LETTRE DE MARIE STIURT
Ai: ROI D'RSPAGNK. [J^HILI^^K ll.J »
NOTE INTRODUCTIVF,.
Marie Stuart a vécu de 1542 à 1587. Elle a succédé de près à quelques-uns des personnages dont nous venons de lire les lettres, à Marguerite de Navarre, à Charles-Quint.
Elle fut nrième la véritable contemporaine de ces personnages. Et cependant elle est plus jeune et elle appartient de fait à une ère nouvelle. C'est par une autre génération, ce n'est pas par le mari , c'est par le fds de Diane de Poitiers , comte de Brézé , sénéchal de Normandie , qu'elle est reçue lors de son arrivée en France, en 1550.
Quand elle prend la plume , la renaissance et la réforme ont accompli leur début. Déjà elles ne se ressentent plus de leur primitive timidité. Puissantes et secondées, elles se montrent décidées au combat l'une et l'autre. Amie de la première , Marie la servirait avec éclat , si elle n'était en même temps l'ennemie de la seconde , et si la lutte qu'elle a résolu d(\ soutenir pour l'ancienne Église et rancienn<* monarchie n'absorbait pas toutes les facultés et tous les loisirs que lui laissent des affections qui prennent dans son cœur une place plus grande encore , beaucoup trop ijrande pour son repos , pour sa vie même.
Marie Stuart n'est mêlée aux débats du xvr siècle que pendant vingt à vingt-deux ans. Dans cet espace de temps elle déploie une grande activité. Fille d'une princesse de Lorraine et d'un roi d'Ecosse, associée un instant au trône de France, et prétendant à celui d'Angleterre, élevée avec soin, parlant quatre langues y compris le latin, aimant les lettres et convaincue, comme elle le dit dans un discours latin prononcé au Louvre , qu'il sied à une Jemme de les cultiver; amie de Ronsard, de Branthôme, (le Lhôpital , elle eût voulu rivaliser en poésie avec ce (jue la France avait de plus distingué, avec Clément Marot. Et elle ne l'eût pas tenté sans gloire , car elle sut habilement imiter Horace dans la plus belle strophe que nous ayons d'elle * ; mais après quelques essais de prose et de poésie, les affaires, les révolutions et le martyre l'enlevèrent tout à fait à la littérature. Elle fut une des personnes de son siècle qui écrivit le plus, il est vrai , et nous avons d'elle sept volumes petit in-folio ; mais ce sont des lettres d'affaires , des mémoires politiques , des instructions de diplomatie. Ce qui y domine exclusivement, ce sont la religion , le droit public , c'est le droit international ; ce sont des questions de succession, de dynastie, d'indépendance souveraine; cesonl des questions de juridiction , et enfin une question de vie ou de mort pour l'auteur. Dans ses tribulations, Marie Stuart écrit à tout le monde'-; mais dans toutes ces lettres, dont aucune n'est adressée à un savant , le poëte disparaît : pas la moindre allusion aux
• La nef (jui disjoint nos aiiiouis.
N'a eu de moi que la mollit'.
* Unies, Imtruciwus cl Mémoires de Uutic Miiart, J.on(lret>, IS 44 olsuiv. * vol. pelil in-folio.— l/édileur do ces dociiniciils, M. le |)rince Labanoll , a consacré fjualorze aiib à celle niagnilique publicalion, où il donne sept cent Irenlc-six pièces, dont plus de quatre cents étaient inédiles.
Muse'8, pas la moindre mention ni critique d'un volume, d'un discours, d'un vers.
!l n'y est pas même parlé d'une bibliothi>que , et je ne sais si Marie Stuart en possédait une. Elle parle quelquefois rubans, étoffes, bagues, joyaux et tourterelles, cettft malheureuse prisonnière toujours dominée par ses passions et par ses ennemis, mais jamais elle ne parle livres.
Dans V Ivven taire des joyanx , rmisselle d'argent **f autres besofjnes , au cabiupt /\\ n'est question, en fait de littérature ou d'objets d'art, que
D'un livre d* Heures.
D'un (frand livre d^hislnircs, en taille douice et auirrs.
De plusieurs cartes.
De quelques globes terrestres et célestes.
Et d'un assez grand nombre àe portraits de souverains^.
Sous ce rapport , son inventaire ne soutient pas le parallèle avec celui de la duchesse de Flandre , dont nous avons donné VExtraict relatif aux livres.
Mais cela est tout simple. Prisonnière et réduite chaque jour à plaider pour sa vie ou sa liberté , la reine d'Ecosse a dû s'occuper avant tout de ses affaires , et en écrire dans un style bien différent de celui que nous avons vu dans la coquette correspondance de la reine de Navarre.
Marie Stuart cependant trouva dans ses infortunes du loisir et de la sensibilité pour adoucir celles des autres.
La lettre que nous publions ici poui* la première fois et qui avait échappé aux recherches si dignes d'éloges de M. le prince Labanoff, de M. Strickland [Letters of Mary] et de plusieurs autres, est une preuve frappante de -cette vérité.
Elle est écrite de la prison de Sheffield.
Elle est faite, si je ne me trompe, en faveur d'une amie qui n'ose demander un peu de liberté au prince qu'elle
Lettres, Instructions tt Mémoires de Marie Stuart, t. VII , p. 244.
sert, et auquel on n'en demandait pas volontiers, Philippe II. Et cependant la duchesse de Féria et sa famille semblent vivement désirer qu'elle puisse un peu quitter la cour de Madrid.
Le mot de Sheffleld place la lettre dans les années 1570 à 1583.
MARIE STUART A PHILIPPE IL [Autographe signé. — Bibliothèque publique de Saiot-Dié.]
Sheffield, 12 octobre [15...]
Monsieur mon bon frère , l'ancienne amitié conti'aclée entre la duchesse de Feria et raoy, etTobligation que je luy ay pour les bons offices qu'elle a faicts pour moy et les miens, m'obligent d'avoir soing de sa préservation. C'est pourquoy, ayant entendu qu'elle est devenue maladive, et que l'ayr du pays luy est un peu contraire , j'ay entrepris de vous supplier de luy commander de changer de pays pour essayer de recouvrer sa santé et prolonger sa vie, laquelle je sçay sera tousjours dédiée à vostre service très-fidellement en [quelque] lieu qu'elle demeure. Je sçay que ces (sic) parens serront solicités, mays que pour le respect, digne de l'honneur qu'elle areceu par le sçu de son mari en vostre pays , pour rien elle n'aquiessera , si il ne vous plest , par Tamour de moy et de ses mérites, la descharger de telles cérémonies, en cas si important que de sa vie.
Et je m'en sentiray d'autant plus obligée vers
vous, que je l'ay chère; priant Dieu, Monsieur mon bon frère , vous avoir eu su sainte et digne garde.
Vostrc très allectionnée bonne sœur et cousine,
Marie.
Sheflield, xii iroclohre.
On lil à l'cxlérieur les lignes suivantes écrites d'une main peu exercée : « The quene of Scotlands leler lo the king of Spaine coneerning the duchés coniing in uulof Spaine,» c'est-à-dire, « Lettre de la reine d'Ecosse au roi d'Espagne, concernant la duchesse devant sortir d'Espagne. »
Celte lettre, du format in-folio, paraît autographe; la signature l'est dans tous les cas.
A l'extérieur elle porte cette adresse : « Au Koy catholique Monsieur mon bon frère. »
i{EM ARQUES SUR LA LETTRE DE MARIE STUART.
La belle reine d'Ecosse a écrit souvent à son frère le roi d'Espagne, qui avait demandé sa main pour son tils, pour ce même don Carlos dont l'histoire a célébré, avant la poésie, les amours malheureuses pour Elisabeth de France. D'ordinaire c'est des dangers où la religion commune de PhiUppe et de Marie est en Ecosse qu'elle eiUretient ce prince , comme elle en entretient sa femme , la reine Elisabeth, son ministre, le cardinal (iranvelle, ou leur chef spirituel à tous, le pape. Ici c'est pour une atl'aire particulière qu'elle lui écrit du château de Sheflield , celle de ses prisons où elle passa quatorze ans et qu'elle appelle ailleurs son eafroile prison. Ce dont il s'agit ce n'est qu'un congé pour une dame de la cour d'Espa^nie. Mais cette dame qui est mal à son aise ou malade à la cour de IMiilippe 11 , c'est la duchesse de Féria. Celte dame est-elle attachée au
service de la reine ? est-elle une des domestiques du roi , comme on disait alors? je l'ignore. Mais dans tous les cas son congé n'est pas chose si aisée qu'elle peut le paraître ; ce qui le prouve , c'est qu'il faut l'intervention d'une reine malheureuse elle-même pour obtenir cette grâce , et que l'intervention royale a été sollicitée. Cela est évident. Cela résulte de toute la tournure de la lettre. Aussi que de précautions la reine est obligée de prendre ! Philippe est si ombrageux , Philippe compte pour si peu la vie de ses serviteurs , Philippe est si jaloux de leur dévouement ! C'est pour cela qu'on lui dit ces trois choses : Il y va de la vie de la duchesse ; cependant ce n'est pas elle , ce sont ses parents , qui solliciteront le congé ; c'est si peu elle qu'elle n'y acquiescera même pas, à moins que le roi ne lui commande de voyager. Elle sera d'ailleurs au service de Philippe , en quelque lieu qu'elle se rende.
On n'est pas plus ingénieux que Marie , et on n'est pas plus simplement dans le vrai. Elle sait qu'il n'y a pas d'autre moyen de réussir, et elle veut réussir pour la duchesse. « C'est mon amye; je l'ay chère, » dit-elle. Rien de plus délicieux que cette simplicité d'expression , si ce n'est le sentiment qui la lui inspire. J'ignore si ce tour de phrase ,J<? l'ay chère, était alors commun en France , mais je sais qu'il s'est conservé ailleurs.
La duchesse de Féria , l'amie de Marie , était-elle la femme du duc de Féria qui joua un rôle à Paris dans les intrigues et dans les guerres de la Ligue, sur lesquelles notre attention va être appelée par les textes qui suivent?
LETTRE DE HEiNRl III A SIXTE-QUINT,
NOTB INTRODUCTIVB.
Le beau-frère de Marie Stuart eut comme elle le tort de donner légèrement sa confiance, et son règne est cité, à juste titre, comme le type d'une ère de favoris. Cependant Henri III ne consulta en France que des Français , et s'il écouta souvent ses mignons ou sa mère , il sut du moins écouter aussi ses ministres et ses magistrats.
Parmi les conseillers de Marie Stuart nous avons rencontré tout à l'heure le cardinal Nicolas de Pellevé , évêque d'Amiens. Ce prélat, par des prétentions peu justifiées, (Joima lieu , de la part de Henri III , à une lettre qui , dans la circonstance difficile où elle fut écrite, fut un modèle de sagesse pour les principes, et de convenance pour le langage.
En effet, voici la situation où se trouvait Henri III quand il la fit écrire. La Ligue, au service du duc de Guise, venait de formuler ses prétentions. Le 13 février 1588, elle avait rédigé à Nancy un Mémoire en onze articles, dont les principaux portaient : la publication du concile de Trente , l'établissement de l'inquisition et le changement du gouvernement de l'État. Elle avait préludé à ce changement par la journée des barricades; elle n'était pas allée jusqu'au bout, mais elle avait chassé le roi de Paris , et elle avait exclu du
trône le roi de Navarre. Elle comptait faire le reste aux États de Blois dont Henri III fit l'ouverture le 10 octobre. Et telles y étaient les chances du duc de Guise qu'il n'y eut plus enfin aux yeux du roi qu'un seul moyen de conserver la couronne : c'était d'ôter la vie au chef de la Ligue. Henri III n'était pas encore arrivé à la pensée de ce crime , qu'il n'accomplit que le 28 décembre. Mais il sentait déjà toute les difficultés de sa position, lorsqu'il fit écrire, le 16 novembre, la lettre suivante, où il défend si noblement ses droits vis-à-vis de Sixte V, dont l'assistance lui est si nécessaire.
HENRI ni AU PAPE.
[Copie. — Codices gallici de la Bibl. du Roi, à Berlin. Cod. 38 in-folio.]
Blois, 15 novembre 1588.
Très-sainct Père, nous avons entendu que le cardinal de Pellevé veut mouvoir quelque différent en cour de Rome pour une pension qu'il prétend sur Tarchevesché de Narbonne, [ce] qui aeroit vraye trop préjudiciable à nostre auctorité et aux droicts de nostre royaume , attendu que nous auons notables intérests en la forme de la constitution d'icelle pension. Au moyen de quoy, le dit différent estant entre deux cardinaux nos subjects , et le dict bénéfice ez terres de nostre obéissance , ne pourrions souffrir que le jugement s'en fist ailleurs qu'en nostre justice.
A cette cause nous en avons voulu escrire à votre Saincteté , à ce que sou bon plaisir soit , comme
nous l'en supplions, nous faire renuoyer le tout pour en eslre décidé et traicté en nostre dictejustice, ainsi que nostre amé et féal conseiller d'Estat et ambassadeur près vostre saincteté, le marquis de Pisany, luy en fera plus particulièrement instance de nostre part.
Etsurce, très sainct Père , nous prions Dieu, etc.
Henry.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
La preuve que le roi de France réclame dans une affaire où le droit et l'usage ne sont pas très-nettement pour lui , c'est qu'on peut en saisir la cour de Rome directement , sans passer par celle de France, et qu'il peut intervenir de Rome une décision qui affaiblirait l'autorité et les droits du royaume. Si Rome donne la pension sans consulter le Roi , la couronne est blessée. Pour la question de fond, la pension^ point de difficulté. On ne la refusera pas au cardinal; mais on a en France un notable intérêt en la forme. Les deux cardinaux qui se disputent le bénéfice sont Français ; il est es terres d'obéissance française. Si Rome en dispose sans le roi , le droit de la France de disposer de ses bénéfices , le droit du roi, est violé. Or cela serait d'un exemple funeste au moment où une faction plus forte que lui foule aux pieds son autorité. Nous ne pourrions souffrir, dit Henri III, que le jugement se fit ailleurs qu'en notre justice. Ces mots sont nobles et fermes , mais ils sont adoucis par ceux qui suivent : Nous supplions votre Sainteté, que ce soit son bon plaisir.
Uenri est d'ailleurs très-décidé à l'emporter; son ambassa-
deur suivra l'aflaire. Et c'est là ce qui mérite d'être remarqué , c'est l'importance mise à une question de prérogative dans un moment où les États de Blois sont réunis, où il s'agit de ressaisir le sceptre, de se délivrer de Guise et de la Ligue , de redevenir roi comme on l'était avant la sainte fédération.
Sous le rapport du style, la lettre est remarquable aussi. Semblable à celle de Marie Stuart par le ton de convenance et de politesse , elle l'est encore par la simplicité et la pureté de la forme. Le langage a fait des progrès sensibles ; on touche encore à la Renaissance, toutefois on en répudie déjà la flatterie prétentieuse et bavarde.
Mais avec les défauts de l'érudition avaient disparu l'instruction solide, l'étude des classiques anciens. On s'en occupait peu sous Henri 111 ; on n'aimait que le sermon , la controverse , le libelle , le roman ; en un mot on était tour à tour ergoteur, dévot, licencieux et fanatique. Or rien n'altère plus les lettres que ces mœurs-là.
Le successeur de Henri III fut beaucoup plus lettré que lui; mais il ne régnaque l'espace de vingt et un ans, et comme les mœurs ne se transforment pas sensiblement dans un temps aussi court , le progrès des lettres ne fut pas non plus très-sensible, du moins dans le langage. Un document émané de Henri IV, et que nous allons donner, indique même une sorte de retour sous ce rapport.
Il est vrai de dire , toutefois, que cette pièce est un peu antérieure à celle que nous venons de publier, et qu'elle est écrite dans le goût de la cour de Navarre.