‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 74 sur 137 · THÉODORE GODEFROY A GRONOVIUS · texte numérisé non relu

THÉODORE GODEFROY A GRONOVIUS

[Autographe. — Bibliothèque de l'université de Munich , cod. 90 , B.]

Munster, 28 novembre 1640.

Monsieur,

Aussi tost que j'ai receu les vostres dernières , je n'ay manqué de les faire ueoir à M. d'Auaux, qui les a leu entièrement en ma présence , et en fait cas , comme estant de uostre stile accoustumé, qui lui plaist fort, et [il] uoiis estime et aime.

Il attend avec désir celles que nous escrivez ù. lui-mesme. Et quand nous me les adresserez , je ne faudrai de [les] luy délivrer.

Nous sommes peu à peu en meilleure espérance de paix que auparavant, et la pluspart du monde croit que ce sera au plus tard à Pasques prochain que le tout sera parachevé.

Ce que Dieu veuille, demeurant ce pendant pour tousjours ,

Monsieur,

Vostre bien humble et très-affeclionné serviteur,

ï. Godefroy.

« A Monsieur Monsieur Gronovius, professeur en histoire, à Deventer.»

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Elle est un peu courte , fort polie d'ailleurs , mais d'une certaine sécheresse : Gronovius est autorisé à s'adresser directement à M. l'ambassadeur, qui a été bien aise de retrouver son style. Voilà tout.

Sous le rapport du langage la lettre est curieuse. Elle est détestable , et écrite tout entière de la plume d'un homme qui songe à laisser beaucoup de volumes à la postérité.

Elle est peu précise et peu nette , et quand on en compare le style à celui de M"' de Scudéry , de Ménage ou de (Chapelain , on est tenté de mettre l'espace d'un siècle entre Godefroy le diplomate et les gens de lettres ses contemporains.

Godefroy met presque tout ce qu'il a d'idées dans la même période. Cette maladresse , qui est de la pesanteur ou qui l'enfante, nous l'avons déjà remarquée dans le style de Casaubon. Ici elle est peut-être plus choquante. «« Je n'ay manqué de les faire veoir à M. d'Avaux , qui les a leu entièrement en ma présence, et en fait cas, comme étant de vostre stile accoustumé, qui lui plaist fort, et vous estime et vous aime. » Cette phrase est non-seulement lourde, elle est embarrassée, elle est incorrecte. Elle surprend d'autant plus qu'elle est d'un contemporain de Voiture, et que l'Académie française existait depuis onze ans quand elle fut écrite.

Cependant, la lettre est d'une convenance parfaite. H y a tout ce qu'il faut pour que justice soit rendue au talent; il n'y a pas un mot de plus. Car c'est uniquement pour n'être pas trop sec et trop bref que Godefroy ajoute une phrase sur les chances prochaines de l'arrangement auquel on travaille depuis tant d'années.

J'ai regretté vivement de n'avoir pu trouver, avec la lettre

Ho Godefroy, celle de Gronoviiis à laquelle il répond. Elle eût indiqué peut-être plus clairement les désirs du savant. 11 n'y a pas à douter d'ailleurs de la nature de ces désirs. Gronovius aimait la France. II était venu à Paris visiter nos bibliothèques après avoir vu celles de Hollande et d'Angleterre, et avant d'aborder celles d'Italie et d'Allemagne. 11 était docteur en droit de la faculté d'Angers, et il désirait entretenir avec la cour des relations utiles. Il attachait à ces relations, dont le caractère lucratif va se révéler un peu plus tard , une telle importance qu'il s'efforça de les contiluier sous tous les ministres, tant qu'il vécut. Nous en aurons la preuve dans la lettre d'un diplomate étranger dont il employa les bons offices, M. de Wicqfort; nous l'aurons aussi dans des lettres de Chapelain , qui eut en quelque sorte le portefeuille des grâces littéraires sous plusieurs ministères, et enfin dans des lettres de Fouquet et de Colbert.

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