LETTRE DE BOGHART A GRONOVIUS
NOTE tXTRODCCTIVR.
Gronovius avait à Paris d'autres correspondants, deux hommes d'une grande érudition , passionnés Tun et Tautre pour l'étude de TOrient, célèbres à des titres divers , mais estimés et chéris de leurs contemporains tous les deux.
C'étaient Bochart et Théveuot.
Nous donnerons une lettre inédite de chacun d'eux , afin de faire voir d'une manière plus complète la situation et les rapports de ceux qui cultivaient les lettres à cette époque.
Bochard n'était qu'un savant. Ministre protestante Caen, il n'avait aucun crédit à la cour de France. La reine Christine le distinguait et l'avait même appelé près d'elle. Les érudits, et surtout son ami Iluet, l'évéquc d'Avranche, en faisaient grand cas. Mais il n'était pas en position de procurer des faveurs à ceux qui recherchaient les regards dos grands. A peu près banni de la cour de France , revenu do celle de Suède comme il y était allé, n'aimant que les études de l'antiquité , qu'il aimait trop et un peu au détriment de son ministère pastoral, il ne put transmettre à Gronovius que des nouvelles purement littéraires.
Je me trompe. Il y ajoute une nouvelle religieuse. Mais en vérité il eût mieux fait de s'en abstenir. Avec quelle sèche-
resse il la donne, et à quels regrets elle le conduit! L'érudition ravage comme toutes les autres passions. Celle de Bochart a commencé par ravager son style et fini par atteindre jusqu'à ses sentiments les plus sacrés. Mais écoutons sa gazette.
BOCHART A GRONOVTOS.
[Autographe. -— Bibliothèque de l'université de ttuoich.]
Caen, 29 septembre 1659.
Monsieur ,
Des trois a qui vous aviés confié vos lettres , les deux ont pris le chemin d'Orléans, et n'est venu ioy que M. Stogers de Deventer, que j'ay reçu avec grand plaisir » et pour ce qu'il me paroît estre d'uh treâ bon naturel , et qu'il tesmoigtie aimer les lettres, et y est déjà fort avancé j et parce qu'avec vos lettres il m'a apporté des nouvelles très particulières de vostre estât. Duquel je me suis toujours enquis de temps en temps, comme ayant un inte*rest bien grand à vostre conservation. N'y ayant aujourd'huy au monde gueres de gens faits comme vous, et vix totidem[quafn] Thebarum portœ ^ veldivitis ostia Nili\
Car, encore que je sache bien que vostre modea^ tie ne 80u£fre pas qu'on vous donne les louanges qui vous sont deues , la force de la vérité m'oblige
* t A peine autant que Thcbes compte de portes , oïl même le Nil dVmbouehuret. •
à Yous dire qu'en tout ce que tous avês mia au jouFi je ne puiaasBés admirer vostre exadtitude, qui est sabB pareille ; d^ou vient qu^il ne Vous arrive gueres, et peut-^^estre points de vous tromper es choses dont vous eotreprenés la preuve. Et si je m'estoig astreint à jurer in Mrba magistr{\ Vous séries celuy que je choisirois. Ne croyes donc pas que j'entrepreine de censurer Vod ouvrages, et particulièrement le livre de Sesîertiis, auquel vous vous estes surpassé vous mesme. Car Payant leu avec tout le soin que mes continuelles distractions m'ont pu permettre , j'en ay ti'ottvé les raisons et autorités si fortes > que je croy que les Scûligeri et les Saumaisesi s'ils revivoyent, seroyent obligés de s'y rendre I encore qu'il ne leur soit arrivé que bien rarement de démordre de leur première opi-^ nion.
Vous. n'avez donc pas grand sujet de ciraindre celuy qui vous veut entreprendre* Vous vous devés plus tost resjouir de ce qu'il vous donnera sujet de vous expliquer encore plus clairement , pour achever de convaincre ceux qui sont tardifs a com^ prendre et vtùOpol ralç iMoûç*. Et quoy qu'il fait pour descrier votre monnoyci elle passera toujours pour monnoye de mifte et de bon alloy i et marquée sur le vray coin des Anciens ; et au lieu de vdstre mon*' noye^ il se de8crlek*a lui mesme.
* « Skf IM pâfole* (Tmi tli«ltr«. i
* « Qui ont l'oQïe parasteose. a
Il est vrai que vostre adversaire m'est tout a fait . incognu. Mais cela mesme qu'il entreprend de renverser une vérité que je tiens désormais si claire, me donne sujet d'avoir mauvaise opinion , ou de sa suffisance ou de sa sincérité.
Je suis extrêmement estonné de ce que vous n'avés point receu les lettres que je vous escrivy de remercîment de ce merveilluex ouvrage , bientost après Tavoir parcouru , par lesquelles je vous en rendois un conte bien plus exact que je ne pourrois faire a présent, pour ce que j'en avois la mémoire plus récente.
J'ai veu le premier escrit de celuy que vous me désignez comme vostre excellent ami. 11 devoit ten^ tare prius quid ferre recusetit, quid valeant humerV; et s'il avoit eu une démangeaison d'escrire, s'attaquer a ses pareils; mais Dieu a voulu qu'il se soit fait batre par un homme qui , en faisant voir son impertinence , la chastie pour luy et pour moy, qui n'ay point creu jusqu'icy que je me dusse remuer pour un si foible adversaire, qui se contente d'injurier, et n'a pas allégué contre moy la moindre raison.
J'ay entrepris un ouvrage qui est de plus d'importance. C'est d'expliquer tout ce que dit TEscriture, des animaux. Et au lieu que je croyois que ce ne seroit qu'un livret, j'en ay fait un bien gros vo-
* « EiMjer ce que ses épaules sont capables de porter, et ce qui en excode les forces. >• (Hor.)
lume, et qui passera de beaucoup le Phalcg, ayant eu à disputer en mille endroits^ contre tous les interprètes, \ieux et nouveaux, qui me semblent avoir esté aussi aveugles en cette matière qu^en la géographie sacrée. Car il y a nombre d^animaux dont on n'entend pas les noms et d'autres qu'on cognoist fort bien; maison prend a contre sens ce qu'en ont escrit les prophètes , et on leur fait dire quantité de choses contraires à la nature et à leur dessein.
M. Vossius m^a fait la grâce] de me procurer des imprimeurs en Hollande , et très excellens. Cependant je doute encore [si] je ne me servirois point plus tost de ceux qui ont imprimé la grande Bible en Angleterre, pour ce qu'ils sont fort corrects pour les langues orientales.
Les uns et les autres veulent avoir Touvrage entier entre leurs mains, avant que de rien commencer, ce qui ne pourra estre sitost, pource qu'il me faut tout quitter pour faire un voyage à Paris , ce mois prochain , et de la a Loudun ^ au synode national , ou je suis député et que nous travaillons a obtenir depuis quatorze ans.
Je n'en crois pas revenir plus tost qu'en janvier 1560, [sic, pour 1660], pource que nous y aurons grand nombre d'affaires.
Ces affaires générales retardent les miennes particulières , tandis que Dieu vous donne un plein loisir pour travailler sans interruption. Non equidetn
invideo j miror magis S et le [Dieu] prie de tout mon cœur qu'il vous coQtinue ses bepedictionf , demeurant pour jansaiei
Monsieur »
Votre très humble et très obéissant serviteur i
BOCPART*
De Gaen , ce 29 septembre i659.
« A MoBiieiif Mooaieur Gronoviiu , professeur en 1* Académie de Leiden, à Leideo. »
La lettre est tout eotière de la main très-li#ible et asse« élé|[iinte i|udique peu assurée , de Bochart.
REMABQUre SUR CETTE LETTBe.
Gronovius étant en correspondance avec tous les hommes les plus éminente dans l'érudition et avec tous ceux qui honoraient la icience, n'écrivait pas fréquemment à Bochart. Aussi ce dernier 8st«-il enohanté d'avoir reçu de ses lettres , et lui rend-il en louanges la joie qu'il en éprouve. Ces louanges , jetées ep face et à pleines mains , choquent un peu notre délicatesse , et aujourd'hui rien ne saurait plus les excuser dans la vie savante. Mais à cette époque les érudits étaient encore trop habitués au latin de la renaissance et à ses froides exagéntlions pour n'avoir pas la permissioil de forcer un peu leur voix en français. Bochart sait d'ailleurs tempérer la sienne et ajouter à ses compliments l'assertion, que c'est à peine s'il y a cent hommes, ou s'il y a sept hommes comme Gronovius.
* « la ne vous porte pu envie ( i'admire cela, au contraire.» (Vîrg.)
Ce dernier a peut-être trouvé faible ce que nous trouvons fort. Dans tous les cas, il a dû sourire en voyant Bocbart Taccabler d'éloges depuis que Scaliger et Saumaise 'ont disparu de la scène. En effet, le dernier venait de mourir, et sa mort était si récente qu'il eût été plus convenable de ne pas en dire de mal. Mais Saumaise s'était foit beaucoup d'ennemis par beaucoup de querelles , et Bocbart , qui est attaqué conjointement avec Gronovius par un adversaire qu'il ne nomme pas , est trop irrité contre les querelleurs pour n'avoir pas envie de décocber quelques traits à ceux qui les ont formés par leurs mauvais exemples.
Une fois sur ce chapitre , il ne peut plus s'en détacher, si ce n'est pour parler de ses ouvrages , de Phaleg , qu'il a publié, et du Hierozoïcon, qu'il fait en ce moment. Cet ouvrage, il est vrai, sera son chef-d'œuvre; il lui fera pardonner les hypothèses ultra-phéniciennes du premier.
Mais qu'estrce qui lui fera pardonner les dernières lignes de sa lettre? Ministre de la religion, il est délégué par son consistoire au synode de Loudun. Les fidèles qu'il est chargé de diriger avec ses collègues , ont sollicité depuis quatorze ans la faveur d'un synode. Ils l'ont enfin obtenue. De graves affaires seront débattues. On le conçoit. L'Ëglise réformée est une minorité divisée , désorganisée : il faudra une longue session pour en assurer le salul. Mais aux yeux de ses ministres il ne peut pas y avoir de plus grandes affaires. Et cependant Bochart, un de ses ministres, n'hésite pas d'écrire à Gronovius : Ces affaires générales re~ tardent les miennes particulières !
Les affaires particulières de Bochart , c'était la rédaction de son Hierozoïcon. C'est là le travail qu'il regrette d'avoir à retarder pour accomplir la grande mission dont il est chargé. L'amour de l'érudition a donc affaibli en lui jusques à l'amour de son auguste ministère , et il ne méritait pas de mourir autrement qu'il n'a fait , au service de l'érudition ,
au champ de bataille de la dispute , au sortir d*une séance académique.
Je ne pai*lerai du style de Bochart que pour faire remarquer qu'il y a, dans sa lettre, absence complète de tout ce qui constitue le goût de son temps, et qu'il faut avoir la raison forcée par la chronologie pour admettre que cet auteur fut contemporain de M"" de Scudéry , de Ménage et de Chapelain.
Le style de Thévenot, qui est allé explorer l'Orient comme pour éclairer les travaux de Bochart, est au contraire d'une pureté remarquable.