REMARQUES SUR CES PIÈCES
Quand je considère , dans la réponse de MM. les échcvins , l'appel si brusque et si direct à leurs anciennes institutions, « à leur ancienne république qui donnait des lois au lieu d'en recevoir ; » quand je considère leur attaque si vive et si peu mesurée contre l'évêquc du diocèse, je suis presque tenté de croire apocryphe une pièce si contraire aux usages et aux formes qui avaient encore l'air d'être en vigueur ; je suis tenté de croire que toute cette correspondance est de l'invention de quelque homme de lettres de Paris. Mais , quand même elles seraient inventées, ce qu'il m'est impossible de vérifier sur les registres de l'ancienne administration , et ce qu'en définitive je n'admets pas, elles n'en auraient que plus de signification. Elles prêteraient, par anticipation , aux chefs des Marseillais et à propos de spectacle , un appel à la république , qui serait fort étrange s'il n'était pas provoqué par un singuUer acte d'absolutisme.
Car, en vérité, c'en est un fort singulier, que de vouloir tarifer au gré du gouvernement le plaisir que peuvent prendre Messieurs de Marseille aux jeux de Melpomène et de Thalie ; de changer arbitrairement , sans les en prévenir, et dans le seul intérêt d'un directeur de spectacle, les usages établis. C'est de la part d'un ministre un acte d'étrange imprudence , que de commettre l'autorité suprême avec les intérêts du peuple , en venant lui déclarer que le roi est bien résolu à ne consentir à aucune diminution dans le prix des stalles d'orchestre ou d'avant-scène.
On n'est pas plus insensé , quand on gouverne en plein xviir siècle.
En effet, déjà toutes les voix, colles de la noblesse connue celles du peuple , demandaient en toutes choses le gouver-
nement de la raison , celui de la saine raison , je ne dis pas de la folle ; et déjà la saine philosophie était proclamée l'arbitre suprême des choses humaines.
Du moins les regards des hommes les plus sensés se tournaient-ils du côté où l'on pensait qu'elle avait son empire.
Une lettre du comte de Tressan, qui ne fut pas philosophe, et dont la correspondance a un tout autre caractère , va nous donner une preuve déplus, et une preuve remarquable, de ce grand fait : c'est que vers le milieu du dernier siècle tout homme raisonnable aimait à faire l'éloge de la philosophie.
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Le cointo de Tressan, né en 1705, élevé dans la sucitHé de Fontenelle, de Voltaire, de Montesquieu et de Massillon, mais aussi dans celle de Moncrif et de Gentil Bernard , avait pris fort jeune le goût des romans de chevalerie. Il en avait découvert à Rome écrits en langue romane ou provençale , et il ne cessa de s'occuper de ce genre de littérature pendant ses trois carrières , la carrière militaire, la carrière administrative, la carrière littéraire.
11 était gouverneur du Toulois et de la Lorraine française , lorsque le roi Stanislas l'appela à Lunéville avec le titre de grand maréchal de sa cour. Il était déjà au service de ce prince, qu'il appelle son maître, et membre de l'académie de Berlin, quand il écrivit la lettre suivante , qui porte le cachet d'un grand enthousiasme pour le roi de Prusse et la philosophie ; mais cet enthousiasme n'en était pas plus solide.
LE COMTE DE ÏRESSAN [A FORMEV].
[Autographe. —Bibliothèque Royale de Berlin, collection d'autographes.
vol. 7.]
Trois-Évêchés , à Toul , ce 1 5 juin 1754.
Monsieur et illustre confrère , Je crois ne pouvoir mieux vous prouver le désir que j'ay de vous plaire qu'en vous donnant des nouvelles de notre cher et illustre président.
H a bien voulu ni'accorder un jour eu passant; il revient en bonne santé , l'air natal a racomodé la poitrine : il est plus en état que jamais de se rendre utile à son auguste maître, de faire le bonheur de ses amis et d'éclairer l'univers.
Nous allons demain passer un jour à la cour du Roy de Pologne, qui désire de le voir non seulement comme un grand homme, mais comme quelquuu de protégé et aymé d'un Roy pour lequel il est pénétré d'admiration et de tendresse.
Le Roy de Pologne s'occupe sans cesse de Timiler dans les parties de gouvernement qui sont à sa portée et qu'il peut exécuter. Cest ainsi qu'un Roy de soixante-dix-sept ans rend un bornage pur, et prouvé par les faits , à un jeune Roy que la victoire et toutes les muses couronnent sans cesse.
Notre cher président vient d'essuier un cruel spectacle. Un frère digne de toutte sa tendresse est mort dans ses bras. H a pensé perdre sa sœur. Vous qui connoissez sa sensibilité, jugez de ce que son cœur a souffert. Il part pour se rendre aux pieds de son maître, et n'entend déjà presque plus les cris de ses amis, qui le perdent et le regrettent, 11 retourne au sein de la saine philosophie; il retourne a Pozdam , comme dans le sanctuaire qu'elle habite. Son ancienne amitié pour moy m'encourage à demander la permission à mon maître, d'aller aux pieds du grand Frédéric. Je compte demander un congé de deux mois, au comencement de Fa-
née prochaine, et le plus beau jour de ma vie sera celuy où je verray, dans un grand Koy, un général qui n'a jamais perdu de batailles, un législateur qui rend les peuples sages et heureux; un philosophe qui n'a jamais parlé sans instruire , et, si j'osois le dire, un prince qui sent le plaisir d'aimer, et qui possède tous les dons enchanteurs qui peuvent éclairer ou plaire.
Permettez moy de faire milles [sic] tendres compliments à M. Mekel.
Je suis charmé que vous voyez de près M. le comte de Gisors. Plût à Dieu que nos jeunes François luy ressemblassent. Celuy-cy a des vertus solides, une aimable simplicité , et restera fidelle à l'honneur et à l'amitié. Il ne peut que se perfectionner à votre cour. Il est accompagné d'un homme de condition , de Bretagne, nommé M. de Keralio, officier de distinction et très estimé. L'un et l'autre sont propres à faire honneur à la nation françoise, et je desirerois qu'il n'en parut jamais d'autres aux yeux d'un grand prince, dont l'aprobation est le plus doux prix que puisse recevoir un homme qui pense.
Honorez moy de votre amitié en faveur de celle que M. de Maupertuis a pour moy, et soyez persuadé de tout l'attachement avec lequel j'ay l'honneur d'estre. Monsieur et illustre confrère ,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le comte de Tressan.
Le comte de Tressan aimait beaucoup la correspondance , et soignait singulièrement ses lettres , sauf l'orthographe , la ponctuation , les points et les alinéa. Mais il apportait dans son commerce épistolaire , qui est d'un grand charme , cette causticité qui est rarement compatible avec la bonté du cœur et la fermeté de la raison. Celle de Tressan lui fit de puissants adversaires et le priva de la bienveillance de Louis XV.
Le roi de Prusse , pour l'en consoler, lui offrit un asile honorable et un beau grade ; mais on put apprécier alors son enthousiasme pour ce prince. Il refusa, de la manière la plus ingénieuse , il est vrai , mais il refusa , et il prouva par ce refus qu'il n'ambitionnait pas l'honneur d'habiter le sanc^ tuaire de la saine philosophie.
Il prouva , dans une autre occasion , qu'il n'aimait pas jusqu'à lui faire des sacrifices, la philosophie dont il ne cessait de faire l'éloge. Le roi Stanislas, qui n'aimait pas non plus la philosophie avancée , qui n'aimait que les lettres , ayant exigé de lui, sur les plaintes du Père deMenoux, qu'il justifiât ou rétractât les principes qu'il avait émis dans un de ses discours, il se hâta de répondre qu'au besoin il ne lui en coûterait pas d'imiter Fénelon , et soumit aussitôt son discours à la Sorbonne. Celle-ci n'y trouva rien à reprendre. D'après le récit qu'il fit de cette affaire à ses amis , il aurait fait à Stanislas une réponse fort piquante. Mais sa version, quoique adoptée par Condorcet , est dénuée de vérité.
M. de Tressan montra toute sa faiblesse dans ses rapports avec la philosophie , qu'il connaissait peu , et avec les philosophes de son temps , qu'il ffatta beaucoup , dans une autre occasion encore. D'Alembert et jRousseau jouèrent un rôle opposé en cette affaire , dont je parlerai tout à l'heure
an sujet (111110 Ictlrc de l.a (londaniiiio. Au dcinier siôcle tout le inonde se mêlait de philosophie, mais beaucoup la trahissaient .
M. Mcckel, à qui le comte de Tressan lait ses compliments les plus tendres, est le célèbre anatomiste rpii attirait à Berlin un grand nombre de médecins étrangers , surtout ceux de Paris et de Strasbourg.
.le n'ajoute plus ici qu'imo soûle remarque, c'est que le comte de Tressan n'était pas encore de l'Académie française quand il écrivit cette lettre ; mais que déjà il en était digne , et que , sous le rapport du ton et du style , cette pièce est un chef-d'œuvre.
LXXVH.