LETTRE DE MÉNAGE A
NOTE INTRODICTIVF..
Ménage a laissé mieux que sa Requeste, qui n'est plus connue, et ses Origines, qui ne sont plus consultées. Ce sont ses Aménités (Wttérmres) et son Diogène deLaërce, que les érudits aimeront toujours. Il n'en a pas encore parlé, pas plus que de ses quatre amies les plus chères. Il va nommer les unes et les autres , ses amies et ses publications , toujours en style de gazette, et en une seule petite lettre.
[ Autographe. — Bibliothèque impériale de Vienne. Manuscrits Hohendorf , vol. 135,in-fol., t. II.l
A Tan court, ce mercredi 6 aoust*.
Je VOUS écrivis dimanche touchant le Diogène Laërce et les Amœnitates , que vous me demandiez; et comme je ne doute point que ma lettre ne vous ait esté rendue, ie ne vous répéterai pas icy ce que ie vous ai dit de ce tems là*.
* La date de la lettre est donnée par celle du voyage de M"" de Sévigné, qu'elle indique.
• Dès celle époque.
Je prends la liberté de vous adresser une lettre pour M** la mareschale de Clairembaut, à qui ie vous prie de la faire rendre, si elle est encore à Paris. Si elle en est partie, vous Tenvoierez, s'il vous plaît, au secrétaire de M. le maréchal de Clairembaut, et le ferez prier de ma part de la faire tenir à M™* la maréchale au lieu où elle sera.
J'attends demain M. Velejus [?].
M"'' de Sevigné a escrit à M""' de La Fayette qu'elle partiroit le quinze de ce mois de Paris pour aller en Bourgogne, et qu'elle passeroit par Tancourt * et par Commerci* ; ce qui m'oblige à demeurer icy jusques à son arrivée.
Mille baisemains très-tendres et très-passionnex à JVP de Scudéri.
Le tout Yostre et de tout mon cœur.
La lettre n'est signée que par un paraphe , mais récriture ne laisse aucun doute sur l'auteor.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
C'est, de toutes celles que j'ai eues entre les mains, la plu» propre à donner une idée de l'existence sociale et des relations d'un éruditdu xyu** siècle. Sauf deux mots sur doux ouvrages de l'auteur, tout est consacré au grand monde : lo
* Réjour d'un ami de l'auteur.
• S/^jour de M. le eoadjutcur de Retz.
cardinal de Retz, le maréchal de Clairembaut, et surtout aux grandes dames , M'"' la comtesse de Clairembaut , M"" la marquise de Sévigné, M'"* de La Fayette, M^'' de Scudéry, car cet illustre écrivain elle-même était de la meilleure compagnie de Paris. Ménage , on le sent, est au sein d'une société élégante; il est à Tancourt. On y attend des personnages de marque. M'"*' de Sévigné doit y venir. Ménage est donc obligé de l'y attendre. Elle y doit faire quelque séjour. Elle doit se rendre de là à Commercy , chez son illustre parent le cardinal, qui est souverain ou damoiseau de ce pays, et qui ne vendra sa souveraineté à la princesse de Lislebonne qu'en 1665 K On sait combien la liaison de Ménage avec M'"^ de Sévigné était intime, et avec quel empressement il saisissait toutes les occasions de lui exprimer, à elle et à sa fdle , sa tendresse dévouée *. 11 est donc tout simple qu'il l'attende et qu'il soit heureux de savoir son itinéraire par M"'^ de La Fayette , cette femme si distinguée par son esprit , cet écrivain si remarquable , dont Segrais et Huet ont été jaloux de partager les travaux. En effet, ils l'ont aidée dans la composition de son plus beau roman, Zayde, et l'évêque d'Avranches n'a fait son traité sur l'Origine des Bomans, que pour donner encore plus d'importance à leur composition commune.
L'affection de Ménage pour M"'* de Clairembaut est moins connue ; mais celle pour M"* de Scudéry, qui l'est suffisamment, est attestée ici de la manière la plus galante, par « mille baisemains très-tendres et très -passionnez, •> style du temps qu'il ne faut pas juger d'après le nôtre.
On sait aussi que le très-excellent et très-vain Ménage
* Dumont, Histoire de la ville et des seigneurs de Commercy, t. Il, p. 159.
• V. Mgidii Menagii Poemata. S" édition, Amsterd. 1687, p. 337. — Mémoires sitr M"" de Sévigné, par M. le baron Walckenaer.
affectait une sorte de passion pour M"'** de Sévigné, qui, tout en le traitant avec des égards indulgents, ne cessait de l'en railler avec toute la finesse de son esprit et toute la bonté de son cœur.
Ménage n'avait aucun sentiment de ce genre pour M"'^ de Scudéry. L'amitié très-tendre qu'il professait pour elle était un simple attachement; c'était de la déférence affectueuse, qui prenait volontiers le langage à la mode, ou, si l'on veut, le jargon de l'hôtel Rambouillet. M"'' de Scudéry méritait des soins; elle était un des ornements de la société. Elle était en correspondance avec les hommes les plus distingués de son temps.
Une de ses lettres va nous l'apprendre.
XXXUI.
LETTllE DE IV^^^ DE SCUDÉRY.
En effet, M"* de Scudéry était non-seulement un des personnages les plus importants du cercle de l'hôtel Rambouillet, dont le langage était un peu calqué sur ses romans, mais elle tenait elle-même des réunions qui rivalisaient avec celles de M"" de Montpensier, de M""' la duchesse de Longueville, de M'"" de La Fayette, de Sévigné, de Coulanges, de La Sabhère. Peintre des mœurs de son temps, elle était mise au rang des juges. Écrivain fêté , elle était écoutée avec plaisir par des académiciens illustres , Chapelain , Conrart , Sarrasin et Pellisson, qu'elle préférait à tous les autres. Moraliste ingénieux , elle était consultée par Huet , évéque d'Avranches ; Godeau , évèque de Vence ; Mascaron , évéque de Tulle , qui profita de ses indications même pour son éloge funèbre de Turenne ; Fléchier , qui goûta singulièrement ses deux volumes de Conversulions. La France entière professait pour elle la plus vive admiration, et l'Europe s'associait à ces hommages. La reine Christine , qui aimait peu les femmes , offrit à M"* de Scudéry son amitié et ses présents. La duchesse de Holstein, le duc de Brunswick, et quelques académies étrangères recherchèrent, comme elle, l'honneur d'avoir de ses lettres.
Ce qui faisait ambitionner la gloire d'être de son cercle et le bonheur d'être de ses amis , c'était l'élévation de son es- |)rit ; porté à la métaphysique des mœurs, c'était la bonté de son cœur, dont le dévouement était sûr.
On en voit la preuve dans la lettre qui suit.