M. DE MALESHERBES A M. GROSLEY
[Original signé. — Vienne, bibliothèque Impériale, colleciion d'autographes. ]
Pari», ce 17 mars 1768.
Je suis fâché', Monsieur, de n'avoir pas de bonne réponse a vous faire; mais tous les livres saisis à la poste sont brûles impitoyablement par ordre exprès du Roy, et les vostres ont subi cette destinée.
On ne voit point deux fois le rivage des morts: ainsy il n'y faut plus compter.
• Je conserve rorthographe.
Soyez persuadé de tout le regret avec lequel je suis très parfaitement ,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
De LaMOIGNON de MALESHERBE9^ « M. Grosley, avocat à Troyes. •
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Cette lettre est écrite par ordre de Malesherbes, cela n'est pas douteux. Mais il est impossible qu'elle ait été rédigée ou dictée par ce magistrat. C'est un morceau de style prétentieux, écrit par un bel esprit du temps ; ce n'est pas une lettre d'affaire.
« On ne voit point deux fois le rivage des morts. » Cela est pour le moins d'un style leste en administration.
On dirait que l'auteur du morceau a voulu écrire d'un ton nargueur. « Ainsi il n'y faut plus compter, » est impayable sous ce rapport.
Si je m'explique la signature de Malesherbes au bas d'une telle pièce , c'est qu'elle s'adresse à un écrivain bizarre et burlesque, qui avait pris sans doute ses aises avec M. le directeur de la librairie , et auquel on n'est pas fâché de parler aussi lestement qu'il a fait lui-même.
Mais comment M. de Malesherbes a-t-il pu signer cette phrase : Tous les livres saisis à la poste sont brûlés impitoyablement par ordre exprès du Boi ?
* Il n'y a que la signature qui soit de la main de Malesherbes.
Quand M. de Saint- Florentin écrivait aux Marseillais, il ne faisait pas mieux, il est vrai. Mais du moins ne connaissait-il ni le droit naturel ni le droit de la raison, dont Malesherbes avait fait une étude spéciale , et dont il ne cessa de faire l'éloge à juste titre; et du moins M. de Saint-Florentin n'est-il pas venu dire à Louis XVI, en 1774 : On a introduit en France vn gouvernement plus funeste que le despotisme, et digne de la barbarie orientale.
Si je fais cette remarque au sujet de M. de Malesherbes, prenant si lestement son parti sur un acte si despotique , c'est en raison même de l'admiration que je professe pour la part que sa haute sagesse a prise au progrès de nos institutions et à celui de nos mœurs.