CHAPELAIN A GRONOVIUS
[Autographe. Même dépôt.]
Paris, 27 décembre 1667.
Monsieur,
J'attendois une occasion qui ne vous fustpas onéreuse, pour vous rendre très humblement grâces
des deux éloq[uentes] pièces qu'on m'a apportées , comme je croy, de vostre part, il y a quelque temps, lorsque M. Thevenot me Ta fournie, en me faisant tenir l'Epistre dédicatoire qui doit ei^tre addrcssée à vostre serviteur, à la teste des notes que >ous aués faittes sur le fameux historien de la nature \
Je vous mentirois, monsieur, si je vous dissimulois la joye que j'ay sentie à la vue d'une si belle marque de vostre amitié; mais je ne vous mentirois pas moins, si je ne vous témoignois à quel pointj'enay esté surpris, et la honte que j'ay encore de l'auoir si peu méritée.
Mais ma pudeur s'est bien accreûe, lorsque j'en suis venu à Tendroit oïl vous vous étendes sur mon sujet, et où, parmi quelques vérités que ma candeur m'empêche de des'avouer, vous coulés tant de choses qui me sont étrangères et où je ne pourrois sans présomption me promettre jamais de m'élever, quelque effort que j'y pusse faire.
Je reconnais pourtant bien , en cette occasion , qu'on ne sçauroit retenir l'affection dans de certaines bornes, et je n'entreprens pas de vous persuader d'en reprimer les élans, ne sachant pas si en cas pareil je pourrois reprimer la mienne propre. Je vous laisse donc maistre de vos paroles, pour ex-
l»line.
cessives qu'elles soient sur mon chapitre, et je me contente ray de vous dire que je les reçois seulement comme une grâce et nullement comme une debte , priant vos lecteurs de n'y regarder que Téloquence qui farde si bien mes défauts qu'on les prendroit pour des perfections, demeurant au reste fort vostre redevable de la violence que vous avés faitte à vos lumières pour me faire croire aux autres tout autre que je suis.
Je ne vous le suis pas moins, monsieur, de ces deux riches productions de votre esprit, où j'ay appris beaucoup de choses exquises, et particulièrement dans la louange funèbre de M. Golius.
Je vous dois presque d'aussi grands remerciments pour une grâce que vous ne pensés peut esire pas m'avoir faitte, je veux dire pour l'accueil humain que M. Thevenot me mande avoir receu de vous, suyvi de mille rares courtoisies, qui est comme si je les avois receues de vous moy mesme; car c'est Tun de ces hommes d'honneur dont la bienveillance seule fait ma bonne fortune, et une espreuve de plusieurs années me 1a fait connaistre digne de ne luy préférer aucun de mes plus intimes amis. S'il y avait encore quelque chose à faire auprès de vous, pour vous le faire * assister de votre authorité dans les nobles desseins des estudes qui l'ont mené en vos quartiers, je partagerois avec luy l'obligation qu'il vous en aura.
Et ce quo vous luy accorderas ou l'eiés accorder sera comme si c'estoit,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur
Chapelain.
De Paris, ce 27 décembre l(i67.
« Monsieur Gronovius, premier prol'esscur en éloquence et en histoire, à Leydc, »
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
La lettre de Chapelain est d'autant plus belle qu'elle prête des motifs plus élevés aux flatteries de Gronovius, qui passeraient pour de l'adulation si je le» mettais sous les yeux de naes lecteurs peu entliousiastes pour celui qui en est l'objet. L'auteur est ingénieux au delà de toute expression dans cette tâche ingrate. «»C'est une grâce que vous me faites; ce n'est pas une dette que vous payez. Vos lecteurs n'y verront que les merveilles d'une éloquence qui sait convertir en perfections jusqu'à des défauts. »
Cette lettre est belle enfin par l'éloge de Thévenot , éloge échappé au cœur, mais abondant comme on aime les éloges de l'amitié.
Nous reviendrons tout à l'heure sur le voyage de Thévenot en Hollande. Mais auparavant, il nous faut encore produire, du trésor qui s'est ouvert pour nous, une lettre au moins de Chapelain , lettre qui prouve que le fécond , l'excellent Gronovius lui-même , à force de faire de l'éloquence reconnaissante , a fini par s'épuiser ; que sa verve s'est enfin éteinte ou qu'il s'est dit le i>at praiubiberunt.
Or cela n'est pas du goût de Chapelain , de Colbert , de Louis XIV , et une mercuriale va faire sentir au savant que sa paresse compromet ses intérêts.