnmnqup ^ foqltceiii

M^VCt.

Ex Lncerna xti kalendig Augusti anni salatiferi Moxxt. Doetîsiimo pariter et humanisiimo Tiro D. Beato Rhenano.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

^^r |e^ premièrens nouy^U^ qu'.rtto dcvuie , je w iecai gue ce simple xapprçcbement. jËcrite par ,un booui^ç qui s*est, cassé la jambe à un second qui se trouve dans (e même cas , elle a été traduite ppur cet ouvrage par une troisième Tîctime du même accident '. ^

te reste de la lettre a deux objets : Tun a trait au mouvtpanl religieux , rautre au mouvement littéraire.

Béatus Rbénanus , qui n'a jamais fait profeHion publique des principes de la réforme , pas plus qu'Ërasme, qui vivait dans son voisinage [à Bâle], a recommandé à Xylotectus, qui vivait à Lucerne , un religieux qui voulait professer ces principes. Béatus portait à ce reljgieux un intérêt empressé e|t §ii^cère., C'est pour cela qu'il l'avait recoaunandé à son am ; .mais il l'avait fiait assiirtmept dans les termes les plus réservés.

C'est dans les mêmes termes que lui répond son ami ,

* L'élégante version ^uc je publie de çeUe lettre et de la suivante est de la plume de mon excellent neveu, Éinùle S^â^ey, dont les brillants succès ont été remarqués au dernier concours général

aussi timide , aussi soigneux que lui de ne pas se compromettre. Ses sentiments intimes ne sont pas douteux. Il est pour la réforme , mais il ne la professe pas. 11 Taime. Un dominicain. n*est pour lui qu'un domtntcaster. Mais celui qu'on lui a recommandé lui inspire de l'intérêt , parce qu'il cherche sa liberté chrdtienne. Xylotectus Ta aidé de ses conseils ; il est heureux d'apprendre qu'il a trouvé l'argent nécessaire pour pouvoir jeter le capuchon. Cela est un peu obscur , car on ne voit pas comment il faut de l'argent pour pouvoir quitter l'ordre de Saint-Dominique. Il n'en a pas fallu k d'autres, pour quitter celui de Saint-Augustin^ Le dominicaster , pour parler. avec son patron, voulait donc s'assurer un sort avant de se séparer de son couvent? Mais dans ce cas, pourquoi se diriger vers Rome , quand d'autres fuyaient L'Italie pour chercher un asile en deçà des Alpes, et précisément dans les villes de Suisse auxquelles ce moine, incertain d'abord où porter ses pas, tourna enfin le dos, et où cependant il devait revenir aussitôt qu'il aurait jeté le capuchon?

Tout cela est un peu obscur , mais c'est une obscurité étudiée. Xylotectus ne veut ni se compromettre, ni exposer son correspondant , ni nuire à son protégé dans le cas où sa lettre viendrait à tomber entre des mains infidèles.

C'est aussi pour cela qu'il parle de Luther avec tant de réserve. Il n'aborde ce sujet qu'avec un air d'indifférence , comme on aborde les nouvelles du jour. ^ C'est chose étonnante que le silence qu'on garde au sujet de Luther , » dil-il. Que demandait-il donc? On était après la conférence de Worms, à. ta suite de laquelle l'électeur de Saxe avait fait enlever et cacher au château de Wartbourg le chef de la réforme. Il était donc tout simple qu'on gardât te silence sur son compte. On ne savait rien. Mais cela ne faisait pas le compte de Xylotectus. Il aurait voulu qu'on pût parler k Luceme. « Pour nous , dit-il , il faut garder le si-

lence, de peur de nous faire un mauvais parti. » Toute liberté est ôtée aux savants. Le curé de Lucerne ne veut pas qu'ils parlent réforme , et son autorité est plus grande que celle de cent docteurs. Elle est telle , qu'en vain ceux-ci y profSesseraient le pur christianisme ; le peuple, crédule à sou pasteur , leur tournerait le dosi

Voilà pour la réforme , et si voilé que soit tout cela, c'est très-clair. Aussi Xylotectus fera-t-il à Lucerne comme Érasmus à Bàle, comme Béatus à Sélestat : il en restera à la renaissance. Il n'ira pas jusqu'à la réforme.

Le voici maintenant sur la renaissance. Un jeune Lucernois qui était allé à Rome chercher du grec et du latin, lui a envoyé les poésies de Telesio de Cosenza , professeur de belles-lettres au Collegio romano. Quelles étaient les élucubrations de ce littérateur? Étaient-ce les poésies latines qu'on a imprimées à Rome en 1533 , in-4'*, ou les notes sur les odes d'Horace , publiées la première fois sans date? Étaientce d'autres travaux poétiques? Le mot à*élucubratiotès nous laisse dans le doute. Mais ce qui est évident, c'est que le correspondant de Béatus est heureux de lui faire ce cadeau. C'est là ce qu'ils aiment l'un et l'autre , et cette passion, ils peuvent la manifester avec toute la franchise qu'ils y veulent apporter.

Mais comment le savant de Lucerne peut-il autoriser celui de Sélestat à faire imprimer le manuscrit qu'il lui adresse? Telesio le lui a-t-il permis , ou l'en a-tril chargé pour éviter quelques difficultés qu'il aurait pu rencontrer au delà des Alpes? C'est ce que le rusé correspondant laisse complètement dans l'obscurité , et il souhaite , de la part du Dieu très^rand et très-bon [Jupiter Maximus et Optimus]^ à son ami , de se bien porter, comme s'il n'avait pas abordé dans sa lettre les plus grosses affaires du monde , une intrigue de couvent, ou la liberté chrétienne d'un dpminicain, la retraite de Luther à la Wartbourg, sa propre position , l'au*

torité du curé et la crédulité du peuple de Lucerne, et enfin la publication par la voie de la presse des poésies d'un autre.

Je ne parle pas des jambes cassées des deux correspondants.

La seconde lettre que je prends dans la correspondance de Béatus n'est pas moins caractéristique, et elle est encore plus pleine de choses.

XYIII.

LETTRE DE CONRAD PEUTINGER A BÉATDS RHÉNANUS.

NOTE rifTRODDCTITX.

Au correspondant obscur de Béatus nous faisons succéder le correspdhdant illustre , Peutinger, le célèbre secrétaire du sénat d' Augsbourg , en son temps le plus ardent amateur des choses de Tantiquité et le plus illustre éditeur de monuments. Cet homme si éminent à la fois et si modeste , cet habile diplomate que Charles-Quint aimait tant à voir auprès de sa personne et qu'il nomma son conseiller, sans pouvoir le disputer à la ville libre impériale d'Augsbourg , ce modeste citoyen qui ne voulut jamais se décorer d'un titre aussi gracieusement conféré , et qui trouva bientôt que c'était trop s'attacher aux honneurs que d'être secrétaire d'im sénat, qu'il était plus sage de donner aux lettres ses jours de maturité sans partage, Peutinger, né en 1465, mort en 1547, avait trouvé un biographe enthousiaste , Lotter. Il n'était connu pourtant que par ses travaux d'érudition , et quoique son nom fût prononcé sans cesse , à l'occasion d'une carte exécutée à Constantinople, en 393, et qu'il a possédée \ on ne savait que d'une manière gêné-

' Tabula peutingeriana , publiée par Morelus en 1598 , par Scheyb» 175a . Dar Podo Catharua en 1809.

eo 1753 , par Podo Gatharos eo 1809

raie les Htimêiises sei^cés (|U*iI à rendus à la ^(Hénèé. Sur la fin du dernier Biècie, la pobEcadon de cinquante ei une lettres inédites , répandit sur cette belle fie un Jour nouveau. Je crois que celle qui m'est tpnibée entre les .mains complétera ce jour de la manière la plus éclatante. Toutefois ce n'est pas pour èelaTseulement que je la publie, c'est parce qu'elle éclaire une époque ehtière.

CONRAD PÈUTINGER A BÉATUfe RHÉNANUS.

[ Aiitograt>hé. -^ Màtiaàcrlei de là Bibiioâiè<t(ie t)iîblîqè^ éé ScHâektiidt. j

Ali|iboilfgi U iciùhté 1188;

Salut en fchrist Sauveur, très-chef, trèlà-èxcéilënl et très-érudit Ëêàtus.

Hier, 22 octobre, on m à remis ta lettre datée du 14, qui m'a fait lé plus grand plaisir; elle m'a fait connaître d'abord que je n^âi rîeii perdu de la bienveillance et de Tamitié d'un savant aussi distingué, et ensuite qUe tu te litres encore à l'étude de la bonne littérature.

Ne me remercie pas d'avoir voulîi l'envoyer Cassiodore; je l'aurais fait bien volontiers; car ton érudition et ton zèle à rendre au public lés bons auteurs sont d'une grande utilité aux gens qui s'occupent d'études. C'est là le vrai moyen de se faire, chez nos descendants, un nom distingué en renouvelant pour eux l'érudition des anciens. Depuis longtemps tous ces ouvrages, entre les mains d'hommes paresseux et iridifTérents, seraient dé-

laissés et même tomberaient en lambeaux^ sans Tactivité que tu as mise jusqu'à ce jour à les recueillir, ainsi que le reconnaissent tous ceux qui s'occupent de littérature et de livres- Nôtre ami commun, Jacob Spiegel, m'a dernièrement appris que tu as publié un Origène qu'a revu y corrigé et épuré le plus savant et le plus zélé de tous ceux qui remettent les bons auteurs en état 9 Érasme de Rotterdam, d'heureuse mémoire. Je m'en suis fort réjoui, et j'ai même mandé à Francfort qu'on me Tenvoyât, ce que Ton a fait; néanmoins, j^avais , comme les années précédentes , acheté ce quia paru à l'imprimerie ascérisienne[?]. C'est de ces livraisons que je me suis servi jusqu'aujourd'hui. Cette année surtout, entre autres ouvrages d^Origène, j^ai lu et relu avec la plus grande attention ses huit livres contre Celse ; car ma vieillesse (j'ai maintenant soixante-dix ans sonnés) m'éloigne des affaires publiques; et c'est dans ce loisir littéraire que je me complais et que je veux passer le temps que Dieu me laissera encore à vivre ; car, ainsi que le dit Cicéron , dans son Caton Tancien, si la vieillesse apporte à notre esprit un nouvel aliment d'études et de connaissances, rien de plus délicieux qu'une vieillesse oisive.

On venait donc (j'y reviens encore) de me remettre cet Origène nouvellement publié, quand j'ai reçu ton aimable lettre. Sa lecture m'a été fort agréable ; mais j^ai éprouvé un vif déplaisir en ap-

m^mmmstmmi^mmmBwmmÊmmmmrmmgmÊi^^mmmtBmmm^^^mmfmm^w^

prenant qu'il n'y a pas de critique d'Érasme sur cet ouvrage contre Celse, et seulement parce qu'il a plu à Dieu de mettre fin à sa vie avant qu'il pût la faire. Mais plutôt parlons avec Platon : « Ceux ti qui ont mené une vie excellemment sainte ; ceux If qui sont délivrés de celte terre comme d'une pri- « son et qui se sont purifiés par la philosophie, a s'envolent sans travail pour Téternité , et entrent a dans des demeures délicieuses que mes paroles H ne sauraient exprimer et que d*ailleurs je n'au- H rais jamais le temps de décrire. Ainsi donc , ô ir Simmias, embrasser de toutes nos forces l'amour «r de la vertu, voilà ce que nous avons de mieux à M nous proposer sur cette terre et ce qui donne les a plus douces espérances. »

Ici finit le passage de Platon , comme le rapporte Ëusèbe, ami de Pamphile, au livre XII de sa Pré" paration évangélique.

Mais je regrette vivement cette critique d'Érasme pour plusieurs raisons, et surtout pour celle que tu vas voir. Marsilius Ficinus de Florence, dans une lettre qu*il écrit à Braccius MontcUus sur la concordance de Moïse et de Platon, commence par ces mots : « Numénius le pythagoricien , qu'Ori- (f gène préfère à tous les philosophes de son école a et presque à ceux de toutes les sectes , après avoir u lu les livres de Moïse et ceux de Platon , dit qu'il « areconnuMoïse dans Platon , et que celui-ci n'est K qu'un second Moïse parlant la langue attique. »

J'ai d'abord pensé que cette opinion sur Platon et Moïse était rapportée dans Origène , en consé* qûence j'ai lu et relit tout Aon ouvrage contre Gelse ; mais je n'y ai pas trouyé ce que je cberchais ; et quoiqu'il parle de Numénius , une fois dans le premier livre > une fois dans le quatrième et deux fois dans le cinquième ^ j^ai remarqué que Marsi^ lius^ à propos de ce jugement sur Numénius i se contente de citer Origène. Or, voici ce qu'Origène dit dans son quatrième livre : a Pour ce qui est de « Numénius le pythagoricien > qui sur presque (r tous les sujets parle beaucoup mieux que Platon c( lui-même I et qui était alors le chef de l'école « pythagoricienne , il a souvent dans ses ouvrages (( raconté des actions de Moïse et interprété, non u sans quelque apparence de vérité , les paroles des a plrophèteé , comme danb son traité de VÉi)équè

u et dans ses ouvrages sur et le lieu; dans le

(( troisième livre dn Bien ^ il a en partie exposé la «r vie de Jésus et le sens de ce noin, et expliqué par IV dès figures les actes du Sauveur. »

Ainsi parle Origène. Voici maintenant ce t}ue dit Eusèbe, dans Touvrage cité pluk \\A\A\ livre IX,

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