LETTRE DE STANISLAS AUX DAMES DU CHAPITRE D'ÉPLNAL
[Autographe. — Manuscrits de la bibliothèque d'Épinal.!
Lunéville, 2 juin 1737.
J'ai reçu mais* dames, votre du 29 du mois dernier qui maprend la mort de dame Flaixelaudrc, Tune des chanoinesses de votre chapitre.
Comme jai le droit de nommée a la premier prébende vacante, accause de mon joieux avènement, je vous déclare, que jai fait choix de demoiselle Charlote de Montmorillon pour remplire cette place, et je luy est [ai] nommée pour tante la dame Depinal, ainsi que vous le verc par le brevet que jen ay fait expédier.
Je dois aussi vous faire connoitre que je désir voir régner parmi vous la paix et lunion , ainsi qu'il convien dans un chapitre aussi distingué, qui ne doit avoir pour but que la gloire de Dieu et ledification du prochain.
* Je oonbervc Torthographe de Stanislas , mais je ponctue et je nietb les alinéa.
J'ai lieux de présume que vous fere toutes ensemble et chacune en particulier tous ce qui dépendra de vous pour parvenir a un point si souhaitable.
De mon côté, vous me trouvère toujours très dispose a prendre les voix que je croire les plus propre pour écarter tous les sujets de division et les motifes de mesintelligencfe, qui pourret se glicer entre vous; et je ne negligere aucun occasion de vous donner des marque de ma protection et bienveillence.
Je suis , Mes Dames, votre affectionné
Stanislas, Roy.
On sait que Stanislas n'était pas illettré, il s'en faut, et qu'il se plaisait dans la société des plus beaux esprits de l'époque, dans celle de la marquise du Châtelet et de Voltaire en particulier. C'est donc une chose extrêmement étrange qu'un prince aussi distingué par son esprit ne soit pas arrivé à savoir qu'il ignorait l'orthographe , et qu'il ait voulu écrire de sa propre main , sur une matière si délicate , une lettre qui devait nécessairement être examinée avec une attention d'autant plus malveillante qu'elle se permettait des critiques moins autorisées. Mais ce qui est vraiment plus étrange encore dans la bouche de Stanislas , ce sont ces critiques, suivies d'exhortations pastorales qu'un évêque seul pouvait se permettre vis-à-vis d'un chapitre. Que
Stiinislas, wcause de son joyeux avènement, nommât une cUanoinesse , c'était dt^à une chose bizarre , mais (î'était un usage. Ce n'en était pas un assurément que, dans une lettre de nomination, le roi fit au chapitre tout entier et à chaque dame en son particulier une leçon aussi peu convenable qu'est celle du 2 juin.
11 est probable que l'opinion du temps eût approuvé beaucoup cette lettre si elle l'avait connue, mais ce ne serait là qu'un témoignage de plus de la confusion des idées , des pouvoirs et des devoirs.
Cependant, l'esprit philosophique, je ne dis pas l'esprit des libres penseurs d'Angleterre , mais l'esprit d'investigation et de critique, avait déjà fait des progrès sensibles dans tous les rangs de la société, même les plus élevés. La belle lettre de d'Aguesseau, que nous sommes heureux de publier, en est une preuve éclatante. Elle est comme l'aurore d'une nouvelle ère, où tout se transforme et se présente sous un autre aspect. En effet les foyers de lumière changent euxmêmes et se multiplient , ainsi que les modes et les instruments de propagation.
Ce ne sont plus seulement la France et la Hollande qui sont les grands centres du mouvement littéraire. Ce n'est plus la seule Angleterre qui est le théâtre des révolutions politiques. L'Europe tout entière est en émoi et un heureux État d'Allemagne , la Prusse, est sur le continent la terre classique de la pensée affranchie. Et les peuples n'ont plus besoin du latin de Rome ancienne ou moderne pour s'entendre. Louis XIV, en exilant quelques millions de Français , a fait apprendre à tout le monde la langue que les plus beaux génies de la France ont rendue le plus bel idiome des âges modernes. Les traditions de l'ancienne monarchie empêchent parmi nous l'impression de cette littérature novatrice , hardie , téméraire , hostile d'ordinaire à tout ce qui est mauvais et souvent à ce qui est bon. Mais les presses de
la Haye , de Leyde , d'Amsterdam , lie Londres, de Francfort , de Berlin , de Dresde , de Bàle , de Genève , de Lausanne et de Neufchâtel , impriment tout , et l'on relève même ce qui est médiocre par l'attrait d'une proscription illusoire.
Le premier document que nous allons donner de cette nouvelle ère a le mérite d'être de celui qui lui a imprimé son empreinte la plus majestueuse , et il a l'avantage de nous introduire dans une académie française au milieu du Brandenbourg.
LETTRE DE D'AfiUESSEAU A FORMEY.
NOTE I.NTRODUCTIYE.
D'Aguesseau, nommé avocat général au parlement de Paris à l'âge de vingt-deux ans, ami de Boileau et de Racine, marié avec une femme qu'on appelait «» la réunion des grâces et do la vérité » [ M"^ Dormesson ] , élevé pour son mérite personnel à la plus haute dignité de l'État, celle de chancelier, fut une des plus grandes gloires de son siècle. 11 en fut surtout une des plus pures. Destitué par le Régent, pour s'être opposé au système de Law, rappelé avec éclat, exilé par le cardinal Dubois, rappelé encore en 1737, il fut toujours le même, grave, digne, supérieur à la fortune.
Doué de toutes les grâces d'une élocution facile, il eut tout le mérite d'un écrivain distingué. Chacun connaît la noblesse de sa pensée et l'harmonie de son style; mais tout le monde ne le savait pas philosophe , et je crois que la lettre suivante est propre à le faire admirer sous des points de vue nouveaux, malgré le nombre de volumes que présentent ses œuvres publiées (13 vol. in-4'') et le recueil de ses Lettrées inMites, dû aux soins de M. Rives [1823, un vol. in-4"].
Formey a fait hommage au chancelier de France d'un de ses ouvrages. C'est à cet hommage que répond le noble vieillard.