LA REINE CHRISTINE AU CARDINAL AZZOLINI
[Copie*. — Bibliolhcque impériale dtî Vienne. Manuscrils Hohcndorl, in-lol.,p. 48.]
[ Rome , juillet 1687.]
Je VOUS puis assurer que vous m'avez donné la plus agréable nouvelle du monde.
' Arckenholtz imprime toujours Azzolino. Ma copie met Azzolini.
* La lettre est imprimée, mais d'une manière incomplète et défectueuse, diuis les Mémoires concernant la reine fhnstine de Suéde, par ArckenholtJ?, t. ll,p. 2G0.
Je vous conjure par vous-même de me rendre cette justice. Dieu, qui coimaît le fond de mon cœur, sçait que je ne vous mens pas. Les 12 mille escus que le Pape me donnoitétoient l'unique tasche de ma vie, et je les recevois de la main de Dieu comme la plus grande mortification dont il pourvoit humilier mon orgueil. Je vois bien que je suis entrée en grâce avec lui , puisqu'il m'a fait cette [grâce]* singulière que de me les oster si glorieusement pour moy. Dieu m'a récompensé [e] en cette occasion du peu qu'il m'a inspiré de faire pour luy. Je renonce en ce monde à toute autre récompense. Cette grâce que Dieu me fait vaut mille royaumes, et je le prie de me préserver de la vanité dont je suis tentée d'une [dans une] si belle occasion. Le seul regret que j'ay est qu'on ne m'ayt pu oster 100 mille escus par mois%* cela seroit pour l'empereur un secours digne d'un pape, et j'aurois un peu plus de mérite de m'en resjouir»
Mais le pape ne m'en oste [ne m'oste] rien, il en prive bien des gens qui en ont plus besoin que moy.
Je vous prie de remercier le cardinal Cybo et le pape de ma part de la grâce qu'il m'a f^it de iiic descharger de cette obligation.
J'estois seuUe quand vostre billet m'a élé rendu :
' Les éditions raetlcnt faveur, sans indiquer qu'ils altèrent le style de l'auteur par ce root inutile.
* Arckcnholl2 met pour moi, ce qui n'a pas de sens.
j'aurois souhaité que , dans ce moment, toute la terre eust pu voir dans le fond de mon cœur la joye dont il m'a remply. Mais Dieu le sçait, c'est assez; priez-le pour moy, afin qu'il me préserve de la vanité que me donnent les sentiments qu'il m'inspire. J'ose dire qu'ils sont dignes de lui, et qu'il m'a fait aujourd'hui une grâce qui est une des plus signalées dont il a [ait] comblé ma vie.
Adieu.
Je vous prie de me conserver ce billet et de m'en donner une copie*.
HEMARQUES SUR CETTE LETTRE
Il n'y a pas de magnanimité sans vérité, sans sincérité. Cette lettre n'est pas magnanime. Elle n'est ni vraie ni sincère; elle n'est qu'un tissu de sentiments exagérés ou faux.
La reine , en l'écrivant , était non-seulement irritée par son absurde querelle avec le gouvernement de Rome , au sujet des franchises de quartier auxquelles prétendaient les tètes couronnées , et surtout Louis XIV ; elle était encore blessée par un mot piquant du pape% et frappée au cœur par la perte de sa pension.
Elle était donc loin d'être dans la joie comme elle l'affirme. Et sa lettre le prouve bien , car tout y est altéré. En effet,
' Aucun édilcur n'a mis le posl-scriplunj, <|ui est comme la clef de luule la lel.lrc.
* " C'est une l'emme ,» avait- il »lil , en lui envoyant un panier de Iruits.
Christine aimait l'argent, pour le dépenser, à la vérité, mais elle l'aimait. Sa correspondance avec les gérants de ses domaines en Suède atteste ce fait, aussi bien que ses lettres aux rois ses successeurs. xVinsi, loin d'être pour elle un embarras, la pension que lui faisait la cour de Rome était une ressource utile , nécessaire , honorable à ses yeux. Et cependant, mêlant ensemble les sentiments les plus étranges, la piété et l'orgueil, elle écrit dans une irritation contenue avec effort , que cette pension était la plus grande mortification que lui eût imposée la main de Dieu. Elle va plus loin , la suppression de ce secours est à ses yeux la preuve qu'elle est entrée en grâce près de celui qui met fin à cette mortification d'une manière si glorieuse pour elle ! Ainsi un châtiment qui lui est infligé par le chef de l'Église est la marque glorieuse qu'elle est entrée en grâce ! On n'est pas plus insensé quand on a de la piété. Or, pour la piété de Christine, il ne faut pas la mettre en doute. Christine était catholique de bonne foi , quoi qu'on ait dit de sa dissimulation. Ses lettres à Bayle , où elle le supplie de désavouer ses doutes à ce sujet, ne sont pas les seules preuves do sa sincérité. Il en est de plus fortes : ce sont ses lettres à mademoiselle Lefèvre (madame Dacier) , qu'elle a convertie ; ce sont ses lettres à Lambécius , qu'elle a converti également. Ce sont d'autres documents.
Mais plus la savante reine était sincère et fille soumise au chef de l'Église , plus elle est coupable dans cette lettre. Toutefois son langage se conçoit. Christine est dans la colère et dans la confusion. Elle ne sait ce qu'elle dit , car elle ajoute qu'en lui faisant ôter ses douze mille écus Dieu l'a récompensée du peu qu'il lui a inspiré de faire. En vérité Tartufe n'eût pas mieux dit. Tartufe eût montré moins de subtilité : il n'eût pas désiré qu'on eût pu lui ôter une pension de cent mille écus , pour que sa joie en fût plus méritoire , et il n'eût pas proclamé une telle grâce comme l'équi-
valent de mille royaumes ; assertion bizarre dans la bouche d'une femme qui a dédaigné un empire à l'âge de vingthuit ans, et qui depuis n'a cessé d'en rêver un autre ou le même.
A ces bizarres ettusions d'une exaltation mystique qui se complaît dans l'idée qu'elle devrait tirer vanité de tant de gloire et de tant de grâce, succèdent une. allusion amère aux rapports du pape avec l'empereur, et une assertion qui paraît un peu hasardée : c'est que ce n'est pas la reine, mais que ce sont ses pauvres qui sont frappés par la suppression de sa pension.
J'ai déjà dit que la reine était généreuse et aimait à donaer. Si la privation qu'on lui infligeait retombait sur les pauvres , elle avait un beau texte pour sa lettre : que ne s'y attachait-elle? C'était le cas, non pas de remercier le pape, comme elle fait, mais de le supplier en faveur de ses protégés. Elle n'y songe pas ; elle ne pense qu'à elle.
Elle était seule quand vint la nouvelle, et elle aurait voulu que toute la terre fût témoin de la joie qu'elle en «ut !
Mais en fait de déclamation , en voilà trop.
La vérité est ailleurs. Comme dans les lettres de toutes les femmes et de tous les hommes , il faut consulter le postscriptum pour la découvrir. Il y en a un. Les panégyristes de Christine ont trouvé bon de le supprimer. Ils ont eu raison. Les mots : «< Je vous prie de me donner une copie de mon billet, » disent tout. Ils disent pourquoi et pour qui il est écrit. Il n'est pas fait pour celui qui l'a reçu. Il est destiné à toute la terre.
Une erreur ne doit pas faire méconnaître une g^rande reine. Irritahile f/enus vatum. Christine était un homme de lettres ; et quoique élève de Descartes , elle n'était pas philosophe.