LETTRE DE HENRI IV A CASAUBON
NOTE INTRODUCTIVE.
En effet , si Casaubon est un des types les plus remarquables du philologue dominé par l'habitude de la langue latine et le culte de la Grèce ancienne , il est bien plus encore le type du savant agité par les discussions rehgieuses du temps. Il nous introduit, par ses lettres, au milieu de ce monde si peu connu de nous maintenant.
Dans l'origine , il paraissait destiné à prendre part aux débats de la réforme dans le voisinage de Bâle et de Lucerne. 11 était né à Genève [ 18 février 1559] dans une famille réfugiée de France. Fils d'un ministre renommé en Dauphiné, il était lui-même destiné aux études religieuses; mais son goût pour la littérature ancienne et son mariage avec Florence , fille de Henri Etienne , dont l'imprimerie et la bibliothèque devaient lui donner beaucoup de soucis , en décidèrent autrement. Il aurait voulu ne pas quitter Genève , qui avait toutes ses affections ; mais il ne s'y trouva rien pour lui , et sur la proposition de quelques amis distingués des lettres , il accepta une chaire de grec à Montpellier [1596]. Sa renommée y fut telle qu'au bout de deux ans Henri IV l'appela à Paris , pour y occuper un poste semblable . 11 lui adressa la lettre suivante.
HENRI IV A ISAAC DE CASAUBOxN.
[Publiée dans Catauboni episiolos, Roterodami , mdccix, 2 volumes in-folio, 1. 1, p. 15.]
Paris, 3 janvier 1599.
Monsieur de Casaubon>
Ayant délibéré de remettre sus l'université de Paris , et d'y attirer pour cet effet le plus de savans personnages qu'il me sera possible ; sachant que le bruit que vous avez, d'être aujourd'hui le premier de ce nombre : je me suis résolu de me servir de vous pour la profession des bonnes lettres en la ditte Université. Et vous ay à cette fin ordonné tel appointement que je m'assure que vous vous en contenterez. Partant vous ne faudrez , incontinent la présente receue, devons préparer à vous acheminer par deçà, pour vous y rendre le plustôt que le pourrez commodément faire.
Et afin que l'obligation que vous avez d'enseigner en ma ville de Montpellier, ne vous puisse retenir ou retarder, j'escris présentement aux consuls d'icelle, qu'ils aient à vous en tenir quitte et deschargé, et à vous assister de ce qu'ils pourront en vostre voyage ; pour les frais duquel j'ai donné l'ordre que vous entendrez par les lettres du sieur deCalignon, conseiller en mon conseil d'Estat, sur
lequel me remettant je ne vous en diray icy
davantage.
Sur ce je prie Dieu , Monsieur de Casduboii; qu'il vous ayt en sa sainte garde.
Escrit à Paris ce 3^ jour de janvier 1 599.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
L'université de Paris avait besoin d'être remise sus au sortir des guerres de religion et du gouvernement de la Ligue. Henri IV s'occupa de cette tâche , si digne du petitr-fils de Marguerite de Navarre , avec un intérêt qui n'a pas été assez remarqué au milieu de tant d'autres œuvres de restauration que la France a dues au génie de ce prince. Il était secondé dans cette entreprise par quelques-uns des hommes les plus célèbres de son règne , Achille de Harlai et Auguste de Thou. Cette entreprise n'était pas aisée. Il s'agissait de faire pénétrer dans trois corporations un peu vieilles déjà , j'entends la faculté de théologie , la faculté de droit et la faculté de médecine , des études et des idées nouvelles , celles de la Renaissance , la philosophie ancienne , les lettres grecques et latines. Ce n'était pas tout. Il fallait y faire arriver aussi les nouvelles études de physique, de mathématiques et d'histoire naturelle. Pour cela , on aurait dû tenter ce que le fondateur de l'Université de France fit en 1808 , ajouter aux trois facultés anciennes deux facultés nouvelles , celle des sciences et celle des lettres. Mais les sciences n'avaient pas encore reçu un développement qui les rendit dignes de cette élévation ; on les mit donc avec les lettres dans une même faculté dite des arts, et destinée à préparer les étudiants aux trois autres.
C'était déjà un grand pas. Henri IV en tit un autre en réglant mieux les études de ces facultés , les rapports des étudiants avec leurs maîtres, et tout ce qui concernait les grades universitaires.
Les statuts qu'il tit à cet ettét offrent un des monuments les plus curieux à consulter pour l'histoire des études et celle des mœurs à la fin du xvr siècle. Ils sont intitulés :
Leges et statuta in usum Academiœ et universitatis Parisiensis, lata et promulgata anno Domini 1598^ 13 septembris , juhente et mandante christ, et invictiss. Francorum et Nav. reye Henrico IV.
Ces statuts sont distingués suivant les facultés.
Celui de la Faculté des arts est en soixante-seize articles. 11 embrasse les collèges , dont les directeurs sont appelés gymnasiarques , maîtres et pédagogues. Les élèves ou les étudiants sont qualifiés de hursarii et de scholastici, les appariteurs de bidelli. Le roi y prescrit l'étude des principaux historiens , orateurs , poètes et philosophes de l'antiquité.
Le statut de la Faculté de médecine est en soixante-six articles. Les étudiants doivent assister fréquemment {fréquenter) aux leçons et aux thèses. Les professeurs, quand ils font leurs cours publics, doivent porter une robe {talare), une robe à manches {manicata)^ un chapeau carré {pileum) et la chausse rouge {humerale cocclnum).
Les statuts à la Faculté de droit canon sont résumés en trente-sept articles, dont le sixième veut que l'étudiant écrive fidèlement les dictées du professeur, et qu'il ne se présente ni mal vêtu , ni en chlamyde militaire , ni en toge de plusieurs couleurs.
Les statuts de la Faculté de théologie , en cinquante articles, prescrivent qu'il soit fait des lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament, d'après les scolies et les commentaires des Pères. Les docteurs de la Faculté doivent éviter
les jeux de paumes [sphœrisferm], les cabarets et les autres lieux profanes, ainsi que les gens de mauvaise compagnie.
Ces statuts furent complétés par des articles supplémentaires faits en parlement le 25 septembre 1600. Mais aucune modification fondamentale n'y fut apportée avant l'époque de Rollin.
C'était à la Faculté des arts que les amis de Casaubon avaient fait appeler le célèbre humaniste de Montpellier , le premier de son ordre. Le poste était honorable mais difficile. L'université de Paris n'était ni morte ni trop maltraitée. Quelques-uns de ses professeurs avaient au contraire une existence distinguée et vivaient avec une sorte de luxe , qui allait jusqu'à effrayer leur futur collègue de Montpellier. Mais la difficulté pour un homme de la religion de Casaubon , c'était de bien s'étabhr dans l'opinion de ses collègues et de savoir concilier la liberté de sa parole et de sa conscience avec le besoin qu'il avait de la bienveillance du roi. Or ce prince se plaisait singulièrement à faire des prosélytes dans les rangs de ceux dont il s'était séparé en disant que Paris valait bien une messe; la lettre de Henri IV nous montre que tout dépendait du roi dans l'Université, qu'il nommait directement les professeurs , sans aucune proposition , sans aucun vœu exprimé de la part des Facultés ; qu'il fixait à la fois les appointements de ceux qu'il appelait et les frais de route qu'il voulait bien leur allouer. Ce privilège est demeuré debout dans plusieurs États de l'Europe , et les études y sont aussi florissantes qu'ailleurs. Ce ne sont pas les lois qui sauvent, c'est le bon gouvernement des choses , et le fait est qu'au temps de Henri IV on ne pouvait pas abandonner les choix aux corporations.
A en croire la lettre de ce prince , qui se vante peut-être un peu , son intention était d'aj)peler à Paris le plus de savants qu'il lui était possible. 11 en a fort peu appelé en
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r(^a]it(^. Mais \e choix de Casaubon fut excellent. Le bruit qu'avait M. (Je Casavbon , d^fre le 'premier âv nombre, (^tait-il fondé? et avalt-ll seul déterminé ce chtMx , ainsi que l'assure le roi?
Il s'en faut. Ce n'est là que du style officiel.
Et d'abord Casaubon était loin alors d't^tre le premier, car Scaliger et plusieurs autres qui avaient plus de science et d'illustration que lui , vivaient encore.
En second lieu , c'étaient les amis de Casaubon à Paria qui avaient sollicité son appel et obtenu les allocations ou les promesses désirables.
Quant à ces dernières, Casaubon y tenait d'autant plus qu'il était plus malheureux sous ce rapport à Montpellier et que la maison de son beau-rpère, Henri Etienne, se dérangeait davantage à Genève. Mais malgré l'intervention di» recte du roi , cette affaire ne se termina pas et l'illustre savant ne put arriver à Paris aussi promptement qu'on hi souhaitait de part et d'autre. Cela se conçoit. Les lettres de cour ne connaissent pas de difficultés. Or celles-ci ne s'accommodent guère des hypothèses officielles, et voici une série de lettres de famille, de lettres d'intérieur, qui révèlent des obstacles de tous genres.
Ce sont des lettres de Casaubon.