‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 45 sur 137 · REMARQUES SUR LA LETTRE DE LA REINE MARGUERITE · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LA LETTRE DE LA REINE MARGUERITE

On ne saurait lire cette lettre sans être frappé d'une foule de traits caractéristiques qu'elle offre sur le goût et les mœurs du temps.

C'est d'abord une tournure d'esprit tout à fiiit romanesque, nourrie par les contes de chevalerie d'un côté , exaltée de raiitre par la connaissance qu'a fait le moyen âge avec l'antiquité grecque et romaine, avec ses héros, ses merveilles, ses chefs-d'œuvre d'art, d'éloquence , de poésie.

C'est ensuite une faconde un peu ambitieuse , et qui a trop évidemment la prétention de rivaliser avec les trois classes do modèles qu'on a sans cesse sous les yeux, les chevalierspcM'tes , les écrivains de l'antiquité , les chefs de la renaissance italienne.

Le désir de faire briller un peu d'esprit à l'imitation de ces modèles altère singulièrement le goût du xvi" siècle , et

* Marguerite ne met qu'un seul t à son nom. 11 faut se défier, en recourant à l'original , de la transcription moderne qui se trouve à côté et qui est d'une inlidélilé rare. Elle donne deux t au nom de la reine, et change toute l'ortliographe , la vieillissant ou la rajeunissant à son gré.

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changu beaucoup la vciik' dos t'ail.^ dans, la cui'r«*s|)ondanco de Marij'ueiile.

Ainsi le camp d'Avignon est lu place la plus nèfle [élégante] que la très-coquette princesse ait jamais vue, fût-ce nu^ic un cabinet.

Les gens qu'elle y a trouvés sont les plus beaux hofàmes du monde.

Leur clief, Montmorency, que les contemporains nous dépeignent en termes formels comme un « homme dur, cupide et grossier, qui se croit du talent pour la guerre et qui n'en a pas, » est tel que dans le monde entier le roi n'en eût pu trouver un autre qui approchât au même degré de ses propres perfections. Anne de Montmorency est fait de la main du Roi, et il a pris une large part de toutes les vertus que Dieu a données à François 1".

Les capitaines de toutes les sorles et de toutes 1rs nations vivent ensemble commodes frères.

L'armée tout entière est telle que la reine ne voudrait , pour fous les biens de ce monde, ne pas l'avoir vue et qu'olUî serait trop heureuse de mourir avec tant de vertueuses personnes.

On le voit bien , ce n'est plus là de la vérité , de la réalité' ; c'est du roman, de la poésie. Ce n'est pas seulement de l'exagération ou de la chevalerie , c'est de la tlatlerie et de la fable.

La princesse nous donne, au re^te, elle-iiHini; i<- ^ecnt de sa narration amphigourique , en se comparant non pas à quelque guerrière du moyen Age , mais à la reine des Amazones campée sous les murs de Troie, et nous assui'aiU que jiuuais Vanta::iUlcc ne fui reçue en tel honneur.

Et là-dessus sa tête s'exaltant de plus en plus, elle ne demande qu'à en vçnir aux mains avec l'empereur. Qu'il essaye de franchir le Uhôiic, elle l'en empêchera bien. II n'y aurait au monde <[ne stm sc^igneur et frère qui put lui iider-

(lire de le battre. De plus Charles-Quint n'oserait s'attaquer a François 1% et c'est un grand honneur pour le roi qu'il sufllse d'un de ses serviteurs pour faire mourir de faim son puissant adversaire.

Quand il s'agit du premier monarque de l'Europe , c'est h'i évidemment, non pas de la poésie, mais de l'art oratoire à la manière du temps, c'est-à-dire de la déclamation plus ou moins spirituelle et en tout cas trop verbeuse.

Cependant Marguerite d'Angoulême n'est pas seulement un écrivain qui se complaît dans une phraséologie pleine de réminiscences, elle est, dans toutes ses lettres, une amie aljectueuse et caressante. Dans celles qu'elle adresse au Roi elle est uji serviteur (idèie, un courtisan empressé. Elle est Je courtisan le plus flatteur et le plus dévoué que son frère, qui aime tant la flatterie, compte dans toute ga cour. Nul ne sait comme elle présenter toute chose sous sa lace la plus riante ; nul ne déguise mieux toute peine et ne pare plus savamment à tout^ difficulté. C'est ce qu'elle sait prouver à son frère dans toutes les situations. Non-seulement son attachement pour lui est infini et inaltérable, il est malheureusement exagéré, et elle en exagère encore l'expression ; aussi quand elle parle comme sœur, on dirait qu'elle dissimule ime affection moins belle.

Marguerite a donc deux genres d'hypocrisie à se repro- ( hcr. Elle en dit trop en un sens et trop peu dans l'autre. Il > a pourtant en elle un fond excellent.

Elle a toutes sortes de motifs pour exprimer sa tendresse de sœur avec abondance, car elle attend do François I*' le r^ lablissement de son mari , Henri d'Albret, dans son royaume nominal de Navarre. Mais cet attachement est si vrai qu'il survit H Unîtes les négligences, à toute l'ingratitude de son frère, et même au profond désenchanteraentqui les saisit enihi, elle et son mari, quand ils ont vu l'incorrigible égoïsme de François ^^ Ce désillusioimement les conduit, en fin de

compte, dans leurs domaines de Béarn , loin de la cour et de celui qui trahit sans cesse leur pieuse fidélité ; mais leur lidélité demeure entière.

Cette fidélité ne rend que plus belles l'affection caressante et la flatteuse déférence de Marguerite pour le roi son frère.

Nous avons dit que nous produisons sa lettre précisément conmie un des documents les plus propres à peindre sous ce rapport les mœurs de l'époque.

Et, en effet, son langage*, pour être celui d'une sœur, est d'une soumission extrême, d'un respect qui va jusqu'à l'exagération. Dès qu'elle écrit k son frère, qui lui doit tant et qui n'a jamais rien fait pour elle , qui l'a refusée non-seulement au connétable de Bourbon, pour qui on lui supposait du penchant, mais à Charles-Quint, dont il se montra luimême si impatient d'épouser la sœur [ce qui eut lieu , grâce h Marguerite qui brassa ce mariage, pour nous servir de ses termes] , et peut-être à Henri VIII, qui paraît avoir eu des desseins sur cette princesse si renommée ; — dès qu'elle écrit à ce frère qui a trahi ses vœ^ux les plus chers et se montre insensible à sa plus légitime ambition \ il n'est ni hommage ni respect qu'elle ne lui prodigue.

Ses lettres, adressées Au Roi mon souverain, l'appellent toujours Mo7isei(jneur . Elle se recommande tant et si trèshumblement qu'il luy est possible à sa bonne grâce. Elle est sa subjecte et mignonne; saplus(jue bonne sœur.

Et qu'on ne dise pas que c'est là de l'étiquette qui ne tire pas à conséquence. Ces paroles de déférence flatteuse et d'affection caressante sont, au contraire, ce qui caractérise le style épistolaire de la Marguerite des Marguerites.

Ces paroles , si caractéristiques de l'époque , se retrouvent

* Celle do voir son mari rentrer dans la possession du royaume de Navarre.

partout, dans ses autres lettres comme dans celle-là. C'est ainsi qu'elle appelle Montmorency son cousin, quand il ne l'est pas encore ; son neveu, quand il est devenu son cousin ; et enfin son Jils, quand il n'est plus son ami et quoiqu'il soit plus âgé qu'elle. C'est ainsi que le doyen du chapitre de Strasbourg , le comte de Hohenlohe , qu'elle appelle sérieusement M. de Hauteflamnïe, foisant d'une sorte de jeu de mot un véritable nom propre, est son cousin aussi. C'est ainsi que l'évêque de Meaux , le mystique Briçonnet , est son fils, quoiqu'elle ait quinze ans de moins que lui. C'est ainsi qu'elle se nomme sa trop mutile mère, sa bonne cousine, sa mauvaise mère.

Ce langage de prétentieuse et mystique afféterie est si bien à elle qu'elle s'en sert à tout propos et qu'elle appelle Ija femme d'un de ses conseillers , votre bonne partie, ce qui l'aurait mise naturellement dans l'obligation d'appeler le mari, votre mauvaise partie, si jamais elle avait écrit à la femme.

Il y a dans tout cela quelque chose d'original qui plaît et ([uelque chose d'affectueux qui séduit; mais il y a bien aussi quelque chose de faux et d'adulateur qui choque.

Cela choque surtout dans une personne retirée de la cour à la suite d'un désenchantement complet. Carde deux choses l'une, ou il faut vivre dans le monde ou se séparer de ses vices quand on se sépare de lui à cause de ses vices. Ainsi personne ne peut approuver la spirituelle et aimable Marguerite , lorsque , si mécontente ({u'elle soit d'Anne de Montmorency , qui l'avait désignée aux colères d'un roi intolérant en dépit de ses alliances protestantes et mahonn';tanes , comme suspecte d'hérésie et qui l'avait trahie sans («sse, elle lui écrit ces mots si tendres : « Vous avez eu beaucoup d'amys, mais souvenés vous que vous n'avés eu qu'une mère. »•

Cette mère, c'est elle. Au premier aspect, cela est su-

l)lirii<\ Mais, an fond, cela nV-st qufî fan\, et cela n'est dit que par la raison que la princesse a besoin du connétable.

II y a cependant inliniment plus d'bypocrlsie encore dans la seconde lettre que nous donnerons de cette époque, comme un docinnent de dcférence flatteuse et d'aftection caressante.

Cette lettre est du plus puissant des princes qui aspirèrent à lu main de Marguerite.

LCTTftE DE CHARLES-QUINT A FRANÇOIS V\

NOTF INTRODUCTIYE.

Charles-Quint avait besoin de se rendre aux Pays-Bas pour y apaiser une révolte. 11 pouvait prendre par la voie (le mer. Mais c'était le plus long. Il préféra la voie de terre et traversa la France avec un sauf-conduit de son ancien prisonnier, devenu son beau-frère , comme nous l'avons dit, par le mariage que brassa Marguerite d'AngOtilême entre François I" et Éléonore de Portugal.

A Paris , on combla l'hôte impérial de fêtes et de démonstrations non pas d'étiquette , mais d'amitié , et non-seulement ou rejeta très-loin toute idée d'abuser de sa position, ce qui n'eût été qu'un acte de traîtrise, mais on lui lit à ce sujet d'étranges confidences, qu'il accueillit avec tout le dédain qu'elles méritaient. Son apparition fut courte. Arrivé à la frontière du Nord , il écri\ it de sa main la lettre que nous allons publier, et qui est sans date, mftis qui doit être de la fm de janvier 1540.

Il est nécessaire, pour l'intelligence de ce documeni, que nous rappelions quelques faits.

Les princes de France étaient allés à la rencontre de leur oncle, jusqu'à Bayonne, et l'avaient reconduit jusqu'à Vftlenciennes. A Paris, il avait promis, car on l'avait mis dftfts le cas de payer son passage, d'investir dit Milanais

celui d'entre ses neveux que lui di'si^'nerait leur père ; et pour que cette j(ràce demandée mal à propos parût librement concédée, on était convenu qu'il n<; l'accorderait qu'au moment où il serait sorti du royaume. Lorsque la lettre, que nous allons lire, fut remise aux princes, pour être portée par eux à leur père, car je présume qu'elle fut mise entre leurs mains, c'était le cas, pour Charles-Quint, de s'acquitter de sa promesse, ou du moins d'y faire quelque allusion. 11 s'en donna de jjarde.

CIIARLES-QUINT A FRANÇOIS V\

[Autographe. — Manuscrit de la Bihliolhèquo du Roi, h Paris, n" 8MC.]

[Février 1540?]

Monsieur mon bon frère,

Si le département devers vous m'a esté grief pour tant d'amitié, honneur et bon traictement receu de vous et vostre royaulme, aussy est celuy d'auec messieurs vos enfants, mes bons nepueux et cousins, lesquelz ont tousjours tenu le respect enuers moy qu'ils eussent pu à vostre propre personne.

Et aussy ne trouveront-ils jamais la volonté moindre de mon côté , selon que m'y oblige[nt] leur honnesteté et la parfaicte amitié d'entre nous.

Je me remets à eux et à mon cousin monsieur le connestable , lesquelz vous diront l'ennu y de notre déparlement et de mes nouvelles, desquelles ay bien intention de vous faire sçavoir souvent, avec

î^ros désir d'entendre des vostres , et surtout de vostre bonne santé, laquelle vous recommande et désire autant que la sienne propre.

Vostre meilleur frère, Charles,

Au dus : « A Monsieur mon bon frère le Roy très chreslicn. La lellre est écrite tout entière de la main de l'empereur.

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