LETTRE DE DESCARTES A GOLIUS
NOTE INTRODUCTIVE.
Le célèbre penseur que nous venons de remarquer parmi les amis de Christine, avait non-seulement de commun avec elle l'amour des sciences et celui de la philosophie en particulier : comme elle , il s'expatria pour trouver le genre de liberté auquel il tenait le plus. Nous avons vu Christine passer dans le midi de l'Europe , afin de pouvoir professer librement la religion qu'elle préférait. Descartes alla dans le Nord , afin d'y trouver plus de liberté pour sa méditation philosophique. Il se trompa un peu , comme elle devait se tromper à son tour, et quand il se fut convaincu que le pays où régnait alors le plus de tolérance, la république de Hollande , ne lui en donnait pas assez , il accepta l'asile qu'elle lui offrait, et alla mourir victime de son dévouement pour une reine dont le génie l'avait frappé d'admiration.
La carrière de Descartes fut courte. Né le 31 mars 1596, il mourut le 11 février 1650. Chacun sait combien elle fut glorieuse. Il trouva sa gloire pénible , et professa cette maxime : Bene vixlt qui bene latuU. Il avait raison Physicien médiocre , mais géomètre éminent et métaphysicien réformateur , il ne pouvait qu'avoir beaucoup d'adversaires. Or il redoutait les querelles et les persécutions , au point de supprimer son traité sur le système du monde, à la simple nouvelle de Tcmprisonnement de Galilée.
Mais on ne fuit pas sa destinée, même en s'expatiiant. Celle de Descartes fut de rencontrer des antagonistes et des admirateurs dans tous les pays de l'Europe , et d'être combattu par Arnauld, Gassendi et Hobbes, avant d'être adopté par Bossuet , Fénelon , Port-Royal , Pascal , l'Oratoire , et l'Université , qui ne fut pas la première à l'admettre.
Sa destinée fut d'être entendu fort diversement, et de fournir à Malebranclie , son spiritualisme mysticpie ; à Berkeley , son idéalisme absolu ; à Spinosa , son matérialisme de système.
Sa destinée fut enfin d'être pensionné par la France ^ qu'il avait fuie, repoussé de la Hollande , qu'il avait préférée à sa patrie , et honoré par la Suède , même de son vivant , comme il devaiti'être parla postérité.
La conduite de quelques savants de Hollande, à son égard , ne doit pas être attribuée à ce pays , qui sut l'apprécier comme la France et la Suède ; mais on sait , et on voit par la lettre encore inédite que nous publions ici , qu'il y trouva des luttes pénibles.
l\ faut dire, pour l'intelligence de cette lettre, que les savants de Hollande avaient coutume de se poser des problèmes par voie d'affiche , de défis et de primes offertes publiquement, avec consignation des sommes proposées. On prenait pour juges des questions les hommes les plus compétents. Mais le rôle de juge avait ses embarras ; on était ttatté de l'accepter et lent à le jouer. Le moins qu'on risquait était de se faire de vifs ennemis.
Stampion , dans un de ses défis à Wassenaert, avait critiqué Descartes, vers le 15 novembre 1639, en consignant une somme de six cents livres. Des juges furent désignés , et , comme d'ordinaire , ils traîneront l'affaire en longueur
* Le rardin.jl Ma/an'n lui lit dûccrner une pension de mille ('Cus, et le brevet d'une aulre plus considéraljU; encore.
tant qu'ils purent, afin de se compromettre le moins et le plus tard possible.
Descartes impatient avait écrit à Golius , un des juges ; Golius avait eu un deuil de famille : heureux prétexte qu'il s'empresse de mettre en avant dans sa réponse , mais que Descartes accepte comme il le doit.
Qu'on en juge.
DESCARTES A GOUUS.
[Autographe, — Bibliothèque impériale de Vienne.]
[Egraond, près la Haye?] 3 avril 1640.
Monsieur,
Vous m'avez bien obligé et bien fort assuré par la lettre que vous m'avez fait Thonnéur de m'escrire, mais j'espère que vous excuserez aussy mes inquiétudes en considérant combien il y a de temps que nous attendions vostre iugement, sans que i'aye pu scavoir aucune raison qui le retardast, si ce n'est maintenant que i'apprens vostre deuil domestique, lequel m'obligeroit icy a changer de discours, pour me condouloir avec vous, si ie ne pensois que la vieillesse et les maladies qui travailloient la personne que vous regretez, vous donnoient ci-devant plus de suiet de la plaindre que ne doit faire a présent le repos qu'elle a acquis.
Et pour revenir a nostre affaire, ie vous supplie très humblement de considérer que vous ne scauriez si peu différer a la terminer que cela ne soit
grandement preiudiciable, non seulement à W.* et à moy, de qui St.- prend cest occasion de médire, mais permettes, s'il vous plaist, a mon afYection que ie vous die icy franchement, que cela donneroit aussy occasion a plusieurs qui scavent combien elle est claire et indubitable, d'avoir diverses pensées au desavantage de M""' vos [nos] iuges. Jusques là que i'ay esté averti de la Haye, que le bruit estoit, qu'on cherchoit seulement quelque prétexte pour exctls'ér la règle de St. et pour couvfir la faveur qu'on luy vouloit faire, partie a cause qu'on avoit peur de ses médisances, et partie aussy a ce qu'on en estoit prié par des gens qui ne m.'ayment
Vous avez interest a faire cesser ces faux bruits, et croyez moy. Monsieur, que de tous ceux qui vous peuvent maintenant prier pour St., il n'y en aura aucun qui se soucie de luy aprendre que cette affaire sera finie , ny qui n'ait meilleure opinion de vous lorsque vous aurez donné un iugement libre et équitable , que si vous aviez fleschi a leurs îprièfés. ■ =^ ' ' '''
Je n'avois pdifït fait iléi'ëflexiôn sur ce que St. vous a escrit , qu'on peut trouver son naesten per ¥ùgttlam falsi ^ car cela est si esloigné de toute apparence de vérité que ie ne pensois pas seulement qu'il fuèt besoin d'en parler. Et cela se voit claire-
ji* C'est Wassenaert.
■ C'est S lampion.
ment de ce que , mesnie par l'algèbre , on n'y peut attaindre qu'en venant a une équation cubique , car la règle de faux ne peut servir que pour les questions que l'algèbre réduit a la plus simple équation de toutes, qui est d'un nombre égal a un autre. Mais peut être que, par la règle de faux, il entend qu'on doit essayer en tastonnant avec tous les nombres iusques a ce qu'on ait rencontré le vray, ce qui a esté assez refuté ailleurs.
Au reste, encore que St. pourroit trouver ce qu'il veut avoir pour den naesten , par quelque nouveau moyen , ce n'est pas a dire que la règle fol. 25 , de laquelle seule il est question, fust bonne pour cela. Et i'admire extrêmement que vous daigniez regarder ses nouveaux escrits , auxquels il n*y aura iamais aucune fin, si vous ne l'y mettez par vostre iugem^nt.
Et pour ce que ie scay qu'il ne vous faut pas un demi quart d'heure de temspourla [le] donner, ie ne scaurai comprendre quelle raison vous le fait différer; mais si nous ne l'avons avant Pasques, le croirois ne le devoir plus attendre.
M. Schotanus d'Utrecht* a offert il y a longtemps d'envoyer le sien, et ie m'assure que M. Scliooten* ne diffère qu'a vostre occasion , et enfin ie ne eroi« pas qu'il y ait au reste du monde un seul mathema» tieien, homme d'honneur, qui refusastde le donner en voyant la iustice de la cause.
* Est-ce le théologien ?
Obligez moy donc que ie puisse au moins obtenir de vous ce que iespererais de tout autre, car ie suis,
Vostre très humble et très affectionné serviteur.
Descartes.
Du 3 avril 1G40.
« Aen Myn Heer Min Heer Golius , professor matheseos et linguarum (0. 0.), tôt Leyden. »
Lettre et adresse , tout de la main de Descartes. Son cachet v est aussi
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Remarquons-y, avant tout, la franchise et la fermeté du langage. Golius, le célèbre voyageur et orientaliste, nommé professeur de mathématiques pendant son séjour en Arabie , lui a mandé , pour s'excuser, un deuil de famille. Descartes lui dit nettement qu'il ne prend pas le change , passe à son affaire et lui déclare que de plus longs retards nuiraient aux juges autant qu'aux parties. « Il ne vous faut que de l'équité, du courage et un demi-quart d'heure pour que votre œuvre soit faite, et il ne faut être que mathématicien et homme d'honneur pour remplir ce devoir. Ce que je vous demande, je l'obtiendiais de tout autre. » Voilà ce que l'illustre géomètre dit avec une merveilleuse simplicité, et je connais peu de lettres qui méritent plus que celle-ci d'être offertes comme des modèles dans ce genre de discussion ; cela est grand , digne, clair et péremptoire.
Sous le rapport du style , le progrès est admirable dans
ce document, et Descartes s'y montre tout à fait un des créateurs de la langue devenant classique. Descartes a souvent vécu hors de France , mais il a comparé, en étudiant les idiomes , et il a marché de pair avec son pays ; car ia France a marché, grâce aux institutions que les lettres ont dû au règne de Louis XIII et au génie de Richelieu.
Richelieu n'a pas combattu, il a nationalisé la renaissance; il a élevé la langue française au rang des langues honorées par une sorte de culte , encouragées par les distinctions les plus flatteuses et les prodigalités les plus nécessaires aux gens de lettres.
Les documents qui suivent nous introduisent dans une ère nouvelle, celle des gens de lettres pensionnés par la France, au dedans et au dehors. Car c'est ainsi que Louis XI Y, qui sait si bien apprécier la politique de Richelieu , continue son protectorat littéraire . Ce n'est plus à son pays et à sa nation que se bornent les magnificences de son royal mécénat : les gens de lettres récompensés en France ne sont que les ministres des pensions offertes ou concédées par sa main généreuse aux savants les plus illustres de l'étranger. D'ailleurs, ce n'est pas avec Richelieu seulement qu'il rivalise dans cette carrière : c'est avec Henri IV, avec Jacques P*", avec Elisabeth ; c'est surtout avec Christine , qui a su disputer Descartes à la France , s'attacher à Paris Chapelain , Ménage et Naudé , et conquérir dans l'Europe entière les liommages de l'admiration et les cent voix de la renommée.
Dans un temps où les gens de lettres jouaient un pou le rôle , ou occupaient du moins la place que prennent aujourd'hui les journalistes , c'était là non-seulement chose d'une grande générosité , c'était chose d'une grande habileté.
Dès lors il était tout simple que les esprits les plus ambitieux du siècle, Christine et Louis XIV, se rencontrassent dans leurs coquettes libéralités , flattant, honorant ou pensionnant les mêmes écrivains.
C'est au milieu de cette situation , et auprès de personnages également recherchés par les deux souverains , que vont nous introduire les documents qui suivent.
Ils nous feront connaître deux groupes un peu différents.
En effet , le premier se compose de gens de lettres proprement dits, d'écrivains et de beaux esprits français; le second de savants proprement dits , français ou étrangers.
A la tête du premier groupe se présente un nom des plus illustres encore , malgré Voltaire ; c'est celui de Chapelain , qui fut le ministre des grâces littéraires sous Richelieu , et qui le fut encore sous Mazarin, Fouquet et Colbert. Toutefois, l'ordre chronologique des documents nous oblige de donner d'abord les lettres de Ménage , n'en ayant pas [d'inédites] de Chapelain qui soient antérieures à celles de Ménage que nous avons à mettre au jour.
Ménage ouvre d'ailleurs très-bien cette série , appartenant à la fois au groupe des beaux esprits et à celui des savants.