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EU&ÉNE GANDAR*
L'Université a perdu, le 22 février 1868, M. Gandar, qui venait d'être nommé professeur titulaire d'éloquence française à la Faculté des lettres de Paris. Il n'avait que quaranle-deux ans. Il remplaçait depuis cinq ans déjà M. Nisârd en qualité de suppléant; mais cette chaire, qu'il avait tout fait pour mériter et pour conquérir, il ne lui fut point donné d'y monter et d'en prendre possession en son propre nom. Je ne sais pas de destinée plus particulière, en un certain sens, que celle de Testimable Gandar. Les uns meurent à la fleur de la jeunesse, au printemps des espérances; on leur rêvait tout un avenir de bonheur ou de gloire, et ils disparaissent : leur image continue de nous sourire de loin, à demi voilée, du haut d'un nuage. D'autres meurent en pleine action et sont emportés en pleine carrière comme des guerriers au milieu du combat ou dans le sein de la victoire : ils ont déjà gagné la couronne qui se dépose sur leur cercueil. D'autres, après la carrière parcourue
I. Celie Étude de M. Sainte-BeuTe a paru pour la première fois dans le Jiïwmal de» Sawtnt» (octobre et noTembre 1868).
II EUGENE GANDAR.
et remplie, se ménageant un repos, une retraite et un nid pour la vieillesse, meurent précisément la veille du jour ou ils sont prêts à y entrer; il ne leur est pas donné d'habiter la villa du sage qu'ils avaient construite tout exprès et ornée à plaisir pour leur» derniers ans : ils expirent au seuil. La mort a toutes les sortes d'ironies et de malencontres. Mais Gandar nous est, lui aussi, à sa manière, un de ces exemples, et des plus ironiques, des plus frappants. La prudence, la maturité, semblaient avoir de bonne heure présidé à toute sa vie. Chez lui rien d'imprévu, rien d'aventuré au premier coup d'œil. Il marche et procède à pas sûrs, à pas lents. Sorti de l'École normale, agrégé des Lettres et admis au premier rang, puis élève de l'École française d'Athènes, puis, à son retour, professeur de rhétorique dans un lycée, puis professeur de Faculté en province, puis enfin revenu à Paris et délégué comme maître à cette École normale dont il avait été l'un des meilleurs élèves, appelé de là comme suppléant à la Sorbonne, il n'a cessé, dans toute sa carrière et à chaque degré, de se préparer, de se munir, de s'aguerrir de plus en plus pour cette fonction et pour ce talent de professeur qui est de ceux qui s'acquièrent, qui se perfectionnent et auxquels l'expression de fiunt, opposée à nascunlur, s'applique si justement. Eh bien, c'est quand il a tout fait pour se préparer, quand il s'est amassé des fonds de science et d'érudition considérables dans tous les sens, qu'il a sondé et fouillé les littératures étrangères pour en rapporter des notions précises et tous les termes élevés et lumineux de comparaison, qu'il s'est attaché à diversifier son goût, à l'étendre et à l'éclairer par les connaissances accessoires des beaux-arts étudiés dans leurs chefs-d'œuvre, qu'il n*a négligé ni voyages ni lec-
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tures sur place, ni vérifications de toute nature; c'est quand il a, pendant des années, travaillé^ affermi et assoupli son organe et sa parole de manière à remplir un vaste auditoire, à le tenir attentif, suspendu à ses lèvres, et à l'associer à ses impressions sérieuses, à sa gravité consciencieuse et concentrée, d'où il tirait parfois des sources de chaleur morale et d'admiration émue; c'est alors, quand tous ces stages et comme ces degrés d'apprentissage sont terminés, quand il se sent prêt et digne de passer maître, quand il a noué sa ceinture, serré et fortifié ses reins pour la grande lutte, pour le vrai début et Tinauguration suprême, c'est alors que le courageux et patient athlète qui n'avait jamais faibli, qui, pour un homme d'étude, avait tout l'aspect d'un de ces hommes primitifs du Nord, solides et robustes, ifint^oçj une tête énorme sur des épaules carrées (et lui-même en plaisantait bien souvent^], c'est alors que, du jour au lendemain, ce fils prudent du travail et de la sagesse, atteint d'un mal secret sans cause connue, tout d'un coup s'affaisse, pâlit et tombe. La chaire, objet de ses vœux, et qu'il remplissait pour un autre, du moment qu'elle est à lui et qu'il Fa gagnée, il n'y montera plus. La mort qui nous assiège et nous déjoue sous toutes les formes s'est chargée, en sa personne, de nous rappeler une fois de plus le néant des efforts et des projets humains, là même où ils semblaient les plus modestes, les mieux soutenus et les plus sagement concertés.
Les anciens avaient poussé loin Fart de la rhétorique et toutes les préparations par où devait passer un ora-
i« «Je eraiiu iNea, disait-il un joar en riant à l'un de les amis de la Bibliothèque inapénale, de descendre de quelqu'un de ces naudits Suédois dont vous les méfaits, et qui se serait fixé en Lorraine après TaToir ratagée. >
IV EUGENE GANDAR.
teur qui aspirait à exceller. On en a d'assez beaux traités et qui dépassent nos idées modernes. Je crois que la vie de Gandar, bien présentée, nous montrerait, non pas seulement en préceptes, mais en action, toutes les préparations, toutes les études préliminaires, tous les exercices gradués et les préludes déjà définitifs et bien complets, au moyen desquels on peut devenir un digne, un savant, un autorisé, et, je ne crains pas d'ajouter, un éloquent professeur. L'éloquence du professeur, s'il y a lieu, se tire en effet de la profondeur même de l'étude et de la sincérité des convictions littéraires. Un portrait ou caractère de Gandar résumé dans son esprit et dans son originalité pourrait exactement s'intituler : Gandar ou la parfaite école du professeur^ de celui qui se destine à l'être.
Eugène Gandar naquit, le 8 août 4825, au Neufour (Meuse), où son père avait de grands établissements industriels; mais ses souvenirs d'enfance le reportaient plus habituellement à Remilly, pays de sa mère, foyer principal de sa famille, où l'on retourna bientôt demeurer, où il allait passer ses vacances, et d'où lui vinrent ses impressions les plus chères et les plus douces. Sa mère, Rolland de son nom, appartenait à une famille qui a donné un peintre très-distingué au pays messin, et qui promettait, dans un des frères mêmes du peintre, un lettré et un poète. Dès 1833, on voit le jeune Gandar à Metz dans le pensionnat Lafiitte, puis au collège de la ville; il y fit toutes ses classes, y compris la rhétorique. En 1841 il vint à Paris et fut mis à Sainte-Barbe, d'où il suivait le collège TLouis-le-Grand : il y recommença sa rhétorique sous M. Rinn; il y fit sa philosophie sous M. Barni.En 1844 il entrait à l'École normale, où M. Dubois était directeur et où H. Yacherot prési-
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dait aux études; il était de la même volée que les philosophes Albert Lemoine et Emile Beaussire, que Jules Girard l'helléniste et le journaliste Frédéric Morin^ Il sortit de TÉcole avec le titre d'agrégé des Lettres, et le premier à la tête du concours. Dès le temps de son séjour à rÉcole nous assiston3 à ses préoccupations, à ses pensées habituelles par cette page intime de son Journal :
(18 février 1845.) — J'ai fait & la ConfércDce de français, devant M. Jacquioet et les élèves, une leçon sur Àtbalie, qui m'a donné la fièvre. Qu'il est difficile de parler devant un public ; et quel public qu^un maître et des concurrents qui vous jugent, Tun avec une raison sévère, les autres avec une bienveillance équivoque !
Ma leçon, beaucoup moins bonne que je n'aurais voulu la faire, a cependant satisfait ceux de mes camarades qui étaient le mieux disposés à mon égard. M. Jacquinet m'en a félicité , me reprochant un début trop orné, un peu de paraphrase dans l'exposition, mais en revanche reconnaissant en moi un sentiment très-vif de l'œuvre que J'avais appréciée, du style dans la parole et des moments d'é/o^ueiice. Il ne ménage jamais les expressions.
Gandar avait un profond sentiment de reconnaissance pour M. Rinn, ce savant latiniste, cet homme du devoir, qui ne voulut jamais être qu'un professeur, et qui a imprimé de lui une estime si marquée chez tous ceux qui le connurent.
(23 mars.] — H. Rinn a toujours pour moi la même bienveillance. Que ne lui dois- je pas? C'est son exemple qui m'a fait préférer & Texistence précaire du journalisme la carrière honorable, sérieuse, utile, de l'enseignement public. Puissé-je comme lui passer ma vie i prêcher quelques vérités, aimer toujours les jeunes gens et en être aimé!
De bonne heure il avait du professorat cette haute