REMARQUES SUR LE BILLET DE LOUIS XI
AU BAROn DUBOUCHAGE.
Si court que soit ce billet , il est précieux pour l'histoire intérieure d'un règne sévèrement jugé, et celle d'un prince que l'on n'a pas toujours apprécié avec des vues assez étendues.
H atteste , d'abord , une affection véritable , par cela seul qu'un roi a pris le soin de l'écrire; car il est bien de Louis \l. S'il n'est pas de sa main , il est de son âme, j'allais (lire (le son cœur. En eHet, on n'eût pas écrit avec la signature du roi , on eût écrit tout simplement au nom du
roi , s'il n'eût été question que dune affaire de service , d'un rendez -vous pour un lever. Évidemment le rendezvous que donne Louis XI a un objet important. Le prince cauteleux l'indique même en prévenant Duboucliage , qu'il devra lui dire .s/7 faict bon a Çorbiieil.
Je ne devine pas cet objet, faute de connaître lu date du billet, et les intérêts que Louis XI pouvait avoir au lieu qu'il désigne.
Quant à la date , je présume qu'elle est antérieure à celle de la lettre précédente. La signature du roi en est plus ferme. Elle l'est à ce point qu'elle pourrait être d'une époque où ce prince se livrait encore à l'une de ses passions favorites, la chasse.
Mais Louis aurait-il fait venir pour un tel soin un de ses conseillers les plus considérables? Je l'ignore. Je ne suis pas sûr non plus que ce soit de Boutigny près d'Étampes que le roi date sa missive. Ce n'est pas du moins une de ses résidences habituelles. De plus savants que moi déchireront ces voiles. Quant à moi, ce qui me fait croire qu'il s'agit d'une affiûre sérieuse , c'est le ton cordialement intime des trois lignes, ce sont les deux caresses qu'elles renferment.
Le baron Dubouchage était d'ailleurs, et à juste titre, fort avant dans la confiance, sinon dans les confidences de Louis XI. Il n'était pas seulement son conseiller, il était encore un de ses chambellans. C'est un des six personnages que ce prince recommande en mourant aux déférences de son fils. Il est vrai que Dubouchage partage cet honneur avec Olivier et Guy Pot ; mais à la confiance d'un tel prince il est des titres divers , et ceux du baron étaient du meilleur aloi. C'est à lui que Louis XI écrivit la lettre où est exprimé le dessein d'établir en France une seule coutume écrite en français , pour éviter au pauvre peuple les piller ies des avocats; le projet d'introduire l'unilé du poids et de la mesure, et l'intention
de comparer pour oc travail les coutumes de Florence et <le Venise'.
J'ajouterai que la sœur de François I" appelait dans sa correspondance une dame Dubouchaige sa niepce; mais j'ignore ce qu'était cette dame au conseiller de Louis XL ( !e qui me fait dire qu'au fond il ne s'agit pas plus d'un lever que d'une chasse dans le petit billet de l'auteur des Cent xNouvelles nouvelles, c'est le haut rang de Dubouchage.
Voici une dernière observation que je rattache à ces deux documents : c'est qu'à une plus grande cordialité dans les rapports se joignaient , chez nos pères , même dans les régions les plus élevées , une plus grande déférence et de plus vives protestations d'attachement. Cela peut étonner au premier aspect. Cela est cependant très-vrai , et toute l'histoire des mœurs nous montre le même fait. Plus les mœurs sont polies et raffinées, plus elles visent à la concision et à la simplicité du langage. Les mœurs sinon primitives, du moins peu avancées, sont plus verbeuses. Celles (|ui joignent un commencement d'instruction à un commencement de civilisation ont la parole plus affectée que sincère, et ne croient jamais en avoir assez dit, témoins les peuples de l'Orient et le siècle de la renaissance.
Nous allons donner deux lettres remarquables sous ce rapport , adressées toutes deux à François L^ l'une par une so'ur chérie, l'autre par un rival, un adversaire dissimulé quelquefois mais constannnent implacable.
« Preuves de Dnclos (Hist. de Louis XI), IV, 449.
f.FTTRR HE MARGURllITR DE VM.OIS.
NOTR INTRODUCTIVE.
Les lettres de cette princesse sont remarquables sous plus d'un rapport. Elle a joué un rôle considérable dans les affaires religieuses et politiques de son temps. Nous l'envisagerons tout à l'heure sous ce point de vue, mais d'abord nous ne voulons voir en elle qu'une des femmes les plus spirituelles, qu'un des écrivains et des peintres de mœurs les plus distingués de la renaissance. Elle mérite, à ce titre, une attention spéciale.
Née à Angoulême le 1 1 avril 1 492 , morte au pays de Tarbes le 21 décembre 1549 , peu de mois après son frère, et après Henri VllI , Marguerite, qui parut dans l'ancien monde au moment même où se révéla le nouveau , assista à tous les grands débats de cette époque , et y prit une part sérieuse, surtout au mouvement des études. Elle s'appliqua aux lettres profanes et aux lettres sacrées. Elle apprit les deux plus belles langues d'Occident , l'italien et l'espagnol ; elle apprit le latin pour lire Érasme, le grec pour lire Sophocle et le Nouveau Testament. Elle apprit enfin celle des langues d'Orient qu'il importait le plus de connaître dans un temps où l'on remontait jusqu'aux sources de la révélation, l'hébreu. Devenue par ses deux mariages duchesfie d'Alençon en 1509, reine de Navarre en 1527, elle ne cessa dans ces positions de s'entourer des
hommes les plus distingués. Elle protégea les études, et les libertés qu'elles réclament, dans la personne d'Âmyot, d'Érasme, de Lefèvre d'Étaples, de Charles de Sainte- Marthe , de Benvenuto Cellini et de Robert Estienne *.
Elle étendit cette protection jusque sur ceux qui demandaient la liberté religieuse, Berquin , Dolet, et Calvin luimême. Elle fit des sacrifices pour ceux que l'intolérance avait jetés dans l'exil, à Genève, à Strasbourg, à Zurich. Elle en fit au risque de se faire accuser d'opinions qui chez elle étaient tout au plus des penchants, et qui s'expliquent d'autant plus aisément, qu'à cette époque d'émancipation philosophique son àme ardente sentait avec plus (le vivacité le besoin de s'élever librement aux plus hautes questions de la religion et de la science. En effet, elle dis- ( iitait tour à tour, en y prenant un plaisir égal, avec les poètes et les savants, des sujets de littérature et de philosophie. Elle fit porter de quatre à douze le nombre des chaires du collège de France. L'amour des lettres était comme l'étiquette de sa cour , et plusieurs de ses valets de chambre, Clément Marot était de ce nombre, se distinguèrent comme hommes de goût ou écrivains. Elle leur donnait l'exemple. Elle composait beaucoup; elle dictait et écrivait avec. une grande facilité.
Ses ouvrages sont de trois genres : Contes , Morale et Lettres.
Elle fit des contes à l'imitation de ceux dont l'Italie avait fourni le goût et l'exemple à la France. Elle préféra ceux de Boccace à ceux de Louis XI, et elle laissa loin derrière elle, par la grâce de son style comme par celle de ses idées, les Cent Nouvelles des écrivains de la cour de Bourgogne. On sait que La Fontaine ne dédaigna pas de puiser dans les Contes de la reine de INavarre, dont la
Yoy. rexcelleoie nutice de M. Grapclet sur R. Usueoue, p. à et 8,
plus lM?lle édition est celle de Berne (1780, trois volumes in-8"); et s'il eut ri'ellement le tort de reproduire de son temps ce qui pouvait choquer même au xvr siècle, il eut au moins le mérite de l'embellir.
En morale religieuse , Marguerite fut moins bien inspirée. Elle (!omposa, sous le titre de Miroir de l'âme pécheresse, titre rec^'U depuis long-temps*, un recueil de poésies où son esprit se déploya avec d'autant moins d'aisance , que son cœur plus mal engagé, et agité de sentiments divers (jui lourmeutèreut toute sa vie, était i)lus partagé entre l'amour sacré et des affections profanes.
Le genre de composition où elle brille le plus , ce sont ses Lettres. Elle en a laissé un grand nombre , trois volumes in-folio*, et qui sont à mettre presque toutes au nombre des plus précieux documents de l'époque.
Nous donnerons deux de ces lettres, l'une à la reine, et qui nous montre Marguerite chargée d'une négociation politique, l'autre au roi , et qui nous la fait voir inspectant un camp militaire.
L'une et l'autre peignent des mœurs bien é'tranges.
La première , adressée à la reine de France, ne porte pas de date. Mais on devine aisément l'époque à laquelle on doit la rapporter; elle appartient à lupa/a: des dames.
Sorti de sa prison de Madrid en 1526, par les soins infatigables de sa sœur habile et dévouée, le roi de France avait immédiatement formé avec le pape , et d'autres puissances , la lùjuesainff. La guerre avait recommencé, l'empereur pris Rome , François I" le royaume de Naples et le Milanais. Mais aucune de ces conquêtes n'était demeu-
' Un ouvrage lalin avait élé traduit sous ce titre en français, el la uicre de Henri VII, Marguerite de Uichcinont, avait coni|)usc , d'après celle version , le Miroir d'or pour les àmea pécheresses.
* Manuscrits français de la Hil)liuilM'(|iic royale, n" S.MG.
rée aux vainqueurs , et habitués à voir les femmes arranger leurs affaires , ils avaient nommé leurs plénipotentiaires , l'un Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, l'autre Marguerite d'Angouléme, reine de Navarre. Une autre princesse , la sœur de l'empereur , Éléonore de Portugal , reine de France , était intervenue également pour aplanir les difficultés par ces formes gracieuses qui sont plus particulièrement à la disposition des femmes-. 11 paraît qu'à ces moyens moraux il s'en joignait de plus communs , et qui , sous le titre de cadeaux diplomatiques , jouent bien leur rôle encore. Seulement ce n'est pas tout à fait de cadeaux , je crois, c'est tout simplement de marchés faits entre la plénipotentiaire de France et les gens de l'empereur qu'il est question.
Voici d'ailleurs la lettre :