‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 129 sur 137 · LETTIIF. DF. M. DE LA CONI) AMINE · texte numérisé non relu

LETTIIF. DF. M. DE LA CONI) AMINE

NOTE INTKODLCTIVF..

Voici encore deux lettres qui attestent les rapports de plus en plus intimes des Académies de Paris et de Berlin.

II s'agit de l'éloge de Maupertuis. M. Formey, secrétaire de l'Académie de Berlin, doit en faire un ; M. de Fouchy, secrétaire de l'Académie des sciences de Paris, veut en faire un autre. Les deux secrétaires s'entendent. L'abbé Trublet , qui était de Saint-Malo comme Maupertuis ; l'abbé Trublet , qui aura toujours , dans l'histoire des lettres françaises , le mérite d'avoir jugé le Télémaque comme il devait l'être, et quand ce beau livre était encore proscrit en France ; l'abbé Trublet, qui avait osé jeter sur la Banriade le vers de Boileau fait pour le poëme de Chapelain :

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant ;

l'abbé Trublet, que les saillies de Voltaire ont eftteuré comme tant d'autres, a porté des lettres de Formey à La Condamine siu* ledit éloge.

C'est à cette communication que La Condamine répond dans la lettre suivante.

On voit, par l'anecdote qu'il y met sur Voltaire et par h? trait épigrammatique qu'il y rattache , que l'abbé Trublet «•t lui venaient de causer sur le seigneur deFerney.

M. de Fouchy, qui est si souvent nommé, était né en 1707 .

11 mourut en 1788. Il avait succédé dans le secrétariat perpétuel à M. Mairan; il le laissa à Condorcet.

La Condamine , né à Paris le 28 janvier 1701, et mort le 4 février 1774 , est principalement connu comme voyageur, et il mérite de l'être à ce titre , car, après dix années d'explorations lointaines , il n'a cessé de parcourir avec une curiosité féconde des régions plus rapprochées de sa résidence habituelle.

Mais La Condamine fut membre de l'Académie française comme de celle des sciences, et il va nous donner, sur les affaires littéraires de son temps , des détails encore plus curieux que ceux qu'il prodigue ailleurs sur ses débats personnels avec Bouguer, débats qui ont empoisonné son exi stence, et dont l'exemple devrait apprendre une fois de plus à tout écrivain que toute querelle est une faute.

LA CONDAMINE A FORMEÏ.

•Vu cliàlcau d'ÉiouillI , près Hani en Picardie, le 28 seploiubrc 1759.

Monsieur, j'ai reçu par M. l'abbé Trublet, le 17 sept., la lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'écrire, du 30 aoust, en réponse à la mienne.

Je sais que feu M. de Maupertuis vous était attaché par les liens de Testime et de l'amitié. Je l'ai toujours connu rempli de ces sentimens pour vous. J'ai été touché de voir l'expression des vôtres envers l'illustre défunt, dans la lettre que vous avez écrite à M. de Tressan , qu'il m'a communiquée, ainsi que le discours que vous avez prononcé le *23 aoust dans l'Académie.

J'attends de M. Moreau de la Primerais, son cousin germain et son exécuteur testamentaire, des

mémoires sur les premières années de sa vie, et les dattes des faits qui peuvent entrer dans l'éloge académique dont M. de Foucliy est chargé comme secrétaire de TAcadémie. Je ne manquerai pas de vous en faire part.

En attendant je vous envoyé le premier jet de la première ébauche d'une épitafe que M. le comte de Tressan m'avoit demandée pour le défunt. M. BernouUi m'a mandé qu'on n'en pouvoit faire usage, qu'elle est trop étendue pour la pierre du monument de Dornac, lieu de la sépulture, à laquelle il fait travailler. Il s'est adressé à un de ses amis, et il me mande que l'intention du défunt etoit qu'on n'en fit point. Si sa famille veut élever, dans quelque église de S. Malo, un autre monument a sa mémoire, ils verront sils jugent a propos de tirer parti de mon projet d'épitafe. En attendant je vous l'envoyé ; vous y trouvères peut être quelque circonstance qui vous etoit inconnue. 11 y a plusieurs choses à réformer, et je proliterai avec plaisir des avis que vous voudrés bien me donner, et que je vous demande, quoique j'ignore encore le parti que prendra sa famille a cet égard.

J'ai vu dans votre lettre a M. de Tressan , que vous croyés que M. de Maupertuis etoit de 1 697. M. Moreau, qui a son extrait batistaire, me mande qu'il est né le 28 sept. 1698; ainsi il n'avoit pas encore 61 an [s]. Toutes les gazettes se sont trompées sur son âge, même celle de France, quoique

j'eusse envoyé cette datte a l'auteur. Elle n'est exactement que dans le Mercure de septembre, où je Tai corrigée sur Tepreuve même.

Je desirerois savoir en quelle année le Roi de Prusse la honoré de l'ordre du mérite : je crois, Monsieur, que vous seul pouvés m'en instruire.

Je viens en ce moment même de recevoir quelques mémoires de M. Moreau de La Primerais sur les premières années du défunt, jusqu'à son arrivée à Paris, et son entrée à l'Académie. Il me les envoyé pour M. de Fouchi. qui en doit faire usage a la rentrée publique de la S. Martin. Je vous en enverrai une copie, a laquelle je joindrai ce que je pourrai savoir d'ailleurs. Vous n'en êtes pas pressé , a ce qu'il me paroit, n'en pouvant faire usage avant le mois de janvier. Je ne prens ce délai que pour tacher de rendre le mémoire plus complet, et je vous renverrai plustot, si vous le désirés.

Je desirerois fort que S. M. P. *, qui n'a pas dédaigné prendre sa défense contre V. ^, eut le loisir de faire a sa mémoire le même honneur qu'il a fait a celle de plusieurs académiciens qui lui ont été attachés; je doute que les circonstances présentes le lui permettent, quoiqu'il trouve du temps pour tout, et qu'on puisse dire de ce monarque:

Pluribus intentus superest ad singula sensus. J'admire, Monsieur, votre tranquillité philoso-

' Sa Majesté Prussienne. — * Vollairo.

j)]ii(iue au milieu des troubles piésens : elle esl comparable a celle d'Arcliiuiedc, mais elle sera plus beureuse. Je ne sais comment vous pouvés sutVire a vos travaux et trouver du tems pour tout. Je serois très flaté d'entretenir avec vous une correspondance réglée , mais je craindrois qu'elle ne fut pas aussi régulière de ma part que je le desirerois. Je suis fort arriéré de toutes celles que javois en peis étrangers. Mon nouvel état ' a multiplié mes occupations; et mes voyages fréquents en Province, ou je passe la moitié de Tannée, n'étant pas en état d'avoir un ménage a Paris, ne me permettent de remplir que fort imparfaitement les devoirs de la société. Mes amis particuliers sont ceux de qui j'exige le plus d'indulgence ; mais vous me trouverez très ponctuel, Monsieur, quand il sagira de quelque affaire qui vous intéressera personellement et qu'elle dépendra de moi ou de ma bonne volonté.

J'ai pris, sans avoir Fhonneur de vous connaitre particulièrement, le plus tendre intérêt a la perte que vous avez faite de Mesdemoiselles vos filles.

Je sais, Monsieur, que vous travaillez au Journal encyclopédique y qui donne de très bons extraits et qui me parait, de tous les journaux d^Europe, le plus répandu.

J'ai appris aussi que vous aviés fait une traduction de Pline, ouvrage qui me paroit exiger la vie entière d'un bomme très savant et très laborieus,

* La C.ondamine avait épousé sa jeune nitVc.

ouvrage que M. de Malesherbes avoil eu dessein de confier à plusieurs savans, en chargeant chacun de sa partie, et auquel je vois qu'il a renoncé.

Tout cela ne vous erapeche pas de faire vos fonctions de secrétaire de l'Académie, qui seules rempliraient le tems d'un autre; de prêcher régulièrement*; de faire un ouvrage périodique, et avec cela d'entretenir régulièrement des correspondances. Je n'imagine pas comment un copiste pourroit suffire a ce qui sort de votre plume; a plus forte raison comment vous avés le tems de composer. Le peu que j'écris me coûte beaucoup de tems, et je ne le recopie point sans trouver de quoi faire plus d'une rature a chaque ligne ^

Je ferai part a M. le comte de Tressan des mémoires que m'a envoyés M. de la Primerais, pour qu'il les remette à M. de Solignac; car, pour lui, iLn'en fera pas d'usage, du moins directement^ Il a reçu une lettre de M. de V. \ qui poursuit le défunt jusqu'au delà du tombeau, et M. de Tressan ne voudra pas se brouiller avec cet homme dangereux. Je n avois personellement lieu que de me louer de lui; il y a plus de trente ans que je l'ai connu et vu familièrement; nous nous écrivions même, et je me suis souvent fait honnir en prenant sa défense; mais depuis qu'en me remerciant de

* Formey était pasteur delà colonie française de Berlin.

' La Condaininc parvint enfin à l'Acadéniic française — ' Erreur.

* Vullairc, dont les querelles avec Maupertuis sont connues.

quelques remarques que je lui avois envoyées sur le siècle de Louis XIV, il m'assura qu'il n'avoit pas la moindre part à toutes les satyres et libelles qui couroient contre M. de Maupertuis (et c'etoit dans le temps même ou il ecrivoit VAkakia, qui avoit été précédé de quelques autres ) — - depuis qu'il me réitéra la même assurance dans la même lettre; depuis ce tems, dis-je, j'ai cessé tout commerce avec lui. Je ne lui ai pas même parlé a Plombières, ou je Tai rencontrée

Je doute qu'il hérite de la présidence de l'Académie, qu'il convoitoit et qu'il envioit beaucoup au défunt. 11 se vante cependant de recevoir des lettres de la main de S. M. P. (je crois qu'il en montre de vieille datte) et des invitations de retourner en le laissant, dit-il, le maitre des conditions. Mais celui qui dit cela est le même qui m'assuroit n'avoir aucune part aux libelles.

M. de Voltaire sait que l'amour propre des autres doit être humilié de sa supériorité, il a voulu les consoler, mais il les console trop.

Jai l'honneur d'être avec une estime respectueuse, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

La Condamine.

' Voltaire a eu de mauvaises chances à ces eaux ; il lui fallut une autre l'ois y retarder son arrivée de trois semaines pour y éviter Maupertuis.

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