‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 106 sur 137 · LETTRE DE LOUIS XV AU MARQUIS DU CHATELET · texte numérisé non relu

LETTRE DE LOUIS XV AU MARQUIS DU CHATELET

î)OTE INTRODUCTIVE.

Je mets à la tête de cette nouvelle série une lettre qui tient un peu à une catégorie fameuse dans l'histoire , la catégorie dite lettres de cachet.

En effet, entre ces pièces et celles que je produis, la ressemblance est sensible , et il suffit de jeter le plus léger coup d'oeil sur ces actes , si arbitraires à nos yeux , si simples aux yeux des hommes d'État de l'ancien régime, pour mieux comprendre encore la mission de l'homme de lettres dans la nouvelle ère où nous entrons.

Louis XV n'était certainement ni un despote ni même un monarque absolu. Loin de là, il aimait à s'effacer jusque devant ses ministres , et il lui arrivait de plaisanter sur le peu de crédit que ses opinions trouvaient auprès d'eux. Louis XV était fils du duc de Bourgogne , élevé par Fénelon , et lui-même élevé par l'abbé Fleury , le plus aimable et le plus sage des précepteurs. Il aimait les lettres, et son esprit fin et pénétrant les appréciait avec justesse. En un mot , sauf l'article des institutions publiques , il était de son siècle , et en exagérait les mœurs frivoles plus que personne. Et cependant , quelles lettres il signe ! avec quel air dégagé il y dispose de la liberté (l<'s Français!

Nous venons de parcourir un grand nombre de ses lettres expédiées dans les années de 1735 à 1744. C'est toujours le môme arbitraire qui y règne ; point de traces de lois, de droits , de libertés assurées au peuple contre la volonté du monarque.

En voici une des plus simples , et que nous avons choisie pour la raison que sa simplicité même fait mieux ressortir l'arbitraire qui y règne.

[Original. -^ Bibliothèque Uu Roi, Ordres du Roi de 1725 à 17 îi.

2 vol. iû-fol. Viûcennes. ]

Versailles, 1735.

Monsieur le marquis, du Chatelçt,

Je vous fais cette lettre pour vous dire de recevoir en mon château de Vincennes les nommez Rey et Varennes , et de les y détenir jusqu'à nouvel ordre de ma part.

Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait,

Monsieur le marquis du Chatelet,

eu sa sainte garde.

Escrità Versailles, lell^aoust 1735.

Louks.

IhlELYPEAlX.

Ail fkii. : n >k^n^i,eu^• le luarqnià du i'hitlelet, capitaine; el gouverneur à» mon cbiteau de VioccNAes. »

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Je le répète , ce n'est qu'un ordre d'admettre à Vincennes deux personnes qui doivent y être enfermées ; ce n'est pas une lettre de cachet; ce n'est qu'une des phases de cet ensemble de mesures arbitraires qui constituaient la justice et la police occulte du temps.

Je ne veux ici ni indiquer ni analyser cet ensemble , je veux seulement faire remarquer qu'un ordre d'admission y jouait un rôle secondaire.

Mais c'est là précisément ce qui montre le mieux combien les institutions étaient vicieuses , et à quel point le citoyen , il faut bien employer ce mot , était privé de toute espèce de garantie et de sécurité. Le roi dit naïvement au capitaine de garder Rey et Yarennes sous les y ervoux jusqu'à nouvel ordre de sa part. Quand je dis le roi, je ne veux pas charger la mémoire de Louis XV d'un fait qui n'est pas le sien. Ce prince avait quinze ans quand Phelypeaux lui demanda la signature de cet ordre. C'est donc d'un fait de Phelypeaux qu'il s'agit. Mais ce ministre n'était pas plus responsable de ses actes que le jeune prince , et c'est là , c'est cet arbitraire aussi absolu que naïf, aussi docilement subi que lestement pratiqué , qui caractérise les institutions du temps.

Il fait plus, il explique la mission des lettres au dernier siècle. Ajoutez-y l'autre ordre de faits sociaux que nous avons constaté tout à l'heure , et les tendances si vivement critiquées de l'ère qui nous occupe; ces tendances , si injaistement flétries par d'autres qui fui'ent des erreurs encore , sont exposées dans leur vrai jour.

L'arbitraire et la confusion des pouvoirs était partout. Nous le verrons , en passant avec le beau-père de Louis XV d^une prison dans une abbaye.

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