‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 65 sur 142 · LETTRE DE CASACBON [A BONGARS · texte numérisé non relu

LETTRE DE CASACBON [A BONGARS

ROTE IlfTftODUCTIYE.

Henri IV , pressé de remettre êus Tuniversité de Paris , aurait voulu que M. de Casaubon s'y rendit immédiatement. Pour aplanir tous les obstacles, il avait traité lui-môme de la liberté du professeur avec lesxonsuls de Montpellier, et il avait fait les frais de route du savant voyageur. Cela s'était passé en janvier 1599. Cependant Casaubon ne put amver à Paris que l'année suivante. II avait besoin de conférer de son avenir, de sa transmigration et de sa position à Paris, avec son ami de Vicq, qui habitait Lyon. Il se rendît en cette ville avec sa famille, et en attendant que sa femme, qui était allée à Genève recueillir Théritage de son père, en fût revenue , il s'y mit à corriger son édition d'Athénée. Des épreuves à corriger et une succession à mettre en or« dre sont longues affaires. Au milieu des siennes, Casaubon fut obligé de s*interrompre pour aller à Genève se mêler de celles de sa femme. La fortune de Henri Etienne ne se trouvait pas; elle était toute délabrée. Le célèbre typographe laissait de beaux manuscrits et une grande bibliothèque ; mais ces trésors étaient grevés d'engagements qui les dévoraient. Casaubon, qui avait compté sur cet héritage pour assurer sa position et le sort de sa famille à Paris , fut

d'autant plus agité par cette découverte, que le traitement annoncé par Henri IV n'était pas encore fixé.

C'est dans cette situation d'esprit qu'il écrivit de Genève la lettre suivante.

CASàUBON a B0N6ÀRS.

[Aatognipbe*. Monich. — BiU. derUnifenîté, cod. 90, A.]

Monsieur,

Il i a quelques sepmaines qu'estant à Lyon je receus vos lettres escrites de Paris; et depuis aiant esté contrainst de faire un voiage icy, où ma femme est sur le point d'accoucher^ aidant Dieu ,

* Les quatre lettres qui tnÎYent, et qae nont iTont choîtîes dtos un aiset grand oombre d^antrei du même écrÎYaiii mais offrant moins d'intérêt , aont autographes et inédites. Elles se trouvent à la bibliothèque de Funiversîté de Munich.

Cette bibliothèque , qui doit être distinguée de la Bibliothèque royale , est placée dans un édifice nouvellement construit sur les ordres et sous la haute direction de S. M. le roi de Bavière , à Textrémîté nord de la rue de Louis. Administrée par le savant dojen de la Faculté de théologie, M. Doellinger, elle est sans contredit une des plus belles biblioihèquet étunivenitii. En Allemagne , on appelle ainsi les collections uniquement destinées aux étudiants et aux besoins de leurs professeurs , et toutes les villes d'université ont des établissements de ce genre. Celui de Munich se distingue par sa richesse. Tandis que la hiMioihèque universitaire de Vienne, difiérente delà bibliothèque impériale, ne compte que soixante-dix mille volumes , et celle de Berlin , quTil faut distinguer aussi de la Bibliothèque royale , que quarante mille , celle de Munich en compte déjA plus de deux cent mille.

Monsieur de Vie m^a envoie les vostres du 1 8 de juillet escrites à Francford.

Par là je suis confermé en la certaine asseurance que j'ay^ que où que soies ^ irepcf epeiç vh efxoû iivnixnv xal hfdthxwç^àloLç^* Aussi pouvéfr-Yous estre asseuré que, où que je sois, yous aués un très entier ami et serviteur.

Je vois bien que il ne vous faut plus tenir pour François, je dis quand [sic] à votre habitation. Si vous n'estiés très utile au service du Roy, vous pourries à Taise demeurer à Orléans ou Paris. Hœc est ipecies humanœ felicitatis. Delattis tibi ab optitno

principe honos eootorrem te patria tua faciet*. Mais Dieu veuille qu'aies tousjours occasion de regretter le pais de vostre naissance. Ce qui semble que ne feres longtems, m non impedierit divina providentia quœ miscetur ab improbis Cleanibus [?] , quœque tam .... ridetur*.

Sed ^hitrfYiiia mittamus*. Je vous ai par cidevant adverti de mon départ de Montpelier par commandémens du Roy, qui, et de bouche et par lettres, jussit me esse suum*. Mais arrivant à Lyon, sur le tems des grandes questions pour l'édit , M. de Vie

* « Ta portet avec toi mon souvenir et celui d'une tendresse infinie. •

* « Voilà un exemple de la félicité humaine. Un prince excellent te confère une dignité éminente : elle t'exilera de ta patrie. »

* « A moins que la divine Providence ne l'empêche « elle qui est un objet lie dérision pour les impies et les insensés [P]. •

* « Mais laissons-lâ le blasphème. »

* « A voulu que j'entrasse à son service. •

— ao —

a esté d'advis que je marrétasse là quelque tems , et î fisse imprimer nostre travail sur Athénée : qui demandoit du tout ma prseience et loisir pour i vaquer. Cest à quoi je travaille à présent ^ désirant incroiablement qu'il plaise à Dieu me faire voir la fin d'un si fasoheux ouvrage* loelui asôhevé^ il me semble que rien ne me sera difficile. Qne si mefi^ sieurs lea Weheia persistent en leur volonté, ie désire vocquer à imprimer ce qu'ai longtems médité sur beaucoup d'auteurs.

Quand au [eic] gages que Sa Majesté ma on donné, ils demeurent ]à iusques à ce que mes amis trouveront moien d'effectuer leur dessein , qui est de me faire seurement assigner les sii cens escus, quorum fauêta spes in animos singulos*^ sans que je soi chargé de autre chose que d'estudier et escrire.

Hœc MfntM est rerum mearumy atque adeo vùKhrum*. Mais vous sçavez [ce] que c'est de la cour, et in qucB tempora vivi pervenimus^. El virtus et littêrœ laudmtur et alffent*. Amid tamen bene sperare mejubent, Magnusvero Vicquius etiam prœstat quotidianis officiisut benesperem. rarum amicitiœ exem-plum! Sic vero habe : nisi obstaret illud unum quod sapientibus carius et antiquius etiam vita esse débet ^ poteram glonari^ inventum mihi etiam in terris cer^

UM«a

Qaè quelques-uns espèrent obtenir pour moi. » ' « Tel est le résumé de mes affaires et de met vœux. >

* « Et en quels temps nous vivons. »

* Allusion au mot : Probitas laudatur et alget, de Juvénal.

tum itudioriim et liherorum meorum prcèstdium. Sed

hœc Deus OpU M(ud. d^ iyoâo)^ xptver.

Vah omicùsimê tt velis nobi$ docHssime vir.

QBfWvm aceupato cutis ûnimo êùripêi.

Puturus œtermm} tum il éXdxWpôu ,

l8« CASâVBOMUftt

A» 4oi I « A M omidvr Mom ittltr Bofigart i oaMt et AI6émû|im pottr les afymdft Sa MiyMtéi k Franefort. »

RBHABQUBS SUR CBTTB LBIIBB.

Pour biôû comprendre toutes les allusions de cette pièce si curieuse , il faut se rappeler que Jacques Bongars , à qui elle est adressée et qui figure avec honneur dans Thistoire des lettres , tenait à la réforme , et que ses amis craignirent souvent pour sa position ^ quoiqu'il y eût au contraire toutes les raisons du monde pour que le roi de France employât de préférence un homme de sa religion auprès des princes d'Allemagne. Aussi Bongars conserva-t-il son poste , où il rendait d'honorables services.

Cela entendu, parcourons quelques passages de la lettre.

' • Oo célèbre la vertu et les lettres, on les laisse se raorfondre, et cependant mes amis veulent que j'espère. Quant au grand de Vicq, H veut par ses bons offices â« tous tes Jours que Je puisse espérer. Quel rare exemple d*aiikltiél Mats CMi «st Mrtftln : A^éttii une settl« choie qui doit être plus «Ure et pins vénérable i«i st^ei qee la vie elle^méinei je me glorifierais d'avlHr trouvé en ee monde une protection assurée pour mes études et mes enfants. Mais le Dieu très-bon et très-grand tournera cek au bien. Porte-toi bien et aime-moi , trè»-savant homme. Écrit à Genève, r esprit chargé de soucis , par celui qui sera à jamais entièrement te tien. »

Il en est qui demandent un peu plus de jour, mais qui en répandent à leur tour sur l'état des lettres et celui des mœurs du temps.

Remarquons d'abord le style de Casaubon. Son langage est non-seulement hérissé de réminiscences grecques et latines , mais inférieur à- ce qu'il est dans les écrits de l'époque. Ainsi Casaubon , qui dans une de ses lettres met : « Ma femme vous baise les muns , estant sur le point d'accoucher, M construction qu'il aurait bien su éviter en latin , met encore ici ; Ma femme est sur le point d'accoucher, aidant Dieu, ce qui est ridicule aujourd'hui et n'est pas des bons auteurs de l'époque. Mais M. de Casaubon , d'ailleurs parfaitement élevé , faisait si peu de cas de sa langue maternelle que le père C!otton , qu'il n'aimait pas , disait de lui : « Il est à ce point helléniste et latiniste qu'on le prend pour un paysan dès qu'il parle français. » Ce n'est donc pas le français du temps que nous avons dans ses lettres , c'est le français du savant qui ne sait pas sa langue.

En effet, M. de Casaubon , si ingénieux dès qu'il parle la langue de Rome ou celle d'Athènes, est maladroit conune un écolier aussitôt qu'il parle celle de Paris. « Je vois bien, dit-il à son ami le diplomate , qu'il ne vous faut plus tenir pour François , je dis quand à votre habitation, » Il ne se donne pas même la peine de chercher, ou n*a pas le bonheur de trouver le mot de résidence, le seul qui pût convenir.

Il ajoute très-ingénieusement : « Dieu veuille qu'ayez toujours occasion de regretter le païs de votre nussance, ce qui semble ne ferez long-temps , sinon , .etc. » Mais je doute fort que cela soit très-intelligible. Voici ce qu'il veut dire : Je souhaite que vous gardiez longtemps votre douleur de ce qu'on vous retienne en pays étranger ; mais , à moins que la Providence n'arrête les desseins de nos adversaires, je crains qu'on ne nous persécute' et ne vous laisse pas regretter d'être hors de France.

De ces craintes générales il passe à celles qu'il a sur son propre avenir. U est arrivé à Lyon au moment des grandes questions que soulevait Tédit de Nantes. Cet acte , rendu en 1598, rencontrait à l'application des difficultés inattendues et des interprétations arbitraires. Il y avait là de quoi alarmer un honmie très-préoccupé de ses intérêts de famille et à qui M. de Yicq , bon catholique , insinuait qu'il valait mieux attendre à Lyon , où sa maison était ouverte au savant, que le ciel se fût un peu éclairci à Paris , que d'y aller pour en ouvrir une au milieu des signes précurseurs d'une tempête. M. de Vicq avait raison. Les lettres de Gasaubon vont nous apprendre combien il lui fut difficile de se loger à Paris à cause de sa religion. M. de Vicq trouvait d'ailleurs un excellent moyen de tout sauver : la correction des épreuves d'Athénée était , dans les circonstances , un prétexte bien trouvé. Mais son docte ami , impatient d'arriver au grand centre où aspirent encore les savants de France, trouvait ce Vnswl fascheux , et, en véritable enfÎEmt , pensait que, celui-là fini, tout autre lui serait plus facile. Cela était, di&je , d'un grand enfant. U n'était pas aisé sans doute de donner un bon Athénée avant ceux de Wesseling et de Schweighaeuser, mais il n'y avait pas là de raison pour se décourager. D'ailleurs là n'était pas la question aux yeux de M. de Vicq, esprit sensé, et qui voulait .qu'avant tout la position pécuniaire de son ami , position mal assurée par la lettre de Tauguste Béarnais , fût fixée par la correspondance. Casaubon , une fois arrivé à Paris , ne pouvait plus bire de conditions; il fiEdlait donc en £ûre auparavant. Cela était d'autant plus nécessaire que Casaubon était plus pauvre et que certains professeurs de l'université de Paris y faisaient plus de dépense. Or, plus cette existence aisée les classait bien , plus leur exemple devenait une source de désagréments pour le pauvre collègue de Montpellier. U s'agissait donc pour Casaubon d'obtenir «eiirem^n^ six cents escus.

M. de Yioq les opérait pour lui , et leurs amis communs, Auguste de Thou et Ja<;quQS Gillot, Tun président, Tautre membre du parlement , travaillaient avec dévouement h les lui Cura obtenir, Casaubon lui-naéme ne demandait pas mieux que da croire qu'il avait trouvé enfin , pour lui le moyen d'e$Ndier et d'escrire, pour les siena un port assuré . n'étoit un obstacl$. Maïs d'abord cet obstarle existait. Puis las arrangements pécuniaires n'étaient pas aussi avaneés qu'il la croyait. Mais Casaubon , crédule comme tous lis savants qu'on flatte , et timide commie tous les savants qu'on appelle h Paris, aimait à se &ire illusion et à se oacber les in«convénients qui l'effrayaient. On va le voir. U n'ose s'expli* quer clairement sur rien , même avec l'ami auquel il ne devrait rien celer.

Il parle d'un (Aistacle , mais il n'ose dire quel il est. C'est cependant la cbose la plus simple du monde « la cliose qui doit être la plus obère et la plus ssorée h Tbomme. Car c'est la foi religieuse qu'entend Casaubon. Or ce qui l'in^ quiéta , c'est l'interprétation , ce sont les grandes questions da l'édit. Cela l'agite d'autant plus que cela tombe sur lui aa milieu des embarras d'une succession délabrée. C'est pour cala qu'il écrit 1$ ecnsr pl$in de 9Qmis (oQOMfatQ ouriM ammo).

Les affiures de Casaubon furent si longues ou ses bésita* tions si grandes « qu'il n'arriva à Paris qu'en février.

Et deux mois ne s'étaient pas écoulés • qu'il aurait déjà voulu ne pas y avoir mis le pied.

Voiei une lettre qu'il écrivit dans ces dispositions «

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