‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 56 sur 137 · LETTRE DE CASAUBON [A BONGARS · texte numérisé non relu

LETTRE DE CASAUBON [A BONGARS

NOTE INTRODUCTIVE.

Henri IV , pressé de remettre sus l'université de Paris , aurait voulu que M. de.Casaubon s'y rendît immédiatement. Pour aplanir tous les obstacles , il avait traité lui-même de la liberté du professeur avec les consuls de Montpellier, et il avait fait les frais de route du savant voyageur. Cela s'était passé en janvier 1599. Cependant Casaubon ne put arriver à Paris que l'année suivante. 11 avait besoin de conférer de son avenir, de sa transmigration et de sa position h Paris, avec son ami de Vicq, qui habitait Lyon. Il se rendit en cette ville avec sa famille, et en attendant que sa femme, qui était allée à Genève recueillir l'béritage de son père, en lût revenue , il s'y mit à corriger son édition d'Athénée. Des épreuves à corriger et une succession à mettre en ordre sont longues afl'aires. Au milieu des siennes, Casaubon fut obligé de s'interrompre pour aller à Genève se mêler de celles de sa femme. La fortune de Henri Etienne ne se trouvait pas; elle était toute délabrée. Le célèbre typographe laissait de beaux manuscrits et une grande bibliothèque ; mais ces trésors étaient grevés d'engagements qui les dévoraient. Casaubon, qui avait compté sur cet héritage pour assurer sa position et le sort de sa famille à Paris, fut

cl'antant plus agité par cette découverte, que le traitement annoncé par Henri IV n'était pas encore fixé.

C'est dans cette situation d'esprit qu'il écrivit de Genève la lettre suivante.

CASAUBON A BONGARS

[Autographe *. Munich. — Bibl. de rUnivorsit?, cod. 90, A.]

Monsieur,

Il i a quelques sepmaines qu'estant à Lyon je receus vos lettres escrites de Paris; et depuis aiant esté contrainst de faire un voiage icy, où ma femme est sur le point d'accoucher, aidant Dieu ,

* Les quatre lettres qui suivent, et que nous avons choisies dans un assez grand nombre d'autres du même écrivain mais offrant moins d'intérêt , sont autographes et inédites. Elles se trouvent à la bibliothèque de l'université de Munich.

Cette bibliothèque , qui doit être distinguée de la Bibliothèque royale , est placée dans un édifice nouvellement construit sur les ordres et sous la haute direction de S. M. le roi de Bavière, à l'extrémité nord de la rue de Louis. Administrée par le savant doyen de la Faculté de théologie, M. Doellinger, elle est sans contredit une des plus belles bibliothèques d'universités. En Allemagne , on appelle ainsi les collections uniquement destinées aux étudiants et aux besoins de leurs professeurs , et toutes les villes d'université ont des établissements de ce genre. Celui de Munich se distingue par sa richesse. Tandis que la bibliothèque universitaire de Vienne, différente delà bibliothèque impériale, ne compte que soixante-dix mille volumes , et celle de Berlin , qu'il faut distinguer aussi de la Bibliothèque royale, que quarante mille, celle de Munich en compte déjà plus de deux cent mille.

Monsieur de Vie m'a envoie les vostres du 18 de juillet escrites à Francford.

Par là je suis confermé en la certaine asseurance que j'ay, que où que soies, Trspicpepstç r-hv èixov irni^w xai h^tlîx^\)<;(fàloLq\ Aussi pouvés-vous estre asseuré que, où que je sois, vous aués un très entier ami et serviteur.

Je vois bien que il ne vous faut plus tenir pour François, je dis quand [sic] à votre habitation. Si vous n'estiés très utile au service du Roy, vous pourries à Taise demeurer à Orléans ou Paris. Hœc est species humanœ felicitatis. Delatus tibi ah opiimo principe honos eœtorrem te patria tua faciet^. Mais Dieu veuille qu'aies tousjours occasion de regretter le pais de vostfe naissance. Ce qui semble que ne feres longtems, si non impedierit divina providentia quœ miscetur ah improhis Cleonihus [?] , quœque tam .... ridetur^,

Sed p>ld(7Cf'niJ.<x mittamus^. Je vous ai par cidevant adverti de mon départ de Montpelier par commandemens du Roy, qui, et de bouche et par lettres, jusait me esse suum^ . Mais arrivant à Lyon, sur le tems des grandes questions pour l'édit, M. de Vie

* « Tu portes avec toi mon souvenir et celui d'une tendresse infinie. »

• « Voilà un exemple de la félicité humaine. Un prince excellent te confère une dignité cminentc : elle t'exilera de ta patrie. >»

' « A moins que la divine Providence ne l'empêche, elle qui est un nl)jet de dérision pour les impies et les insensés [?]. »

* « Mais laissons-là le blasphème. >

• « A voulu que j'entrasse à son service. »

a esté d'advis que je marrêtasse là quelque tems , et i fisse imprimer nostre travail sur Athénée : qui demandoit du tout ma prœsence et loisir pour i vaquer. Cest à quoi je travaille à présent, désirant incroiablement qu'il plaise à Dieu me faire voir la fm d'un si fascheux ouvrage. Icelui aschevé, il me semble que rien ne me sera difficile. Que si messieurs les Wehela persistent en leur volonté, ie désire vacquer à imprimer ce qu'ai longtems médité sur beaucoup d'auteurs.

Quand au [sic] gages que Sa Majesté ma or^ donné, ils demeurent là iusques à ce que mes amis trouveront moien d'effectuer leur dessein, qui est de me faire seurement assigner les gix cens escus, quorum faustaspes in animos singulhs^ ^ sans que je floi chargé de autre chose que d'estudier et escrire.

Hœc summa est rerum mearum^ atque adeo voto^ rum''. Mais vous sçavez [ce] que c'est de la cour, et in quœ tempora vivi pervenimus^. Et virtus et litterœ laudantur et algent^.'Amici tamen bene sperare mejubent, Magnus vero Vicquius etiamprœstat quotidianis officiisut benesperem, 0 rarum amicitiœ exemplum! Sic vero habe ; nisi obstaret illud iinum quod sapientibus carius et antiquius etiam vita esse débet ^ poteram gloriariy inventum mihi etiam in terril cer-

* « Que quelques-uns espèrent obtenir pour moi. »

• « Tel est le résumé de mes affaires et «le mes vœux, »

• « Et en quels temps nous vivons. »

* Allusion au mot : ProMias Utudatur et (lUjc.t, de Juvrnal.

tum studiorum et liber orum meorum prœsidinm. Sed hœc Deiis Opt, Max. sic dyaBov xpivs?.

Vale amicissime et velu mbis doçtissim^ vir,

Genevœ occupato curis animo êcHpsi,

Futurus œternum* tuus il oXoxXVjpou ,

Au dos : « A Monsieur Monsieur Bongarg, e^^nt an AlemaigQQ pourras affaire» de Sa Majesié , à Francfort. «

REMARQUES gUR C5TTE lETTREt

Pour bien comprendre toutes les allusions de cette pièce si curieuse , il faut se rappeler que Jacques Bongars , à qui elle est adressée et qui figure avec honneur dans l'histoire des lettres , tenait à la réforme , et que ses amis craignirent souvent pour sa position , quoiqu'il y eût au contraire toutes les raisons du monde pour que le roi de France employât de préférence un homme de sa religion auprès des princes d'Allemagne. Aussi Bongars conserya-t-il son poste , où il rendait d'honorables services.

Cela entendu, parcourons quelques passages de la lettre.

' « On célèbre la vertu et les lettres, on les laisse se morfondre, et cependant me» amis veulent que j'espère. Quant au grand de Vicq, il veut par ses bons oflices de tous les jours que je puisse espérer. Quel rare exemple d'amitié 1 Mais ceci est pertain : n'était une seule chose qui doit étra plus ffbàr^ e|i plu4 vénérable au» 69ga» qua la m aila^méma , ja mi^ giorifieraip d'avoir trouvé pn cp monda une protection a^surpe pour mes éludes et mes enfants. Mfiis le Dieu très-bon et très-grand tournera cela au bien. Porte-toi bien et aime-moi , très-javant homme. Écrit à Genève, rpsprit chargé de soucis, par celui qui sera à jamais entièrement le tien. »

II en est qui demandent un peu plus de jour, mais qui en répandent à leur tour sur l'état des lettres et celui des mœurs du temps.

Remarquons d'abord le style de Casauboh. Son langage est non-seulement hérissé de réminiscences grecques et latines , mais inférieur à ce qu'il est dans les écrits de l'époque. Ainsi Casaubon , qui dans une de ses lettres met : « Ma femme vous baise les mains , estant sur le point d'accoucher, » construction qu'il aurait bien su éviter en latin , met encore ici : Ma femme est sur le point d'accoucher, aidant Dieu, ce qui est ridicule aujourd'hui et n'est pas des bons auteurs de l'époque. Mais M. de Casaubon , d'ailleurs parfaitement élevé , faisait si peu de cas de sa langue maternelle que le père Cotton , qu'il n'aimait pas , disait de lui : « Il est à ce point helléniste et latiniste qu'on le prend pour un paysan dès qu'il parle français. » Ce n'est donc pas le français du temps que nous avons dans ses lettres , c'est le français du savant qui ne sait pas sa langue.

En effet, M. de Casaubon , si ingénieux dès qu'il parle la langue de Rome ou celle d'Athènes , est maladroit comme un écolier aussitôt qu'il parle celle de Paris. « Je vois bien, dit-il à son ami le diplomate , qu'il ne vous faut plus tenir pour François , je dis quand à votre habitation. » Il ne se donne pas même la peine de chercher, ou n'a pas le bonheur de trouver le mot de résidence , le seul qui pût convenir.

Il ajoute très-ingénieusement : « Dieu veuille qu'ayez toujours occasion de regretter le païs de votre naissance , ce qui semble ne ferez long-temps , sinon , etc. » Mais je doute fort que cela soit très-intelligible. Voici ce qu'il veut dire : Je souhaite que vous gardiez longtemps votre douleur de ce qu'on vous retienne en pays étranger ; mais , à moins que la Providence n'arrête les desseins de nos adversaires , je crains qu'on ne nous persécute et ne vous laisse pas regretter d'être hors de France.

De ces craintes générales il passe à celles qu'il a sur son propre avenir. Il est arrivé à Lyon au moment des grandes questions que soulevait l'édit de Nantes. Cet acte, rendu en 1598, rencontrait à l'application des difficultés inattendues et des interprétations arbitraires. Il y avait là de quoi alarmer un homme très-préoccupé de ses intérêts de famille et à qui M. de Vicq , bon catholique , insinuait qu'il valait mieux attendre à Lyon , où sa maison était ouverte au savant , que le ciel se fût un peu éclairci à Paris , que d'y aller pour en ouvrir une au milieu des signes précurseurs d'une tempête. M. de Vicq avait raison. Les lettres de Casaubon vont nous apprendre combien il lui fut difficile de se loger à Paris à cause de sa religion. M. de Vicq trouvait d'ailleurs un excellent moyen de tout sauver : la correction des épreuves d'Athénée était , dans les circonstances , un prétexte bien trouvé. Mais son docte ami , impatient d'arriver au grand centre où aspirent encore les savants de France, trouvait ce iY?i\âi\ fascheux , et, en véritable enfant , pensait que, celui-là fini, tout autre lui serait plus facile. Cela était, dis-je , d'un grand enfant. Il n'était pas aisé sans doute de donner un bon Athénée avant ceux de Wesseling et de Schweighaeuser , mais il n'y avait pas là de raison pour se décourager. D'ailleurs là n'était pas la question aux yeux de M. de Vicq, esprit sensé, et qui voulait qu'avant tout la position pécuniaire de son ami , position mal assurée par la lettre de l'auguste Béarnais , fût fixée par la correspondance. Casaubon , une fois arrivé à Paris, ne pouvait plus faire de conditions; il fafiait donc en faire auparavant. Cela était d'autant plus nécessaire que Casaubon était plus pauvre et que certains professeurs de l'université de Paris y faisaient plus de dépense. Or, plus cette existence aisée les classait bien , plus leur exemple devenait une source de désagréments pour le pauvre collègue de Montpellier. Il s'agissait donc pour Casaubon (ïohianïr seurenient six cents escus.

M. de Vicq les espérait pour lui , et leurs amis communs, Auguste de Thou et Jacques Gillut, l'un président, l'autre membre du parlement , travaillaient avec dévouement à les lui faire obtenir. Casaubon lui-même ne demandait pas mieux que de croire qu'il avait trouvé enfin, pour lui le moyen d'estudier et d'escrire , pour les siens un port assuré, n'était un obstacle. Mais d'abord cet obstacle existait. Puis les arrangements pécuniaires n'étaient pas aussi avancés qu'il le croyait. Mais Casaubon, crédule comme tous les savants qu'on flatte , et timide conmie tous les savants qu'on appelle à Paris, aimait à se faire illusion et à se cacher les inconvénients qui l'effrayaient. On va le voir, 11 n'ose s'expliquer clairement sur rien , niême avec l'ami auquel il ne devrait rien celer.

Il parle d'un obstacle , mais il n'ose dire quel il est. C'est cependant la chose la plus simple du monde, la chose qui doit être la plus chère et la plus sacrée à l'homme. Car c'est la foi religieuse qu'entend Casaubon. Or ce qui l'inquiète , c'est l'interprétation , ce sont les grandes questions de l'édit. Cela l'agite d'autant plus que cela tombe sur lui au milieu des embarras d'une succession délabrée. C'est pour cela qu'il écrit le cœur plein de soucis {occupato curis animo) .

Les affaires de Casaubon furent si longues ou ses hésitations si grandes ^ qu'il n'arriva à Paris qu'en février.

Et deux mois ne s'étaient pas écoulés , qu'il aurait déjà voulu ne pas y avoir mis le pied.

Voici une lettre qu'il écrivit dansées dispositions.

CASAUBON [A BONGARS?]

[Autographe. Ibidem, Sans adresse. Illisible dans quelques parlies.J

Paris , 29 avril 1600.

Monsieur,

Je vous suis redebvable de plusieurs letres* , que j'ai receu [sic] tant à Lyon qu'ici , auxquelles je n*aî peu faire responce pour ne sçavoir où estiez, ou pour n'avoir eu loisir. J'en ai fort peu. Je suis ici des deux mois. J'ai laissé mon livre* à Lyon, proche àestre achepvé. Ce sera, Dieu aidant, pour la prochaine foire.

Le Roi se résout à me retenir ici : non sans difficulté pour la crainte qui a saisi ce grand Hercule de depplaire au Pape, qui lui en a jà fait reproche. Touteffois il demonstre le vouloir. Monsieur de Roni [sic] aussi i apporte de l'alYection. Je ne puis pedem re ferre \ ï ta que certo expectarê quem exitum

* Je conserve l'orlhographe de Toriginal, mais j'ajoute les accents qu'il faut pour l'intelligence du lexle.

• L'Alhénée dont il a parlé.

' Porter le pied en arrière , reculer, « Je m'efforce donc d'attendre

sit Deus daturus y nam multa animum meum suspens siwi tenent, Vxor, liber l et libri Lugduni adhiic hœrent, Unde non prius movehuntur quam exploratum fucrit (jaid hic mihi sperandum sit^ quid metuendum, Mensem Maium totum huic deliberationi impende [ lettres effacées] magno enim metu tenemur^ ne temere aliquid faciamus , quod nos postmodum Epimetheos [?] fuisse arguât, Sedenim hic rerum est status^ ut unus Deus 6 •KâvxoL £lâ(ù<; de futuris pronuntiare aliquid possit. Mortales omnes hic cœcutimus , nisi quod -npôùnlov illud

agi y ea moliri hostes regni hujus ut manere

nos videatur ihàç xaxwv.

Hœc scribebam ut allatœ a rege literœ quibus jubeniur equo citato ascendere et Fonte bellœ aquœproflcisci, ob certamen illud quod est inter Plessiaci dominum et episcopum Eboracensem. Deus OPT. MAX. eiç àyaQbv xpivoi. Nam aliquid parum [effacé : faustum?'] prce-

l'issue que Dieu voudra donner. Car il est beaucoup de choses qui tiennent mon esprit en suspens. Ma femme , mes enfants et mes livres sont encore retenus à Lyon. Ils n'en partiront pas avant que j'aie pu voir ce que je dois espérer ou craindre ici. Il me faudra consacrer à cela tout le mois de mai. Nous sommes, en etlét, agités fortement par la crainte de faire quelque chose qui puisse nous convaincre d'avoir agi imprudemment [?]. Mais, au fait, tel est l'état des choses que Dieu seul, qui sait tout, peut prononcer sur ce qui en adviendra. Nous autres mortels, nous y voyons comme des aveugles , si ce n'est ce point , c'est que les ennemis de ce royaume travaillent en sorte que nous ayons le sort le plus funeste [une Iliade de mau\].

« J'en étais là lorsqu'il m'a été apporté , de la part du Roi , des lettres qui m'ordonnent de monter à cheval pour me rendre à Fontainebleau , au sujet de la dispute qui s'est élevée entre le seigneur Duplessis et l'évéque d'Évreux. Que le Dieu très-bon et très-grand y donne une issue favorable.

sagit. Speramiis tamen Deum nobis affuturum, Vale vir charissime, et hybridœ epistoîœ ignosce. Plura <jvv 0c w ut fuero inde rêver sus* Habe me interea

Tui œternum observantissimum Is. Casaub.

A Paris, 29 avril 1600.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Ainsi , au bout de deux mois , le savant déjà se décourage , et à ses yeux rien de plus sombre que le ciel de Paris. Le roi est résolu de le retenir ; le principal ministre le protège; trois membres éminents du parlement [ dont l'un président, l'autre premier président, Achille de Harlai] le chérissent et le comblent de preuves d'attachement. Cela ne suffit pas à son esprit un peu faible et inquiet. Le pape ne veut pas de lui; il a fait, à son sujet, des reproches à Henri IV, et cet Hercule craint de déplaire au chef de l'Église ! Les ennemis du royaume travaillent à la ruine de la réforme et des réformés ! H faudra tout le mois de mai pour bien examiner ce qu'on doit craindre , ce qu'on peut espérer dans cet état de choses. Et je ne puis plus reculer, s'écrie le savant. J'ai laissé à Lyon tout ce qui m'est cher, mais il ne m'est plus possible d'aller en arrière. Où aller?

Cela présage chose peu bonne. Nous espérons loulcfois que Dieu nous assistera.

« Porlc-toi bien , homme illustre, cl pardonne celte épîlre hybride [en deux langues]. Je l'en dirai plus quand je serai de retour de là [Fontainebleau],

« Tiens-moi en attendant ton très-dévoué à jamais. »

— A Lyon? Je n'y trouve (jue 1 |i(»spitalité de la maison de Vieq. — A (Icnèvi;? Je n'y tiouverais que rindittérence des uns, l'hostilité des autres, des procès avec |es parents de ma femme. — A Montpellier? Il a fallu quitter les consuls; ils avaient trop de peine à me tenir leur parole. •

Une lettre du Roi vient brusquement suspendre ces contidences. Loin de calmer des inquiétudes, elle en soulève de nouvelles. Assister delà part du roi à la conférence de Fontainebleau entre Duperron et Duplessis, c'est fort honorable; mais Henri IV veut qu'on s'y prononce. C'est pour cela qu'il a choisi quatre juges du camp , deux catholiques, deux protestants Oij', on sait d'avance en quel sens « le grand Hercule» veut qu'on se prononce; on sait qu'il est lui-même partie et qu'il sera juge. Comment se prononcer contre lui , quand on n'est rien à Paris , si ce n'est par lui? Voilà ce qui inquiète le savant.

H a raison, cette conférence lui fera le plus grand mal ; il va nous le dire lui-même, dans une lettre écrite six mois après.

LETTRE DE CASAUBON A HÉRAULl).

NOTE INTRODUCTlVE.

Casaubon avait assisté à cette fameuse conférence de Fontainebleau où il s'agissait de décider si Mornai avait tronqué , falsifié et violenté ou non les textes allégués par lui dans son traité de l'Eucharistie, et , à la suite de laquelle chacun des deux partis avait chanté Victoire. Au fait, elle avait réellement tourné à la confusion de Mornai , par deux raisons : la première , c'est que le gouverneur de Saumur n'était pas un savant ; la seconde , c'est qu'il avait eu contre lui un théologien , la cour et le roi .

On sait que le roi ne se cachait pas , qu'au contraire , il se faisait gloire de sa partialité. Elle devait prouver la sincérité de sa conversion , ce qui était son plus grand intérêt , sa politique de prédilection.

Cependant Casaubon s'était firé de cette conférence encore plus mal que Mornai lui-même. L'homme de guerre, tout d'une pièce, avait d'autant plus grandi pour ses partisans qu'il avait moins cédé à ses adversaires; le savant, au contraife , mis en demeure par Henri IV de s'expliquer sur la valeur des citations de son coreligionnaire, avait, sinon donné raison à l'évêque d'Évreux , du moins paru abandonner Duplessis*. L'avait-il fait uni(iuement pour rendre liom-

• Is. Casaub. Epistolœ (Roleiodami, 1709, 2 vol. in-fol.), p. 21.

mage à la vérité? ou avait-il été bien aise de rendre hommage à la vérité parce qu'il désirait plaire au roi? ou bien enfin avait-il trahi la vérité pour lui faire sa cour?

De ces trois opinions qu'il fit naître, et dont la première eut peu de partisans , dont la seconde fut adoptée par tous les catholiques , la troisième par tous les protestants , laquelle était fondée?

Quand on dit qu'on n'est trahi que par les siens , on se trompe, on est encore trahi par soi-même. Voici ce que je trouve dans le Diarium latin du célèbre savant, et ce que je traduis très-littéralement :

«( Ce 29 avril. Voilà des lettres du roi qui m'ordonnent de venir sur-le-champ à Fontainebleau , pour assister à la conférence qui doit avoir lieu entre le seigneur du Plessis et l'évêque d'Évreux. J'irai courageusement et confiant dans l'assistance divine; je n'aurai d'autre ambition que de servir la gloire de Dieu. »

Cela est fort bien dit, mais cela n'est vrai qu'à moitié, on va voir ; et ce que l'auteur ajoutera est fait pour gâter singulièrement cet admirable exorde.

« Dans ce voyage je me propose deux choses , de contribuer autant que je pourrai , si l'occasion se présente [cela est bien sceptique, car elle devait certes se présenter], à seconder la propagation de la vérité [c'est la cause de la réforme] et de faire mes affaires domestiques. J'en aurai l'occasion [ici moins de doute, quoiqu'il y eût moins de chances], je l'espère, par M. de Rosny, le seul à qui j'aie confié nos [mes] intérêts jusqu'ici. J'ai, en cela, à traiter de ces trois choses : 1° d'un diplôme où le roi déclare son intention à mon égard et au sujet de la pension qu'il m'a promise; 2° des frais de route pour ma femme et mes enfants; 3° des quatre premiers mois de cette année , dont le dernier jour est écoulé.

«< Cela fait, il me sera aisé de me décider sur l'affaire capi-

taie, mon établissement à Paris. Tant que cela ne serait pas fait, c'est en vain que j'y espérerais quelque chose. »

Il faut en convenir , voilà de singuliers plans de campagne pour une conférence théologique et des dispositions étranges pour un juge qui commence par mettre dans son journal, qu'il veut travailler à la cause de Dieu.

Casaubon ne songea-t-il , à Fontainebleau , qu'à faire ses affaires, comme son collègue et ami, «l'intendant delà Septimanie,» M. de Canaye de Fresne, qui ne tarda pas à quitter la réforme pour arriver à un poste d'ambassadeur?

Cela est difficile à dire.

Ce qui est certain , c'est que de violents soupçons et des plaintes amères s'élevèrent contre lui et M. de Canaye, de tous les côtés , et que ces récriminations n'étaient pas fondées à l'égard de Casaubon. Cet humaniste éminent demeurait, au contraire , fidèle à son parti, quelque désir qu'il pût avoir d'ailleurs d'assurer sa position à Paris. Telle était alors encore la sincérité de ses convictions que rien ne l'affligeait plus que ces soupçons, et que, tout suspect qu'il était, il ne pouvait s'abstenir de condamner lui-même , comme ses coreligionnaires, la conduite de son ami , trop fidèle imitateur de celle de son maître.

Les deux lettres suivantes, adressées à des protestants notables, sont écrites avec ce singulier mélange de sentiments : Casaubon , suspect , gémit à la fois de l'état de suspicion où il est tombé et du parti qu'a pris son collègue de Fontainebleau, de passer au catholicisme. Il n'est rien de plus curieux que cette situation mixte et rien de plus instructif, car les situations mixtes dominent les esprits faibles, et il en est peu de forts.

CASAUBON A M. HÉRAULD.

t Autographe. — Vienne, Bibliothèque impériale. Manuscrits Hohendorf, 136, t. 1.]

Paris, 27 octobre 1600.

Monsieur,

J'avois aprins la nouvelle de vostre mariage avant que recevoir vos letres, et m'estois resioui, que je fais encore, de vostre bonheur.

Le nom de feu monsieur Capel , et de ceste famille m'est des long temps cogneu , et il me semble que j'ai veu à Genève la vefve dudit sieur. Je prie Dieu de tout mon cœur, qu'il vous doint vivre ensemble à son honeur et gloire très longuement, et le Tiepn:loy.£vov èviocvrov facial pulchra te proie parentem *.

Or^ cependant que vous jouissez de ces délectations, j'ai esté martyrisé en diverses sortes. La fin de mon livre d'un costé m'a apporté ^vpiaçèm pjpiatç (Brumnarum caussas'. L'imprimeur m'aiant à Lion fait seiourner près de quatre mois, durant lesquels j'ai esté en perpétuelles fascheries pour la signalée perfidie dud. imprimeur.

Securum non est iter : et in eo mille Uinere difficul'tates : maxime propter charissimam (adhuc enimpost annum xv ceu recens accensa in corde ardet nobis fax

* « Le cours de l'année te rende père d'une UA\p postérité. » (Virg.)

* « Des niyriados de myriades d'embarras. »

hymeneia) uœorem : qtiœ inné^oyao. seœcênth periculis erat obnoœia\

Et après qu' il a pieu à Dieu nous faire la grâce d'estre ici arrives sains et saufs , nouveau souci est survenu de nous loger, et dresser ici tnesnage. Sut* quoi s'est trouvé tant de difficulté que iusques à présent je n'ai du tout rien advancé , pas mesme commencé. Car, quoique Monsieur le premier Prnéaident^, et Monsieur le président de Thou et autres s'en soient meslés et aient emploie tout leur crédit , si suis encore à trouver logis, estant logé où vous m'avez veu, chez mon cousin, thresorier des bastiments du Roi*.

La principale causse de ce retardement est qu'on refuse par tout logis à ceux, qui sont hœretiques, principalement à ceux qui en font libre profession telle que chacun sait que je fais et ma famille. Tellement que je m'estonne de ces imposteurs sycophantes que vous me depaignes par vos letres. Utle heure paravant j'en ai receu de Monseigneut* de Bouillon portantes le mesme. Cest merveille que oïl parle tant de moi pour un tel subiet, sans que j'en donne aucune occasion \ Car quand a Baronius,

' « Le voyage n^est pas sûr et il oflre mille difiicultés surtout à cause de ma chère épouse. Car au bout de quinze ans la torche de l'hyménée brille encore en mon sein comme si elle venait de s^y allumer. Or, étant sur le point d'accoucher, ma femme était sujette à mille danger^. »

* Achille de Harlai.

' Roljert Estienne.

* Il y avait là encore subiet, l'auteur a corrigé et mis nccn^itm .

nu(jœ\ Dieu sçait que pour ne faire parler le monde, je n'ai respondu à sa dernière, il i a plus d'un an.

Brief quiconque dira de moi telles mensonges, et les assurera, il mérite d'estre tenu et jugémeschant, perfide, xat xpicyLOLToi^oLToç ^vjdz'nç^. Vous qui me cognoisses, sçavez mon cœur et l'ardente affection que Dieu m'a donné de servir à sa gloire : si quidem is ego essem , qui promovendœ ipsius cjloriœ aliquid possem^. Je sçai qu'il s'est trouvé quelques inconsidérés ministres, indignes certes de leurs charges, qui se sont licenciés de parler de moi et mesmes d'en escrire choses fausses et controuvées. Mais l'atroce iniure ce [que] ces outrecuidés m'ont voulu faire ne m'esmeuvroit non plus ce [que] les promesses ou menaces des autres. La conférance de Fontain. a ouvert la bouche d'un costé et d'autre aux ignorants, de dire ce qu'ils ne sçavent. Sed melius ista coram\ Cependant je vous puis asseurer. Monsieur le Prœsident, ceux qui parlent ainsi de moi n'ont point de procuration de moi et doibvent estre démentis de toutes gens de bien.

J'attends vostre Martial. Je n'ai ici aucun exemplaire d'Athenee, n'en aiant apporté que quelques uns que mes amis m'ontosté des mains à mon arrivée.

* « Ce sont des contes. »

* « Menteur digne d'être triplement maudit. »

' « Si j'étais en état de faire quelque chose pour sa gloire. »

* « Mais n(jus traiterons cela mieux verbalement. »>

Vous savez que Marcil a fait sur les xii tables, et a cerché toutes occasions qu'il a peu , ut mihi allatraret* . 0 bene quod impiirus cœcus non minus obtuso quam ferino ingenio est! Excogitasset aliquid quod speciem saltem veri haberet, Nunc in féliciter vident pœdagogi* omnes et rident. Hœc sunt orna^ menta scholœ Parisiensis, 0 temporal 0 mores! Sed mitto querelas.

Adieu, Monsieur, et me tenés à jamais

Votre humble ami et serviteur.

Is. Casaubon.

A Paris , ce 27 octobre 1600.

Sur le revers : « A Monsieur Monsieur Hérauld , professeur es lettres grecques, à Sedan. »

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Il paraît que M. Hérauld ou Hérault n'était pas seulement professeur des lettres grecques à Sedan , mais qu'il se trouvait à la tête d'un corps , puisque Casaubon le qualifie de président , et qu'il était un personnage assez important pour qu'on fût bien aise de l'avoir pour soi. Hérault , d'abord avocat au parlement de Paris , était du moins fort savant , même

* « Pour aboyer contre moi. »

* « Heureusement que cet homme impur et aveugle a l'esprit aussi obtus que grossier. Sans quoi il aurait imaginé quelque chose qui aurait Papparence de la vérité. Maintenant, pour son malheur tous les professeurs voient et rient. Telles sont les gloires de l'université de Paris. 0 temps , 6 mœurs ! Mais je laisse là les querelles. »

sur les questions de reli^^ion. On estimait ses Adversana ( 1599), ses notes sur Y Apologétique do Tertullien, sur Minutius Félix, sur Arnobe. Il était d'ailleurs humaniste. On citait ses notes sur les Epiyrammes de Martial. On faisait cas de ses brochures contre Saumaise sur le droit de l'Attique et celui de Rome [imprimé en 1650]. Patin nous apprend qu'il était, comme Casaubon, un de ces érudits qui sans être en état ou en humeur de faire des ouvrages pour leur rx)mpte , annotaient et commentaient ceux des autres ou écrivaient sur toutes sortes de matières avec une grande facilité. [Patin, Lettre XXIX, i. I,p. 121.]

Entre lui et Casaubon, il y avait des sympathies naturelles. Un homme qui avait des querelles avec Saumaise devait compatir à celles de Casaubon avec Théodore Marsile , qui, de professeur de rhétorique au collège des Grassins etau collège du Plessis, s'était élevé à la chaire des belles-lettres du collège de France, occupée d'abord par Passerai, le protégé de Marguerite de Navarre. Hérault écoutait d'ailleurs avec plaisir des médisances contre un homme qui avait fait aussi des notes sur Martial. Dès lors un commerce épistolaire entre lui et Casaubon était une chose toute simple.

Y avait-il de plus entre eux des relations de famille ?

Dans tous les cas, ce que l'auteur de la lettre fait le plus rondement , ce sont ses félicitations sur le mariage de son correspondant. Ce qui lui tient plus au cœur, ce sont ses démêlés littéraires et les soupçons que les ministres, et même le duc de Bouillon, ont conçus à son égard. On le disait gagné par le cardinal Baronius, et il en est malheureux.

C'est encore là ce qui domine dans la lettre suivante, écrite une quinzaine de jours plus tard, et qui n'a véritablement pas d'autre objet que de chercher à détruire ces soupçons , luènie auprès d'un homme à qui son éloignement de France devait à peine avoir permis d'en être informé.

CASAUBON A BONGARS

[Autographe. — Bibliothèque de l'université de Munich,]

Paris, 13 novembre 1600.

Monsieur,

J'ai receu,et vos letres* tant de Francfort que de Strasbourg, et les livres qu'il vous a pieu m'envoier. Je vous en remercie de tout mon cœur, et vous offre tout ce qui dépend de moi , et moi avec, pour votre serviteur.

Je ferai à mon premier loisir plus ample response aux voslres. Cependant ie vous dirai que vous m'auries beaucoup resioui me donnant espérance di^ bientôt vous voir par deçà. Aussi me voiant reculé de ce bien, j'en suis fort marri. Toutesfois j'espère que Dieu vous r'appellerade cest bonorable exil, et vous rendra à nous. Que si il lui plaist vous continuer Ar/Y' otia^, nous vous aurons ici. Je Ten supplie de grande dévotion.

* On a déjà vu l'orthographe de l'auteur.

* Ces loisirs.

Je ne vous puis rien escrire de Monsieur de Frcsne, sçachant iieque ubi sit, neque quid Un agaV . Lorsque j'eslois à Lion, il estoit candidatus legationis Venetœ*, Vous scaves [ce] que cela veut dire. J'en suis très fasché. Dieu scait mon cœur, et i'ai fait mon possible , mesmes adverti ceux que je pensois i pouvoir servir.

Ceux de Saumur qui se sont mis en la teste de sinistres opinions de moi , me faisant une atroce injure, trouveront là-dessus que dire, pour une grande amitié. Cœterum 6 Bebc Travr' è^fopSc xal ttovt'

èiia-KOveL^ .

Adieu , Monsieur, et me tenes

Votre très humble serviteur.

Is. Casaubon.

« Â Monsieur Monsieur Bongars estant pour les aflaircs de Sa Majesté en Alemaigne. »

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Bongars, qui s'intéressait vivement au succès de la réforme en France , quoique d'habitude il dissimulât ces sentiments dans les relations officielles , avait demandé à Ca-

* « Ni où il est ni ce qu'il y fait. »

* « A l'ambassade de Venise. »

' « Au surplus Dieu voit tout et entend tout. »

saubon des nouvelles de son ancien ami , Canaye de Fresne , avocat distingué , conseiller d'État sous Henri III, président d'une chambre mi-partie à Castres sous Henri IV. Bongars s'y intéressait d'autant plus vivement que M. de Canaye avait été avant lui ambassadeur en Allemagne, qu'il s'y était fait connaître comme un calviniste très-persévérant, et qu'on avait appris ses hésitations depuis la conférence de Fontainebleau. On demandait sans cesse à son successeur des nouvelles sur le véritable état de M. de Canaye, et Bongars tenait à pouvoir satisfaire une curiosité qui allait toujours croissant. Il avait prié Casaubon de le renseigner.

C'est à ces questions toutes confidentielles que répond la lettre de Casaubon. Mais au lieu de donner largement ce qu'on a demandé, Casaubon répond avec toute la réserve d'un diplomate : Je ne puis vous rien escrire de M, de Fresne. Je ne sais ni où il est ni ce qu'il fait.

Cela est bien formel. Mais cela n'est pas vrai ; cela n'est pas même croyable. Casaubon et de Canaye ont été amis intimes. Il n'y a pas six mois qu'ils ont assisté ensemble à la conférence de Fontainebleau, qui les a si rudement secoués tous les deux. Or, à entendre l'un d'eux, ils ne se connaissent plus ! Casaubon , après l'avoir dit, prouve lui-même le contraire. J^orsque j'étais à ï^yon, — cela était en juin ou juillet, et la lettre est du 15 novembre — il était candidat à l'ambassade de Venise. Puis, il ajoute : Vous savez ce que je veux dire.

Cela prouve que Casaubon savait à la fois ce que faisait son ami et ce que signifiait ce qu'il faisait. En effet, le savant humaniste ne se trompait pas dans ses soupçons. Philippe de Canaye, (jui se faisait alors instruire à Venise par le P. Possevin , abjura dès que l'instruction fut terminée, et le tout fut suivi de sa nomination à l'ambassade.

Casaubou , qui fait le diplomate avec Bongars en lui d(jiinant des nouvelles sur son ami , le fait bien plus quand il en donne de soi-même. Il sait qu'on le soupçonne, et il prévoit de plus qu'on l'accusera d'avoir poussé de Canaye au (changement qui afflige son Église. Il est donc bien aise de protester d'avance ; mais il proteste sans oser dire la vé-^ rite tout entière sur l'état de suspicion où il est tombé. « J'en suis très-fàché, dit-il. J'ai même averti ceux que je pensais y pouvoir servir [s'employer à Tettét contraire]. Mais ceux de Saumur me feront une injure atroce. Ils diront que mon amitié l'a conduit là. »

11 feint de n'être suspect qu'à Saumur, et il l'est a Sedan et à Genève comme au siège du gouvernement de Mornai.

Le fait est qu'à cette époque tout le monde le soupçonnait parmi les protestants et tout le monde l'attendait parmi les catholiques. 11 passa ainsi sa vie à inquiéter les uns et à désoler les autres , blâmant beaucoup chez les uns, davantage chez les autres, et ne trouvant d'assiette fixe nulle part.

Henri IV le ménagea. Du moins ne fit-il pas immédiatement sur lui de ces tentatives de conversion , de ces assauts de prosélytisme qu'il aimait à faire sur d'autres de ses anciens coreligionnaires. 11 désirait le garder à Paris , et comme il savait que pour cela il fallait lui donner à vivre , il lui assura la survivance de Gosselin , chef de la bibliothèque royale. Cette mesure fut d'abord trouvée bonne. On n'y voyait au premier moment qu'un moyen ingénieux d'ôter la parole à Casaubon , et Henri IV dit en riant au futur héritier de Gosselin, que sa succession ne se ferait pas attendre un an ^ tjue la mort réclamait le titulaire. Mais quand Gosselin eut cessé de vivre , deux jours après , on trouva mauvais que son héritage échût à Casaubon , et ce fut le cardinal Duperron qui eut la place. Casaubon demeura réduit à une position secondaire, qui l'exposait sans

cesse à des discussions religieuses d'autant plus délicates que son supérieur était animé de plus de bienveillance pour le savant. D'autres difficultés déterminèrent enfin le bibliothécaire en sous-ordre à tourner ses regards d'un autre côté et à s'attacher au roi d'Ecosse, Jacques I". Ce prince, devenu roi d'Angleterre, l'attira enfin à Londres, peu après la mort de Henri IV , et le combla de grâces, de prébendes et de marques de confiance.

Toutefois Casaubon n'était pas au bout de ses tribulations et de ses incertitudes quand il mourut, Tan 1614.

Quoi qu'il en soit , Casaubon reçut les honneurs de la sépulture à Westminster, et il est peu de savants qui aient joui de pareils honneurs dans son siècle. Il méritait des distinctions. A l'apogée de sa carrière il était mis au premier rang par tous les chefs de la littérature savante , Pithou, de Thou , Heinsius, Gra3vius, Gronovius, Gruterus, Justus Lipsius , Scioppius , Salmasius , Hugo Grotius , Théodore de Bèze, Scaliger, Bongars , Meursius, Godefroy, qui tous furent heureux d'entrer avec lui en correspondance.

Comme écrivain français il n'a aucun rang. 11 n'a guère écrit qu'en latin, et n'a guère fait que des éditions critiques ou des commentaires d'auteurs anciens. Sur plus de onze cent lettres qu'on a de lui , il n'en est pas vingt qu'il ait écrites en français. Dans le petit nombre qu'il a faites en cette langue , il n'en est pas une où il n'ait eu besoin du grec ou du latin , en un mot de quelque réminiscence classique, pour rendre sa pensée. Il a donc plus fait en apparence pour suspendre les progrès de notre langue que pour les hâter. Cependant , et au fond , rien n'a plus contribué ;i ce progrès que l'étude exacte et l'imitation ingénieuse des vrais modèles du style. Or Casaubon a consacré sa vie à cette étude, sauf un ouvrage de la liberté ecclésiastique (jue lui demanda Henri IV, mais dont il ne voulut pas l'im-

pression quand il lut fait, et sauf quelques traités de polémique.

Ces traités, que lui dicta Jacques I" en réponse aux écrits du cardinal Dui>erron, sont des tableaux de mœurs du siècle. En effet, le roi d'Angleterre et le chef de la bibliothèque royale de Paris se faisant une guerre de plume au moment même où allait éclater celle de trente ans, offrent un spectacle assez étrange.

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