‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 82 sur 142 · THÉODORE GODEFROY A GRONOVIUS · texte numérisé non relu

THÉODORE GODEFROY A GRONOVIUS

[Autographe. — Bibliothèque de Taniversité de Munich , cod. 90, R.]

Munster, 28 novembre ]C4fi.

Monsieur,

Aussi tost que j'ai receu les vostres dernières , je n^ay manqué de les faire ueoir à M. d'Âuaux, qui lésa leu entièrement en ma présence, et en fait cas, comme estant de uostre stile accoustumé, qui lui plaist fort, et [il] uous estime et aime.

11 attend avec désir celles que uous escrivez à lui-mesme. Et quand uous me les adresserez , je ne faudrai de [les] luy délivrer.

Nous sommes peu à peu en meilleure espérance de paix que auparavant, et la pluspart du monde croit que ce sera au plus tard à Pasques prochain que le tout sera parachevé.

Ce que Dieu veuille, demeurant ce pendant pour tousjours ,

Monsieur,

Voslre bien humble et très-afTecUonné serviteur,

T. Godefroy.

* « A Monsieur Monsieur Gronovius, professeur en histoire, à Deventer.»

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Elle est un peu courte , fort polie d'ailleurs , mais d'une certaine sécheresse : Gronovius est autorisé à s'adresser directement à M. l'ambassadeur, qui a été bien aise de retrouver son style. Voilà tout.

Sous le rapport du langage la lettre est curieuse. Elle est détestable, et écrite tout entière de la plume d'un homme qui songe à laisser beaucoup de volumes à la postérité.

Elle est peu précise et peu nette , et quand on en corn* pare le style à celui de M"* de Scudéry , de Ménage ou de Chapelain , on est tenté de mettre l'espace d'un siècle entre Godefroy le diplomate et les gens de lettres ses contemporains.

Godefroy met presque tout ce qu'il a d'idées dans la même période. Cette maladresse , qui est de la pesanteur ou qui l'enfante, nous l'avons déjà remarquée dans le style de Casaubon. Ici elle est peut-être plus choquante. •« Je n'ay manqué de les faire veoir à M. d'Avaux , qui les a leu entièrement en ma présence, et en fait cas, comme étant de vostre stile accoustumé, qui lui plaist fort, et vous estime et vous aime. » Celte phrase est non-seulement lourde, elle est embarrassée, elle est incorrecte. Elle surprend d'autant plus qu'elle est d'un contemporain de Voiture, et que l'Académie française existait depuis onze ans quand elle fut écrite.

Cependant, la lettre est d'une convenance parfaite. 11 y a tout ce qu'il faut pour que justice soit rendue au talent; il n'y a pas un mot de plus. Car c'est uniquement pour n'être pas trop sec et trop bref que Godefroy ajoute une phrase sur les chances prochaines de l'arrangement auquel on travaille depuis tant d'années.

J'ai regretté vivement de n'avoir pu trouver, avec la lettre

(le Godefroy, celle de Gronovius à laquelle il répond. Elle eût indiqué peut-être plus clairement les désii-sdu savant. 11 n'y a pas à douter d'ailleurs de la nature de ces désirs. Gronovius aimait la France. 11 était venu à Paris visiter nos bibliothèques après avoir vu celles de Hollande et d'Angleterre, et avant d'aborder celles d'Italie et d'Allemagne. 11 était docteur en droit de la faculté d'Angers, et il désirait entretenir avec la cour des relations utiles. Il attachait à ces relations, dont le caractère lucratif va se révéler un peu plus tard , une telle importance qu'il s'efforça de les continuer sous tous les ministres, tant qu'il vécut. Nous en aurons la preuve dans la lettre d'un diplomate étranger dont il employa les bons offices, M. de Wicqfort; nous l'aurons aussi dans des lettres de Chapelain , qui eut en quelque sorte le portefeuille des grâces littéraires sous plusieurs ministères, et enfin dans des lettres de Fouquet et de Colbert.

LETTRE DE M. DE WICQFORT A GRONOVIOS.

NOTB INTRODUCTITB.

Jean-Frédéric Gronovîus , le plus grand latiniste de son siècle , appartenait à rÂllemagne par sa naissance [ Bremen , 1611] et ses premières études, à la Hollande par une chaire qu'il occupait à Deventer , à la France par le grade de docteur en droit qu'il y avait pris, et à l'Italie par les liaisons qu'il y avait formées en explorant les bibliothèques. Gronovius entretenait toutes ces relations par les nombreuses publications qu'il émettait, et surtout parles belles éditions d'auteurs anciens qu'il élaborait pour la collection des Variorum et dont il offrait des exemplaires à ses amis. Ce qu'il aimait tout autant, c'était d'en offrir à d'illustres personnages, à des ministres, à des ambassadeurs , à des princes généreux , qui aimassent assez les lettres pour les honorer dans la personne d'un savant par quelque preuve de munificence. On va le voir par la lettre d'un de ses amis.

DE WICQFORT A GRONOVIUS.

[ Autographe. ^^Bibl. do runivereité de Muoich, cod. 90, C]

De la Haye , ce 18 de juillet 1656.

Monsieur^

Je vous ay escrit d'Amsterdam que M. Chanut nravoit fait sçavoir les offices qu'il vous avoit rendu

auprès de Monsieur le procureur général ^ et qu'il y auroit une chaisne pour tous de 1^000 livres^ mono je de France ; mais qu'il feroit bien en sorte qu'on vous feroit tenir l'argent , si vous le désiriez.

Sur quoy je n^ay eu encore aucune responae.

 mon retour on m'a baillé la cy iointe ^ par laquelle vous apprendres sans doubte que la chaisne sera de 800 florins de nostre monoye, mais i'ay hit en sorte qu'on ne précipite point Touvrage^ afin que ie puisse sçavoîr premièrement si vous n'aymez pas mieux d'avoir Targent monoyé que couver ty en vaisselle.

J^altendray s il vous plaise la dessus un mot de response, demeurant tousîours d'une passion toute entière,

Monsieur,

Votre très humble et obéissant serviteur,

De Wicqfort.

J. de Wicqfort était envoyé du landgrave de Hesse. Grouovius Tavait prié d'em|doyer en sa faveiv le crédit de M. Chanut, connu par sou ambassade de Suède, un des confidents de la reine Christine.

Ce n'est pas auprès du Roi de France qu'on avait fait agir M. Chanut , c'est auprès de M. le procureur général au

parlement, personnage influent avec lequel nous ferons connaissance dans la lettre suivante , et qui ne fit pas attendre la preuve de son intervention. La plus flatteuse distinction était accordée à Gronovius, une chaîne d*or de mille livres.

B était difficile d'être mieux traité. Cependant Wicqfort, qui adorait Plutus, connaissait Gronovius et avait des raisons de croire qu'il préférerait de l'argent. Aussi, sans consulter le savant, avaitril écrit dans ce sens.

Mais il parait qu'à Paris on n'était pas de son avis ; qu'on y aimait mieux conférer une distinction.

En efiet, on lui répondit qu'on porterait la chaîne à 800 florins de Hollande. M. de Wicqfort , tout en acceptant l'augmentation , n'en persista pas moins à insinuer à M. Chanut que son protégé aimerait mieux de la monnaie que de la vaisselle. Quel trait de mœurs !

Mais passons aux autres traits que présente ce document, aux caractères littéraires.

Sous ce rapport, il est étrange. J. de Wicqfort était écrivain. On a de lui un recueil de lettres latines échangées avec des savants illustres. Mais ses lettres françaises sont d'un style qui surprend. On m'a baillé la ci-jointe. Si vous n^aimes pas mieux l'argent monoyéqtt^ converti en vaisselle. [Pour M. l'ambassadeur, une chaîne est de la vaisselle I ] /'a^ tendrai, s*il vous plaise, un mot de réponse.

Il ne faut pas s'en étonner. Joachim de Wicqfort , frère d'Abraham, auteur de l'Ambassadeur, était d'Amsterdam, et il rédigeait en français plus de dépêches que de lettres.

Gronovius a probablement trouvé qu'il faisait avec une égale perfection les unes et les autres , et , si pleine de choses flatteuses que soit la lettre que lui écrivit à la même époque M. le procureur général lui-même, le célèbre philologue l'eût peut-être mal appréciée sans celle de Wicqfort.

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