‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 86 sur 142 · CHAPELAIN A GRONOVIUS · texte numérisé non relu

CHAPELAIN A GRONOVIUS

[ Autographe. — Bibliothèque de Tunivertité de Munich , cod. 90 , A.]

Pari», 30 mars 1660.

Monsieur,

L'estime que j'ay eue de vous dès le tems que feu M. de Balzac me fit sçavoir le bonheur qu il avoit eu de recevoir des marques de la vostre, m^a tousjours fait souhaiter de vous pouvoir témoigner par d'utiles effets en quelle considération j'avois vostre mérite dans les lettres.

Les oflices de M. Heinsius, pour me prier de vous faire comprendre dans le nojnbre de ceux que

le roy honoroit de ses grâces , et surtout les riches productions de voslre esprit, dont le monde est plein et qui vous ont fait une réputation si belle, ne m'ont pas moins sollicité de veiller aux occasions de vous faire rendre la même justice qu'à plusieurs autres excellents hommes, de toutes sortes de nations et de sçavoir. Enfin ayant trouvé jour à faire réussir mon dessein, j'ay esté assez heureux pour donner connoissance au roy par M. Colbert, surintendant des finances et son ministre le plus confident, combien vous estiez digne de participer à ses libéralités, et mon soin a eu le succès que j'avois tant souhaité.

Vous en trouverez l'effet dans la lettre de change cy jointe, que M. Colbert, qui vous Ta procurée, a bien voulu accompagner d^un mot de sa main , afin que vous sçussiés par luy-même quels motifs a «u le prince pour vous faire cette gratification ; et que vous luy donnassiez, en continuant vos travaux, la satisfaction que sa magnanimité en a prétendue.

Je me suis, Monsieur, rendu garant envers ce grand ministre du ressentiment que vous auriés de cette insigne faveur, et Tay assuré que vous ne respondriés pas seulement à ce que Sa Majesté attend de vos veilles , mais que vous chercheriés les moyens de reconnoitre sa munificence en mettant dans leur plus beau jour toutes les autres vertus héroïques dont sa glorieuse vie reluit, sans

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vous laisser surpasser en cela par aucun de ceux à qui elle a fait part de ses largesses et qui, par leurs offrandes y s'en acquittent si éloquemment à Tenui.

Je suis certain qu'estant d'un aussi bon cœur que vous estes, et d'un esprit aussi judicieux, vous dégagerés ma parole envers ce vertueux ministre , et qu'outre cela, dans les remerciemens que vous ferez au roi et au ministre séparément, ils verront que sa munificence ne pouvoit tomber sur un sujet qui en fust plus digne, ni qui la ressentit avec plus de respect.

Vous m'envoyerez s'il vous plaist ces deux actions de grâces sous Tenveloppe de la response que vous me ferez , afin qu'elles soient seurement présentées par moy, et que vostre gratitude ne tarde point à estre connue par le Roy et par celuy qui vous l'a rendu favorable.

Mons. Le Bègue , qui a fait expédier la lettre de change, vous escril, et vous envoyé le modelle de la quittance que vous devés signer pour sa dèscharge. En la luy renvoyant vous meltrés le paquet qui s'addressera a moy, dans le sien, et il ne manquera pas de me le rendre. La suscription sera A Monsieur Monsieur le Besgue, conseiller du Roy et trésorier gênerai des Bastimens de Sa Majesté, Arts et Ma* nufactures de France, rue Guenegauld au bout du Pont Neuf. Il faudra , si vous l'envoyés a quelque banquier pour le luy faire tenir, fort encharger quon le luy porte sans négligence.

Je vous informe de tout ce détail avec exactitude^ afin qu^il paroisse par ce que vous ferez , que de votre part vous n^ aurez rien oublié pour vous montrer reconnoissant.

Si vous jugés à propos , dans cette même veue , de ramasser tout ce que vous avez jamais publié, et d'en faire un paquet pour en augmenter la magnifique bibliotèque de M. Colbert , comme ont presque fait tous les autres, avec ambition d'y avoir leur place , en me le faisant mettre entre les mains, je luy servirois de fidelle introducteur. Mais comme ce que je vous en dis n'est que de mon chef et sans ordre, par forme de simple avis d'amitié, vous demeurerés, s'il vous plaist, en pleine liberté de ce costé la.

J'attendray , ce pendant, avec impatience Teffet de mes soins pour vous et seray toute ma vie. Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Chapelain.

De Paris, ce 30 mars 1660.

REMARQUES SUR CE ÏX)CUMENT.

Quelque opinion qu on se fasse maintenant de Chapelain , on ue saurait contester la convenance et l'élévation de son style. Entre lui et la plupart de ses contemporains, la différence est si sensible qu'il convient de la faire remarquer dans rintérét de sa gloire. Il est du moins impossible de

s'acquitter avec plus d'esprit et plus de tact de la mission si délicate qui lui est confiée. Il doit chercher des écrivains éminents , qui soient dignes des encouragements d'un monarque libéral ; mais on veut des écrivains qui professent leur attachement pour la France et célèbrent la gloire de Louis XIV. n en trouverait aisément qui acceptassent des chaînes d'or, des lettres de change , des titres et des pensions ; mais il ne peut présenter k Golbert que des hommes qui sachent honorer ceux qui les honorent, et qui sachent proclamer leur reconnaissance d'une manière assez éloquente et assez ingénieuse pour que le bienfait soit placé utilement.

Il parait que tout le monde ne l'entendait pas ainsi , et la difficulté était de le faire comprendre à tout le monde , même à des hommes aussi distingués que Gronovius. C'est pour cela que Chapelain est obligé de lui dire qu'il s'est rendu garant du ressentiment que le savant philologue aurait de cette insigne faveur; que ce ne serait pas assez d'y répondre par de nouveaux ouvrages ; qu'on demandait encore autre chose. Et Chapelain n'hésite pas à dire tout simplement ce qu'on demande , si étrange que cela paraisse aujourd'hui, m Je l'ai assuré [Golbert], ditril, que vous chercheriez les moyens de reconnaître la munificence [ de sa Majesté] en mettant dans leur plus beau jour toutes les autres vertus héroïques dont sa glorieuse vie reluit, » Et pour que le savant ne s'y trompe pas et ne s'imagine qu'il suffira de l'une de ces formules qui sont à la disposition de tous , on a bien soin d'ajouter ces mots : « Sans vous laisser surpasser en cela par aucun de ceux à qui elle a fait part de ses largesses. »

C'est là pousser à l'émulation d'une manière claire et directe ; car c'est dire que le chiffre le plus élevé sera la prime de celui qui parlera le plus haut.

Et remarquons qu'il ne s'agit pas ici de lettres de remer-

ciment , qu'il s'agit de toutes les occasions qui pourront se présenter à la reconnaissance la plus touchée.

Les lettres de remerciment ne sont pas oubliées par Chapelain. Il en faudra deux , Tune pour le roi , l'autre pour Colbert , sans parler de la troisième pour Chapelain , qui se réserve de les présenter, et qui se les fait adresser sous le couvert de M. le trésorier, bien entendu ; car Chapelain n'oublie rien.

En effet Gronovius, qui entendait les affaires, tout érudit qu'il était , a dû être surpris de trouver, dans le poète son correspondant, une habileté aussi complète. Il l'a trouvée trop complète peut-être. Du moins le faisait-on passer par bien des choses pour une bonne lettre de change. Qu'on en juge. Voici tout l'enchaînement des démarches accusées par cette pièce : l"" Lettre de Gronovius à Heinsius , pour demander qu'il fût compris, non plus dans le nombre de ceux auxquels on oflhut une chaîne d'or , sauf à la leur donner en argent monnayé , mais dans la liste de ceux qui prenaient une part habituelle aux libéralités du roi ; 2" lettre de Heinsius à Chapelain , dans ce sens ; S"" propo* sition de Chapelain à Colbert ; 4* proposition de Colbert au roi ; S"* décisions du roi et de son intendant , transmises à Chapelain; 6*" lettre de Chapelain à Gronovius; V trois lettres de remerctment de ce dernier [ au roi , à Colbert , à Chapelain ] ; 8« quittance à M. Le Bègue ; 9*" don d'un exem* plaire de toutes les publications de Gronovius pour la bi« bliothèque de Colbert ; 10« reconnaissance professée dans toutes les occasions , et en surpassant tous les autres recon* naissants.

C'était là beaucoup de choses, en effet: «« Sed volenti non fit injuria. » Gronovius, trouvant que c'était beaucoup, ne pensa jamais que ce fût trop. La lettre suivante a dû le flatter.

XLir.

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