LETTRE DE M. DE WICQFORT A GRONOVIUS
NOTE INTRODUCTIVE.
Jean-Frédéric Gronovius, le plus grand latiniste de son siècle , appartenait à l'Allemagne par sa naissance [Brenien , 161 1] et ses premières études, à la Hollande par une chaire qu'il occupait à Deventer , à la France par le grade de docteur en droit qu'il y avait pris, et à l'Italie par les liaisons qu'il y avait formées en explorant les bibliothèques. Gronovius entretenait toutes ces relations par les nombreuses publications qu'il émettait, et surtout parles belles éditions d'auteurs anciens qu'il élaborait pour la collection des Van'orum et dont il offrait des exemplaires à ses amis. Ce qu'il aimait tout autant, c'était d'en offrir à d'illustres personnages, à des ministres, à des ambassadeurs , à des princes généreux , qui aimassent assez les lettres pour les honorer dans la personne d'un savant par quelque preuve de munificence. On va le voir par la lettre d'un de ses amis.
DE WICQFORT A GRONOVIUS.
[Autographe.— 'Bibl. de l'université de Munich, cod. 90, C.J
De la Haye , ce 18 de juillet 1656.
Monsieur,
Je vous ay escrit d'Amsterdam que M. Chanut m'avoit fait sçavoir les offices quil vous avoit rendu
auprès de Monsieur le procureur général , et qu'il y auroit une chaisne pour vous de 1,000 livres, monoye de France ; mais qu'il feroit bien en sorte qu'on vous feroit tenir l'argent, si vous le désiriez. Sur quoy je n'ay eu encore aucune response, A mon retour on m'a baillé la cy iointe , par laquelle vous apprendrez sans doubte que la chaisne sera de 800 florins de nostre monoye, mais i'ay fait en sorte qu'on ne précipite point l'ouvrage, afin que ie puisse sçavoir premièrement si vous n'aymez pas mieux d'avoir Targent monoye que converty en vaisselle.
J'attendray s'il vous plaise la dessus un mot de response, demeurant tousiours d'une passion toute entière,
Monsieur,
Votre très humble et obéissant serviteur.
De Wicqfort.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
J. de Wicqfort était envoyé du landgrave de Hesse. Gronovius l'avait prié d'employer en sa faveur le crédit de M. Chanut, connu par son ambassade de Suède, un des confidents de la reine Christine.
Ce n'est pas auprès du Roi de France qu'on avait fait agir M. Chanut , c'est auprès de M. le procureur général au
parlenient , pcrsoniui^'c inlluoiU avec lequel nous ferons connaissance dans la lettre suivante , et (jui ne lit pas attendre la preuve de son intervention. La plus flatteuse distinction était accordée à Gronovius , une chaîne d'or de mille livres.
Il était difficile d'être mieux traité. Cependant AVicqfort , qui adorait Plutus, connaissait Gronovius et avait des raisons de croire qu'il préférerait de l'argent. Aussi, sans consulter le savant, avait-il écrit dans ce sens.
Mais il paraît qu'à Paris on n'était pas de son avis ; qu'on y aimait mieux conférer une distinction.
En effet , on lui répondit qu'on porterait la cliainc à «SOO florins de Hollande. M. de Wicqfort , tout en acceptant l'augmentation , n'en persista pas moins à insinuer à M. Chanut que son protégé aimerait mieux de la monnaie que de la vaisselle. Quel trait de mœurs !
Mais passons aux autres traits que présente ce document , aux caractères littéraires.
Sous ce rapport, il est étrange. J. de Wicqfort était écrivain. On a de lui un recueil de lettres latines échangées avec des savants illustres. Mais ses lettres françaises sont d'un style cpii surprend. On m'a baîflë la ci-jointe. Si vous n^iimcz pas mieux l'argent monoyé que converti en vaisselle. [Pour M. l'ambassadeur , une chaîne est de la vaisselle ! ] J'attendrai, s'il vous plaise, un mot de réponse.
11 ne faut pas s'en étonner. Joachim de Wicqfort , frcrc d'Abraham, auteur de l'Ambassadeur, était d'Amsterdam, et il rédigeait en français plus de dépêches que de lettres.
Gronovius a probablement trouvé qu'il faisait avec une égale perfection les unes et les autres , et , si pleine de choses flatteuses que soit la lettre que lui écrivit à la même époque M. le procureur général lui-même, le célèbre philologue l'eût peut-être mal appréciée sans celle de Wicqfort.