‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 66 sur 142 · CASAUBON [A BONGARS · texte numérisé non relu

CASAUBON [A BONGARS

[Autographe. Ibidem» Sans adresse, lllûible dans quelques parties.]

Paris, 29 ftvnll<N)0.

Monsieur,

Je vous suis redebvable de plusieurs letres* , que j'ai receu [sic] tant à Lyon qu'ici , auxquelles je n'ai peu faire responce pour ne sçavoir où estiez , ou pour n'avoir eu loisir. J'en ai fort peu. Je suis ici des deux mois. J^ai laissé mon livre* à Lyon, proche àestre achepvé. Ce sera, Dieu aidant, pour la prochaine foire.

Le Roi 6e résout à me retenir loi : non sans diffî*culte pour la crainte qui a stici ce grand Hercule de depplaire au Pape, qui lui en a jà fait reproche, ToutefEois il demonstre le vouloir. Monsieur de Rcni [sic] aussi i apporte de l'affection. Je ne puis pedem referre '. Itaqtie certo expectare quem exitum

* ie c«i)s«rve rpribogi»pbe àê rorigîwil » mais j'igottfa lea mmm qu'il Ciut povr rioteUif eiiG« 4u texte.

' L'Athénée doot il a parlé*

* Parler le pi«d ea arriére» reculer, «je m'elferoe doue d'ttteadre

sit Deus daturus^ fiam muUa animum meum suspen^ sum tenent. Uxor^ liberi et libri Lugduni adhuc hcerent. Vnde non prius movebuntur quam exploratûm fuerit quid hic mihi sperandum sit^ quid mettiendum. Mensem Maium totum huic deliberationi impende [ lettres effacées] magno enim metu tenemur^ ne temere aliquid faciamus, quod nos postmodum Epimetheos [?] fuisse argwU. Sedenim hic rerum est status^ ut wius Deus 6 i:mna tiitùç de futuris pronuntiare aliquid possit. Mortales omnes hic cœcutimus , nisi quod irpoimlov illud

•• agif ea moliri hostes regni hujus ut manere

nos videatur iXiàç xaxûv.

Hœc scribebam ut allatœ a rege literœ quibus jubemur equo citato ascendere et Fonte bellœ aquœproficisci, ob certamen illud quod est inter Plessiaci dominum et episcopum Eboracensem. Deus OPT. MAX. eiç dyaOby xpivoe. Nam aliquid parum [effacé : faustum?'] prce^

rissue que Dieu voudra donner. Car il est beaucoup de choBOS qui tiennent mon esprit en suspens. Ma femme , mes enfants et mes livres sont encore retenus à Ljon. Ils n'en partiront pas avant que j'aie pu voir ce que je dois espérer ou craindre ici. Il me faudra consacrer à cela tout le mois de mai. Noos sommes , en effet , agités fortement par la crainte de faire quelque chose qui puisse nous convaincre d'avoir agi imprudemment [?]. Hais, au fait, tel est Tétat des choses que INeu seul , qui sait tout, peut prononcer sur ce qui en adviendra. Nous autres mortels, nous y voyons comme des aveugles, si ce n'est ce point, c'est que les ennemis de ce royaume travafllent en sorte que nous ayons le sort le plus funeste [une IHade de maux].

« J'en étais U lorsqu'il m'a été apporté , de la part du Roi , des lettres qui m'ordonnent de monter à cheval pour me rendre à Fontainebleau , au sujet de la dispute qui s'est élevée entre le seigneur Duplcssis et l'évéque d'Ëvreux. Que le Dieu trés-bon et trèa>grand y donne une issue favorable.

sagit. Speramus tamen Deum nobis affuturum. Vale vir chanssime, et hybridœ epistolœ ignosce. Plura ffviA Oeô ut fuero inde reversus. Hahe me interea

Tut œtemum observantissimum

h. GiUÏACB.

AParif, 29 avril 1600.

REMARQUES SUR ŒTIE LETTRE

Ainsi , au bout de deux mois , le savant déjà se décourage, et à ses yeux rien de plus sombre que le ciel de Paris. Le roi est résolu de le retenir ; le principal ministre le protège ; trois membres éminents du parlement [ dont Tun président, l'autre premier président, Achille de Harlai] le chérissent et le comblent de preuves d'attachement. Cela ne suffit pas à son esprit un peu faible et inquiet. Le pape ne veut pas de lui; il a fait, à son sujet, des reproches à Henri IV, et cet Hercule craint de déplaire au chef de l'Église ! Les ennemis du royaume travaillent à la ruine de la réforme et des réformés ! U faudra tout le mois de mai pour bien examiner ce qu'on doit craindre, ce qu'on peut espérer dans cet état de choses. Et je ne puis plus reculer, s'écrie le savant. J'ai laissé à Lyon tout ce qui m'est cher , mais il ne m'est plus possible d'aller en arrière. Où aller?

Cela présage chose peu boaoe. Nous espérons toutefois que Dieu nous assistera.

• Porte-toi bien , homme illustre, et pardonne celte épttre hjbride [en deux langues]. Je l'en dirai plus quand je serai de retour de là [Fontaineblcau].

« Tiens-moi en attendant ton très-dévoué à jamais. >

-^ A Lyon? h n'y tixiuve que TbospitaUté de la m^iison du Vicq. — A Genève? Je n'y trouverais que l'indiifQrence des uns, l'hostilité des autres, des procès avec les parents de ma femme. — A Montpellier? Il a fallu quitter les consul^; ils avaient trop de peine à me tenir leur parole.

Une lettre du Roi vient brusquement suspendre ces confidences. Loin de ealoier des inquiétudes, elle en soulève de nouvelles. Assister de la part du roi à la çQoféreqce de f qntainebleau entre Duperron et Duplessis , c'est fort honorable; mais Henri IV veut qu'on $'y prononce. C'est pour cela qu'il a choisi quatre juges du camp , deux catholiques, deux protestant^ Qr^ ou ^td'f^vance en qu^l sens « le grand Hercule » veut qu'on se prononce ; on sait qu'il est lui-même partie et qu'il aéra juge, Commenl ae piononoer ooatre lui , quand an n*est rien à Paria , ai pe n'eat. par Ivi? Voiilà ce qui inquiète le savait,

ÏU raiscm. eett^ QQQféi^nca lui ferii le plu« grand fnal ; il va nous le dire ltti*intaie« dana uae lettre éerile «ix mois après.

xxn.

LETTRE DE GÀSÂUBON A HÉHAULD.

ROTI mmoMOtivi.

Uiio^bleau où il s'agissait d« déoicbr si Monuiî avait tron^ que , faMflé et violaoté ou non let textes allégués par lui dans aoQ traité de l'Euckariitie, et , à la suite de laquelle oiiaoun des deux partis avait chanté vietoire. An fait , elle avait réellement tourné à la confusion de Mornai , par deux raitona: la prcwnière, o'eat que la gouverneur de Sauiuur n'était pas un savant; la seconde, o'est qu'il avait eu contra lui un théologien , la cour et le roi.

On sait que le roi ne se oaobait pas, qu'au contraire, il se Usait gloire de sa partialité. Elle devait prouver la sincérité de se conversion , ee qui était son plus grand intérêt, sa politique de prédilection.

Cependant Casaubon s'était tiré de cette eonférence en^ core plus mal que Mornai lui*- même. L'homme de guerre ^ tout d'une pièoe, avait d*autantpluagrandlpour se^ partisens qu'il awt moins cédé à ses adversairas ; le savant, au oon* traire , mia en demeure par Henri IV de s'expliquer sur la valeur des oitatious de son coreligionnaire, avait, sinon donné nûsen à Fèvèque d^&vreux , du uioins pani abandon-» ner Puplessis ^ . L'avait-^il fait uniquement pour rendre hom#

* U. CawMb. JS/nHote (HolcrocUna» n#Sf » 9 vok. ia-f«l.) , p. SI .

luage à la vérité? ou avait-il été bien aise de rendre bonimage à la vérité parce qu'il désirait plaire au roi? ou bien enfin avait-il trahi la vérité pour lui faire sa cour?

De ces trois opinions qu'il fit naître, et dont la première eut peu de partisans , dont la seconde fut adoptée par tous les catholiques , la troisième par tous les protestants , laquelle était fondée?

Quand on dit qu'on n'est trahi que par les siens, on se trompe, on est encore trahi par soi-même. Voici ce que je trouve dans le Diarium latin du célèbre savant, et ce que je traduis très-littéralement :

u Ce 29 avril. Voilà des lettres du roi qui m'ordonnent de venir sur-le-champ à Fontainebleau , pour assistera la conférence qui doit avoir lieu entre le seigneur du Plessis et l'évoque d'Évreux. J'irai courageusement et confiant dans l'assistance divine ; je n'aurai d'autre ambition que de servir la gloire de Dieu. » ^

Cela est fort bien dit, mais cda n'est vrai qu'à moitié, on va voir; et ce que l'auteur ajoutera est fait pour gâter singulièrement cet admirable exorde.

« Dans ce voyage je me propose deux choses , de contribuer autant que je pourrai , si l'occasion se présente [cela est bien sceptique, car elle devait certes se présenter], à seconder la propagation de la vérité [c'est la cause de la réforme] et de faire mes affaires domestiq\ies. J'en aurai l'occasion [ici moins de doute, quoiqu'il y eût moins de chances], je l'espère, par M. de Rosny , le seul à qui j'aie confié nos [mes] intérêts jusqu'ici. J'ai, en cela, à traiter de ces trois choses : V d'un diplôme où le roi déclare son intention à mon égard et au sujet de la pension qu'il m'a promise; 2"* des frais de route pour ma femme et mes enfants ; 3* des quatre premiers mois de cette année , dont le dernier jour est écoulé.

M Cela fait, il me sera aisé de me décider sur l'aflaire capi-

taie, mon établissement à Paris. Tant que cela ne serait pas fait, c'est en vain que j'y espérerais quelque chose. »

n faut en convenir , voilà de singuliers plans de campagne pour une conférence théologique et des dispositions étranges pour un juge qui commence par mettre dans son journal, qu'il veut travailler à la cause de Dieu.

Casaubon ne songea*t-il , à Fontainebleau , qu'à faire ses afihires , comme son collègue et ami, «l'intendant de la Septimanie, » M. de Canaye de Fresne, qui ne tarda pas à quitter la réforme pour arriver à un poste d'ambassadeur?

Cela est difficile à dire.

Ce qui est certain , c'est que de violents soupçons et des plaintes amères s'élevèrent contre lui et M. de Canaye, de tous les côtés, et que ces récriminations n'étaient pas fondées à l'égard de Casaubon. Cet humaniste éminent demeurait, au contraire, fidèle à son parti, quelque désir qu'il pût avoir d'ailleurs d'assurer sa position à Paris. Telle était alors encore la sincérité de ses convictions que rien ne l'affligeait plus que ces soupçons, et que, tout suspect qu'il était, il ne pouvait s'abstenir de condamner lui-même , conmie ses coreligionnaires , la conduite de son ami , trop fidèle imitateur de celle de son maitre.

Les deux lettres suivantes, adressées à des protestants notables , sont écrites avec ce singulier mélange de sentiments : Casaubon , suspect , gémit à la fois de l'état de suspicion où il est tombé et du parti qu'a pris son collègue de Fontainebleau, de passer au catholicisme. Il n'est rien de plus curieux que cette situation mixte et rien de plus instructif, car les situations mixtes dominent les esprits fiaibles, et il en est peu de forts.

CASAtJBON A M. HÉRAÛLD.

TAuioipnphe. — Vi^ntie, iMbUotkèquè iApérîalè. liânuieriu ttohèodûrf ,

ll&.t. 1.1

Monsieur y

J'âvois apritid la nouvelle de vostre m&rîàge a^vant que recevoir vos letres^ et m^estois resioui^ que je fais encore, de vostre bonheur.

Le nom de feu monsieur Cftpel , et de ceste fft-mille m'est des long temps cogneu ^ et il me semble que J'ai veu à Genève la yefVe dudit sieur« Je prie Bien de tout mon cœur, quMl vous doint vivre ensemble à son honeur et gloire très longuement^ et le 7r6piir^o|uievou èviaurov facial pulchra te proie parentem *•

Ovp cependant que vous jouissez de ces délecta»tions; j'ai esté martyrisé en diverses sortes. La fin de mon livre d'un costé m'a apporté [l'uplaç inl i^uptaiç œfumnarum camsas^. LUmprimeur m^aiant à Lion fait seiûurner près de quatre mois , durant lesquels j'ai esté en perpétuelles fascheries pour la signalée perfidie dud» imprimeur*

Securum non est iter : et in eo mille itinere difficul^ tates : maxime propter charissimam ( adhuc enim post annum xv ceu recens a^censa in corde ardet nobis fax

* « Le cours de l'année le rende père d'une belle postérilé, » ( Virg.)

* « Des myriades de myriades d'embarras. »

hymeneia) uxorem : quœ imréi,^^^^ sexcentis periculis crût obnotma^

Et après qu' il a pieu à Dieu nous faire la grâce d'eslï^ iei arrives sains et saufs , nouveau souôi est Bufvenu dé ûùMi loger, et dfeô&er ici mesnàge. Sut* quoi {('est trouvé taht de diflittilté que iusques à présent je n'ai du toût rien advàheé , pas mestne commencé. Ca)*, quoique Monsieur le premier Prs^ stdêutS et Monsieur le prsesident dé Thou et autres ^'en soient meàléfi et aient emploie tout leur crédit , si ftuis encore à trouver logis > estant logé où vous m'avez yen , che2 mon cousin , thresof ter des bafttimentsdu Roi^

La principale causse de ce retardement est qu^on refuse par tout logis à ceux qui sont hasrettques, principalement & céui qui en font libre profession telle que chacun àSiit que Je fkis et ma famille, tellement que je m'eâtonne de ces impostèurd sycophantes que vous me depatgnes par vos letreâ. Une heure paravant j^en ù\ receu de Monseigneur de Bouillon portantes le mesme. Cest merveille que on parle tant de moi pour un tel subiet, sans que j'en

donne aucune occasion \ Car quand a Baronius,

* « Le Toya^e nVsl pâl ftùr et il offre mille difficultés surtout à eâuse dA ma chère épouBc. Car au bout de quinie aos la torche de rhyniAoée brûle encore en mon sein comme si elle venait de s*j allumer. Or, étant sur le point d'accoucher, ma femme était sujette à mille dangers. ■

* Achille de Harlai.

* Robert Estlenne.

* Il y avait là encore subiet, l'auteur a corrigé et mis occamn .

nugœ\ Dieu sçait que pour ne faire parler le^ monde, je n'ai respondu à sa dernière , il i a plus d'un an.

Brief quiconque dira de moi telles mensonges, et les assurera, il mérite d'estre tenu et jugémeschant, perfide I xaè rpiorxarâ^aroç ^tiamç*. Vous qui me cognoisses , sçavez mon cœur et Tardente affection que Dieu m'a donné de servir à sa gloire : si quidem is ego essem , qui promovendœ ipsius gloriœ aliquid possem*. Je sçai qu'il s'est trouvé quelques inconsidérés ministres y indignes certes de leurs charges, qui se sont licenciés de parler de moi et mesmes d'en escrire choses fausses et controuvées. Mais l'atroce iniure ce [que] ces outrecuidés m'ont voulu faire ne m'esmeuvroit non plus ce [que] les promesses ou menaces des autres. La conférance de Fontain. a ouvert la bouche d^un costé et d'autre aux ignorants, de dire ce qu'ils ne sçavent. Sed melius ista coram*. Cependant je vous puis asseurer, Monsieur le Président, ceux qui parlent ainsi de moi n'ont point de procuration de moi et doibvent estre démentis de toutes gens de bien.

J'attends vostre Martial. Je n'ai ici aucun exemplaire d'Athenee, n'en aiant apporté que quelques uns que mes amis m'ont osté des mains à mon arrivée.

* « Ce sont des contes. »

* « Menteur digne d'être triplement maudit. »

' « Si j'étais en état de faire quelque chose pour sa gloire. «

* « Mais nous traiterons cela mieux Terbaleroent. »

Vous savez que Marcil a fait sur les xii tables , et a cerché toutes occasions qu'il a peu , ut mihi allatraret* . bene quod impurus cœcus non minm obtuso qvam ferino ingenio est ! Eœcogitasset aliquid quod speciem saltetn veri haberet. Nunc infeliciter vtdent pœdagogi* omnes et rident. Hœc sunt oma^ menta scholœ Parisiensis. temporal mores! Sed mitto querelcLs.

Adieu, Monsieur, et me tenés à jamais

Votre humble ami et serviteur.

Is. Gasaubon.

A Parw, ce 17 octobre 1600.

Sur le rcTeri : « A Moniienr Monmenr Héranld, profetiear et lettret grecques^ à Sedan. »

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

n parait que M. Hérauld ou Hérault n'était pas seulement professeur des lettres grecques à Sedan , mais quHl se trouvait à la tête d'un corps , puisque Casaubon le qualifie de président , et qu'il était un personnage assez important pour qu'on fût bien aise de l'avoir pour soi. Hérault, d'abord avocat au parlement de Paris, était du moins fort savant, même

* « Pour aboyer contre moî. »

* • HenreoMment que cet homme nnpur et avengle a l'eiprit ansti obtna que grossier. Sans quoi il aurait imaginé quelque chose qui aurait l'apparence de la vérité. Maintenant, pour son malheur tous les professeurs voient et rient. Telles sont les gloires de l'université de Paris. temps, 6 mœurs 1 Mais je laisse là les querelles. »

6Ur les questiortâ de religloâ. Où estimait ses Advefmria ( 1609), 868 noies sur VAp9logétéqne de TertUlUèn, sur lllinu«^ tius Félix I sur Amobe. Il était d'ailleurs hiltnailisie» On Ci tait ses notes sur les Épigrammes de Martial. On faisait oas de ses brochures contre Saumaise sur le droit de TAttique et celui de Home [ imprimé en 1650]. l^atin nous apprend qu1l ét&it , comme Casaubokl , un de ces érudits qui ^n$ être en état ou eu humeui" de fliiré dès ouvi^â t>ôur \txit compté , annotaient et commentaient ceux des autre» ou éorivAient sur toutes sortes de matières avec une grande fiioililé. [Patin, Lettre XXIX, i A, p. 121.]

Entre lut et Casaubon , il y avtiit d^s sympathies naturelles. Un homme qui avait des querelles avec Saumaise devait compatir à celles de Casaubon avec Théodore Marsile , qui, de professeur de rhétorique au ooUége des Qrassina et au collège dn Plëesis , ft*étaH élevé à la chaire des beUe»»lellf es du collège de France , occupée d'abord par PfU&àerAt , le prô» tégé de Marguerite de Navarre. Hérault écoutait d'ailleurs avec plaisir des médisances contre un homme qui avait fait aussi des notes sur Martial. Dès lors un commerce épisto-laire entre lui et Casaubon était une chose toute simple.

T avaitril de plus entre eux des relations de famille?

Dans tous les cas, ce que l'auteur de la lettre fait le plus rondement, ce sont ses félicitations sur le mariage de son correspondant. Ce qui lui tient plus au cœur, ce sont ses démêlés littéraires et les soupçons que les ministres, et même le duc de Bouillon , ont conçus à son égard. On le disait gagné par le cardinal Baronius, et il en est malheureux.

C'est encore lace qui domine dans la lettre suivante, écrite une quinaaine de jours plus tard, et qui n'a véritablement pa» d'autre objet que de oheroher à détruire ces soupçons ^ méftie auprès d'uti homme à qui son éloignement de France devait ft peine avoir permis d'en êtt-e Informé.

CASACBON A BONOARS.

[Autographe. ^ Wbliolhè^iM de l\im«érÉité t)« llllhicli.l

Paris, 13 novembre 1600.

Monsieur^

J^ai receuy et vos letres* tant de Francfort que de Strasbourg, et les livres qu'il vous a pieu m'envoier. Je vous en remercie de tout mon cœur, et vous offre tout ce qui dépend de moi , et moi avec, pour votre serviteur.

Je ferai à mon premier loisir plus ample response aux vostres. Cependant ie vous dirai que vous m'auries beaucoup resioui me donnant espérance de bientôt vous voir par deçà. Aussi me voiant reculé de ce bien, j'en suis fort marri. Toutesfois j'espère que Dieu vous r'appellerade cest honorable exil y et vous rendra à nous. Que si il lui plaiat vous continuer Aa?r olia*^ nous vous aurons ici« Je Ten supplie de grande dévotion.

* On a déjà vu Torthographe de l'auteur.

* Cet loisirt.

Je ne vous puis rien escrire de Monsieur de Fresne, sçachant nequre ubi sitj neque quid ibi agaV . Lorsque j^estois à Lion, il estoit candidalus legationis Venetœ*. Vous scav^s [ce] que cela veut dire. J'en suis très fasché. Dieu scait mon cœur» et i'ai fait mon possible , mesmes adverti ceux que je pensois i pouvoir servir.

Ceux de Saumur qui se sont mis en la teste de sinistres opinions de moi, me faisant une^troee injure y trouveront là-dessus que dire, pour une grande amitié. Cœterum 6 Beoç irovr' c^opdê xal navr^

CTraxovet*

Adieu , Monsieur, et me tenes

Votre très humble serviteur.

Is. Casàubon.

« A Monsieur Monnenr fiongart estant pour les affaires do Sa Miyesté en Alemaigne. •

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Bongars, qui sintéressait vivement au succès de la réforme en France, quoique d'habitude il disslmulftt ces sentiments dans les relations officielles , avait demandé à Ga-

* « Ni où il est ni ce qu'il y fait. •

* « A Tambassade de Venise. »

' « Au surplus Dieu voit tout et entend tout. »

saubon des nouvelles de son ancien ami , Canaye de Fresne, avocat distingué , conseiller d^Ëtat sous Henri III , président d'une chambre mi-partie à Castres sous Henri IV. Bongars s*y intéressait d'autant plus vivement que M. de Canaye avait été avant lui ambassadeur en Allemagne, qu'il s*y était fait connaître comme un calviniste très-persévérant, et qu'on avait appris ses hésitations depuis la conférence de Fontainebleau. On demandait sans cesse à son suc* cesseur des nouvelles sur le véritable état de M. de Canaye , et Bongars tenait à pouvoir satisfaire une curiosité qui allait toujours croissant. Il avait prié Casaubon de le renseigner.

C'est à ces questions toutes confidentielles que répond la lettre de Casaubon. Mais au lieu de donner largement ce qu'on a demandé, Casaubon répond avec toute la réserve d'un diplomate : Je neptêis votis rien escrire de M, de Fresne. Je ne sais ni où il est ni ce qu'il fait.

Cela est bien formel. Mais cela n'est pas vrai ; cela n'est pas même croyable. Casaubon et de Canaye ont été amis intimes. Il n'y a pas six mois qu'ils ont assisté ensemble à la conférence de Fontainebleau , qui les a si rudement secoués tous les deux. Or, à entendre l'un d'eux, ils ne se connaissent plus ! Casaubon , après l'avoir dit , prouve lui-même le contraire. Lorsque fêtais à Lyon, — cela était en juin ou juillet, et la lettre est du 15 novembre — il était candidat à l'ambassade de Venise, Puis, il ajoute : Vous savez ce que je veux dire.

Cela prouve que Casaubon savait à la fois ce que faisait son ami et ce que signifiait ce^qu'il faisait. En effet , le savant humaniste ne se trompait pas dans ses soupçons. Philippe de Canaye, qui se faisait alors instruire à Venise par le P. Possevin , abjura dès que l'instruction fut terminée, et le tout fut suivi de sa nomination à l'ambassade.

Casaubon , qui {ait le diplomate avec Bangars en lui donnant des nouvelles sur son ami, le fait bien plus quand il en donne de soi-même. Il $ait qu'on le soupçonne, et il prévoit de plus qu'on l'accusera d'avoir poussé de Canaye au changement qui afflige son Église. II est donc bien. aise de protester d'avance ; mais il proteste sans oser dire la vérité tout entière sur l'état de suspicion où il eat tombé* «c J'en suis très-fftché , dit-^il. J'ai méma averti ceU2( que je pensais y pouvoir servir [s'employer à l'effet contraire]. Mais ceux de Saumur me feront une injure atroce. lU diront que mon amitié l'a conduit li|. n

Il feint de n'être suspect qu'à Saumur, et il l'est à Sedan et à Genève comme au siège du gouvernement de Mornai.

Le fait est qu'à cette époque tout le monde le soupçonnait parmi les protestants et tout le monde l'attendait parmi le$ catholiques. Il passa ainsi sa vie à inquiéter l&^ uns et à désoler les autres , bl&mant beaucoup cbe% les anS| davantage che^ les autres, et ne trouvant d'assiette fixe nulle part,

Oeuri lY le ménagea. Pu moins ne fit-il pas immédiatement sur lui de ces tentatives de conversion , de ces assauts de prosélytisme qu'il aimait à faire sur d'autres de ses. anciens coreligionnaires, Il désirait le garder à Paris» et comme il savait que pour c^la il fallait lui donner à vivre , il lui assura la survivance de Gosselin» chef de la bibliothèque royale. Cette mesure fut d'abord trouvée bonoe. On n'y voyait au premier moment qu'un moyen ingéuieux d'Otef la parole è Qa^aubQft , et Henri IV dit en riant au futur héritier de Gosselin* que sa suecession ne $e ferait pas attendre un an ^ que la mort réclamait le titulaire. Maia quand Goaselin eut ceasé de vivre , dçux jours après i oo trouva mauvais que son héritage échût à Casaubon , et oe fut le cardinal Duperron qui eut la place. Casaubon demeura réduit à une position secondaire, qui l'exposait aana

ce9H§ à dd& dUcui^ions religieuses d'auUMiit plu9 délicates que son supérieur était animé de plus de bienveillance pour le ^viuit, D'autres difficultés détarmiaèrent entia le bibliotltéoaire qo ^u^ordr^ à tourner «a» r^ards d'un autre c^é et à s'attacher au roi d'£oa^ae. Jacques I•^ Ce priuce, devenu roi d'Angletarre, l'attira eufio à Londres, peu aprè9 la moH de Qeuri iV , et le combla de grfteea, de prébendes

et de marques de confiance.

Toutefois Casaubon n'était pas au bout de ses tribulations et de ses incertitudes quand il mourut, Tan 1614.

Quoi qu'il en soit, Casaubon reçut les honneurs de la sépulture à Westminster , et il est peu de savants qui aient joui de pareils honneurs dans son siècle. Il méritait des distinctions. À Tapogée de sa carrière il était mis au premier rang par tous les chefs de la littérature savante , Pithou, de Thou, Heinsius» Grœvius, Gronovius, Gruterus, Justus Lipsius , Scioppius , Salmasius , Hugo Grotius , Théodore de Bèze, Scaliger, Bongars, Meursius, Godefroy, qui tous furent heureux d'entrer avec lui en correspondance.

Comme écrivain français il n'a aucun rang. Il n'a guère écrit qu'en latin, et n'a guère fait que des éditions critiques ou des commentaires d'auteurs anciens. Sur plus de onze cent lettrés qu'on a de lui , il n'en est pas vingt qu'il ait écrites en français. Dans le petit nombre qu'il a faites en cette langue, il n'en est pas une où il n'ait eu besoin du grec ou du latin , en un mot de quelque réminiscence classique, pour rendre sa pensée. Il a donc plus fait en apparence pour suspendre les progrès de notre langue que pour les hâter. Cependant , et au fond , rien n'a plus contribué à ce progrès que l'étude exacte et l'imitation ingénieuse des vrais modèles du style. Or Casaubon a consacré sa vie à cette étude, sauf un ouvrage de la liberté ecclésiastique que lui demanda Henri IV\ mais dont il ne voulut pas l'im^

pression quand il fut fait , et sauf quelques traités de polémique.

Ces traités, que lui dicta Jacques I*' en réponse aux écrits du cardinal Duperron, sont des tableaux de mœurs du siècle. En efiet, le roi -d'Angleterre et le chef de la bibliothèque royale de Paris se foisant une guerre de plume au moment même où allait éclater celle de trente ans, offrent un spectacle assez étrange.

Page 1