I . Et eueore Eagëoe Fallcx , le traducteur d'Aristophane
VI EUGENE GANDAR.
idée; il s'en approchait avec précaution et respect comme le jeune lévites' approche du ministère :
(13 juillet.) — Pour ne pas me fatiguer h la veille des épreuves de la licence, je suis resté chez moi. Siben et Lente ^ ont bien voulu m'y tenir compagnie ; nous avons discuté ; je leur ai lu quelques-uns de mes travaux. Ils ont un esprit sérieux et des idées larges; nés également pour la vie intérieure et la vie publique, ils seront bons pères de famille et bons citoyens. Je connais peu de jeunes gens dont on puisse faire avec assurance une telle prédiction ; la plupart sont si légers! tant d'autres sont vicieux!
(17 juillet.) — J'ai été reçu licencié es lettres après des épreuves assez satisfaisantes. Dieu me fasse réussir avec le môme bonheur au concours d'agrégation !
L'Ëcole normale, ce savant séminaire intellectuel, a été la pépinière de nombreux élèves qui, une fois formés et maîtres d'eux-mêmes, n'ont eu rien de plus pressé que de rompre leurs liens, de prendre leur essor à travers le mocde, et qui y ont brillé en se dissipant. Gandar, lui, n'aspirait qu'à demeurer et à cheminer de pied ferme dans la voie régulière et droite toute tracée.
(9 février 1845.) — J'ai passé six heures au coin du feu avec Siben, parlant un peu de tout, mais surtout de l'importance et de la dignité du professorat, texte bien fécond, que je préfère à tout autre*.
1. Deux élèves de TÉcole polytechnique. M. Lente, ingénieur des ponti et cbaanéei, est mort aujourd'hui. Il sera encore question plus loin de H. Siben.
2. J'ai voulu, puisque M. Jacquinet était nommé dans le Journal de Gandar, faire appel de plus près à ses sourenirs, et Toici sa réponse toute concordante : « J'ai connu en effet, dès le temps où il était élève de l'École, le regretté « H. Gandar : le souvenir qui m'est resté de lui , quant à ces années , est celui ■ d'un excellent élève, d'un très-bon humaniste, solide, complet, déjà profeiaeur « (chose plus rare à l'École qu'on ne pense) par l'air, le ton, l'aplomb de la pa- « rôle , le zèle sérieux et convaincu. La gravité qu'il mettait à tout pouvait pa- « raître un peu marquée, mais personne n'était plus sincère que lui ; tous ceux
• qui l'ont vu de près l'ont aimé ; ses sentiments étaient naturels, son éme élevée,
• son coeur excellent. Je l'ai revu à l'École quatorze ans après , chargé d'une I Conrérence de français... • Hais ceci reviendra plus tard.
EUGENE GANDAR. vil
Nommé, en 1847, membre de TËcole d'Athènes, Gandar partait pour la Grèce au commencement de 1848; mais il fit le trajet à loisir en s'acheminant à travers l'Italie et en y distribuant ses étapes et ses stations à son gré. M. de Salvandy (et c'est un côté par lequel nous nous plaisons à le louer) lui avait donné là-dessus csirte blanche.
(Paris, 2 décembre 1847.) Avant-liier M. Giiigniaut m*a présenté au ministre. J'en ai reeu un accueil aimable et cordial , des eompliments , une liberté sans limites. Je puis fixer à mon gré le joar de mon départ, ma route en France el en Italie, et même, ce que Je n'aurais pas osé demander, le jour de mon arrivée. Le grand maître . dont les idées sont très-larges, veut que les premiers sujets de rUniTersité mûrissent leur esprit et complètent lenr éducation par des voyages utiles; il veut que nous apprenions Tantiquité ailleurs qne dans les livres, et le monde autre part qu'en France. Aussi proflte-t-il sans hésiter de ma bonne volonté , et me laisse-t-il maître de m'arréter autant que je le trouverai sage dans toutes les villes où Je verrai un sujet de profitables recherches et de fécondes observations. l\ m'encoarage à vovager en Orient, et désire que je n'y ▼ojage pas seul. Si les ressources du ministère le permettent, il veut aider mes collègues comme moi à visiter toutes les côtes de PAsle , la Troade et la Palestine; et sans doute il me fera revenir par Ra- Teone et Venise. Son rêve, car son esprit aventureux rêve toujours, eerait de nous donner plus tard une seconde mission pour séjourner dans les universités d'Allemagne et d'Angleterre. L'idée est raisonnable et Je voudrais qu'elle fût exécutée. Pour le présent j'attends mon ordre de départ, et je me dispose à profiter de la liberté qui m'est donnée.
Régulier et méthodique» Gandar ne se proposait toutefois d'user de cette latitude qu'avec discrétion et mesure:
Mon désir était de voir peu de villes pour les bien voir, de séjoiimer à Rome, de traverser Gênes, Florence et Naples, et d'arriver à Athènes sans m'éearter de cette ligne. Le ministre et M. Dubois, par des raisons différentes , me décidèrent à voir Turin ; aller de
via EUGENE GANDAR.
Turin ù Florence, c'était traverser Milan cl Bologne : je m'y résignais ; mais, pressé d'arriver H Rome, j'avais résolu de me hâter et de saluer Venise sans y entrer. C'était encore ma volonté deux jours avant mon départ, quand j'eus l'honneur de rencontrer chez M. Guigniaut le plus illustre voyageur de notre siècle, M. de Humboldt, vieillard courbé et blanchi, mais qui n'a rien perdu do la vigueur de son esprit ; il voulut bien prendre intérêt à mon voyage, et me questionna sur la route que je me proposais de suivre ; mais il s'indigna presque de mes réponses : « Un homme intelligent peut-il songer au voyage « d'Orient sans s'y préparer par un voyage à Venise? Peut-il, traver- « sant Milan, résister aux séductions du chemin de fer qui conduit « en quelques heures h l'amphithétlitre de Vérone , et de Vérone à « Saint-Marc, au Palais des doges, au Rialto? > — C'était prêcher un converti : car quel crève-cœur pour moi de renoncer au spectacle de cette ville unique au monde qu'on a nommée d'un nom pittoresque, la flotte de pierre! J'objectais humblement, du bout des lèvres, le temps qui me presse, la crainte d'abuser du droit que m'accorde le ministre, l'espoir de visiter Venise à mon retour. — « C'est « peu, me répondit M. de Humboldt, c'est peu de la voir au retour, a il faut la voir plus tôt pour mieux comprendre Byzance et l'Asie. « Dites h M. de Salvandy, si vos retards lui déplaisent, que c'est « moi, moi seul, qui^ par la brutale franchise de mes conseils et de « mes invectives, vous ai contraint h voir Venise et Vérone; n'y « dussiez -vous passer que six heures, il faut les voir. » — Je \ej^ verrai...
On a beaucoup médit de M. de Humboldt depuis sa mort; ou lui a rendu la monnaie des épigrammes dont il ne se faisait pas faute envers ses contemporains; mais, des esprits supérieurs, il convient surtout de ne pas perdre de vue le grand côté, et le côté élevé d'Alexandre de Humboldt, son honneur durable devant la postérité , c'est son amour pour la science, pour Favancement des connaissances humaines, et, par suite, pour la docte et laborieuse jeunesse qu'il estimait capable de les servir; cet amour et cette flamme, il les conserva dans toute leur vivacité jusqu'à sa dernière heure, et sa conversation avec Gandar nous en est un nouvel et intéressant témoignage.
EUGENE GÂNDAR. IX
La lettre de Gandar ne finit pas sur ce conseil de M. de Humboldt; il continue avec esprit, avec entrain et une sorte de gaieté qu'on n'attendrait pas sous sa plume, et dont sa correspondance familière est souvent animée; il se promet donc d'obéir à l'impérieux conseil de M. de Humboldt^ puis il ajoute :
Mais M. de Sauicy me dit: « Ârrétez-vous h Naples; montez au
• Vésuve ; explorez Pompéi ; allez à Baïa , à Salerne , à Paestum ; « lisez Virgile à Gumes, au cap Misène, au seuil des Enfers. » — Mais M. Ozanam me dit : « Si vous voulez connaître la Grèce, étudiez
• la Sicile t Gatane sous son volcan, Taormine avec son Ihcàtre,
■ Sclinonte avec ses ruines pittoresques, Ségeste, Syracuse, Agri- « gtnte, feront revivre à vos yeux la Grèce, mieux que la Grèce « elle-même. La longueur, les frais, les fatigues du voyage, ne doi-
• vent pas vous «ffrayer; malade, je Ta! fait, avec ma femme, en « quatorze jours. » — M. Le Clerc ajoute : — « Sacrifiez plutôt le
■ Nord au Midi, et, si vous pouvez parcourir la campagne de
■ Naples et la Sicile, vous comprendrez mieux la Grèce que vos
• atnés. C'est en faisant cette étude préliminaire, opportune, fé- « conde, que vous vous montrerez tout à fait digne de la liberté qui
• vous est donnée. •
Que faire?... Le ministre m'envoie à Turin, M. de Humboldt à Venise, M. de Saulcy à Naples, M. Le Clerc en Sicile ; mes préférences m'appellent à Rome, et j'y veux passer un mois. Que faire? Je suis d'autant plus embarraissé , que je crois bon d'arriver à mon poste avant le là avril.
Dans son emb'arras, Gandar va consulter M. Rinn, l'homme sage et de bon conseil, le meilleur ami et le meilleur jugement : la conclusion est en effet de tout voir, de tout parcourir en trois mois, sauf à laisser de côté la Sicile, si le temps presse. Tant de rapidité coûte sans doute un peu à Gandar, qui est un esprit de réflexion plus que de premier jet, qui craint toujours de n'avoir pas assez regardé, qui a besoin de repasser sur les objets, de méditer et de ruminer ses impressions
X EUGENE GANDAR.
pour les classer avec ordre et les fixer, a Un pareil voyage fait si vite est propre à donner le sentiment plutôt que la connaissance des choses. » Mais enfin, ce premier sentiment, c'est beaucoup déjà, c'est l'éveil de l'esprit et la vie.
Les événements vinrent à la traverse avant Taccomplissement de tous ces beaux projets. Gandar avait vu Milan, Venise; il avait séjourné à Florence; il était encore à Rome; il y était en pleine contemplation du passé et sous le charme souverain du grand art sévère, se faisant presque un élève de l'École de Rome avant de Têtre de celle d'Athènes, lorsque tout à coup la nouvelle de la Révolution du 24 février éclata comme un coup de tonnerre. Dans sa jeunesse d'enthousiasme et son intégrité de convictions, il eut un instant Fidée de tout quitter, de renoncer à ce beau voyage d'Italie et de Grèce, et, au risque de briser sa carrière, de raccourir en France pour y remplir les devoirs civiques d'électeur et peutêtre aussi d'écrivain, de soldat volontaire de la presse. Une lettre datée de Rome, du 6 mars, à son ami et camarade d'enfance Siben^, une consultation à la fois intime et solennelle fait foi de cette soudaine tentation qu'il eut, imprudente et généreuse. Un accès de la fièvre universelle l'avait atteint jusque dans sa sagesse ; il fut, pendant quelques jours , comme transporté \ Un peu
1 . M . Siben, nommé précédemment, un enfant de Metz : après aroir été ingénieur des ponts et chaussées en France , il a construit le chemin de fer de Florence i Bologne ; il est aujourd'hui à Gènes à titre de directeur des chemins de fer liguriens.
2. J'aTais dit d'abord, d'après une fausse indication, que sons le contre-coup des émotions qui ébranlèrent dès lors la Yille étemelle, il était arrivé à Gandar de faire sa harangue au peuple romain. C'était une erreur. Dans aucun cas Gandar n'anralt pu s'adresser au peuple romain , ni parler en plein Cor«o : il ne savait pas assez d'italien pour cela. Voici la rectification du fait , par un témoin oculaire : ■ C'est dans le Cercle français qu'il prit la parole un jour que l'on toulait protoquer de la part des Français résidant à Rome une manifestation &
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de réflexion le rendit à lui-même et le ramena à la juste mesure des choses. Il écrivait, le 13 mars, à ses parents :
L'anxiété que mêlaient h Tinquiëtude commune mes propres pensées m'avait mis hors de moi. Notre beau soleil m'a calaié ; J'ai parcouru les grandes ruines de Rome ; j'ai été voir reverdir les arbres, èclore les fleurs parmi les majestueux débris de celte reine du monde. L'enivrant spectacle do ces plaines abandonnées où revivent avec Tite-Live , avec Virgile , tant de souvenirs impérissables, m'a fait rentrer en moi et revenir aux salutaires pensées dont m'avait distrait le bruit que vous faites. J'ai retrouvé la paix que J'avais perdue, et je reprends fermement la résolution de poursuivre en silence mon chemin, et d'attendre, en m'y préparant par des études solitaires, que mon pays me réclame et que mon temps soit enfin venu.
J'ai soulagé mon cœur en vous laissant entrevoir les incertitudes dont j'ai triomphé. Désormais Je m'efforcerai d'oublier la grande révolution qui préoccupe tous les esprits pour ne plus parler que de Michei-Ânge, de Raphaël et du printemps...
Pour être plus sûr de se calmer, il alla faire, à la fin de mars, un voyage de quelques semaines à Naples, la ville de Toubli : et in otia natam Parthenopen ; il en savoura en peu de jours les incomparables douceurs et respira au Pausilippe le génie de Virgile.
n était mûr pour Athènes, et, revenu à Rome, ce ne fut que pour en repartir au plus vite (3 mai). Après un dîner d'adieux donné par ses amis Benouville, les peintres, il prit le bateau à Civita-Yecchia, rangea les côtes de Pantique Latium , salua le cap de Circé, rasa le rivage de la Grande-Grèce, fit une pause à Naples, toucha encore à Halte, une bien agréable étape ; et en tout,
l'ambassade, afin d'obliger H. Rossi à arborer le drapeaa de la République. On avait parlé d'une modification dans l'ordre des couleurs nationales. M. Rossi a'aTatt point encore reçu de communication du GouTemement provisoire. En preaaat la parole, Gandar n'eut pas de peine ù faire comprendre l'inopportunité de cette demande. Son r61e politique, en ce moment, l'eat borné à ce simple discours. »
XII EUGENE GANDAR.
et après six jours, nous dit-il, de houle et de calme, de € malaise et de gaieté, de coliques et de poésie,» il abordait au Pirée le 1 1 mai : il était en possession de son rêve. Là, de sa chambre provisoire et de ce qu'il appelle son grenier de l'École d'Athènes, il put, dès le premier jour, rassasier ses re^^ards, admirer à souhait l'Acropole et les lignes de l'horizon, le pays de la lumière (Venise n'est que le pays de la couleur), cette lumière a si trans- <( parente et si pure, qu'on croirait toucher de la main « les côtes et les montagnes d'alentour^ » Il commença cette vie de studieux loisir : «la liberté presque com- « plète sous le plus beau ciel du monde, quelques livres « que ce ciel explique, )> et, pour les yeux comme pour la pensée, l'accomplissement du vœu le plus cher à tout pèlerin classique digne de ce nom.
Gandar était de la seconde promotion de l'École d'Athènes, une espèce de promotion extraordinaire qui eut lieu en 1847, et ou il figurait seul : il retrouvait en arrivant les élèves de cette nombreuse et brillante promotion première qui comptait Lévêque, Emile Burnouf, Louis Lacroix, Benoit (doyen à Nancy), Hanriot, Roux, — Grenier enfin, Grenier ouvertement incrédule à Homère, négateur hardi de l'exactitude tant admirée des descriptions homériques; car, dès qu'il y a une douzaine de personnes réunies, il se trouve toujours un homme d'esprit en sus pour contredire et remettre en question ce que les autres admettent et admirent. Certes Gandar n'était pas de ceux-là; il avait la piété et la religion de son sujet, le respect de la tradition et des maîtres; son
1 . El aillears, dans une lettre k M. Havel : « Celte lumière plus précise
• que chandc , ces couleurs plus harmonieuses que tranchées , ces lignes de la
• mer cl ces montagnes si nettes quoique lointaines, et si grandioses quoique « resserrées dans un espace relativement asses étroit »
EUGENE GANDAR. XIII
esprit était le moins fait pour Tironie : cela ne Tenipéchait pas de distinguer bien des défauts des Grecs modernes, mais le passé pour lui dominait tout.
Éprouve par le climat de VAttique, il se décida à faire un voyage dans les îles Ioniennes, à Corfou, Zante, Céphalonie, Ithaque; il prendra plus tard cette patrie d'Ulysse pour le sujet d'une de ses thèses; mais ce ne sera qu'après être revenu la visiter une seconde fois, c Je ne suis pas, disait-il à son maître M. Havet, de « ceux qui comprennent après un coup d'œil et pro- « noncent après une lecture. Les voyages à vol d'oiseau (c ne conviennent pas au tempérament indolent, à Thu- V raeur rêveuse que j'ai gardée des brouillards de ma a Lorraine. Je suis myope aussi et vois vaguement a quand je ne vois qu'une fois. » Il aura donc besoin, pour se croire en droit d'en parler, d'y revenir; cette fois-ci il ne veut que jouir de l'impression naïve et des charmes d'une première vue. Nombre de lettres à sa mère, à ses amis de France, sont datées de là et nous rendent fidèlement ses impressions. J'avoue que je préfère infiniment ces lettres écrites au courant de la plume et toutes naturelles aux estimables travaux académiques ou universitaires dans lesquels il a traité plus méthodiquement les mêmes sujets. Parmi les guides qu'il se donna en Grèce, Homère fut le premier, le principal, le seul qui ne Fait jamais quitté. Il se plaisait à vérifier avec lui ce qu'il faut seulement y chercher, le premier aspect, € l'apparence pittoresque, sinon la réalité essen- € tielle des choses, » le premier essai largement jeté de la ligne ou de la couleur. C'est ce qu'il fit d'abord dans ce voyage des îles, et sa correspondance nous le dit agi'éablemênt. Ainsi, dans une lettre à son frère Adolphe Gandar :
XIV EUGENE GANDAR.
(Corfou, 2 août 1848)... J'ai pris une sotte habitude, celle de vous raconter mes voyages; cela n'a pas le sens commun : la nature a mille manières d'être belle, et nous n'en avons qu'une de dire qu'elle l'est... Après vous avoir tant parié des montagnes de l'Attiquef du Géranien, du Gyllène, de Sicyone , de Lépante , vous parler encore des montagnes de Patras et de Missolonghi , vous dire qu'elles sont belles quand je ne puis vous faire comprendre que leur beauté n'est pas uniforme, qu'elles ne se ressemblent pas plus que les couleurs de l'arc-en-ciel, que la nature ne se copie pas, n'est-ce pas abuser?... La sortie de la baie de Patras est un des plus magniflques passages dont je retrouverai dans les souvenirs de ma vie errante je ne sais quel parfum indécis et quelle image efTacée. La mer était de tous côtés bordée de rivages qu'éclairaient les derniers rayons du jour : h droite Missolonghi blanchissait dans ses lagunes au pied des rochers sauvages et presque déserts de TAcarnanie ; devant nous Gépha^ lonie élevait au ciel des masses noires et semblait une forteresse bâtie au milieu des dots pour garder le passage ; sur ces masses que le crépuscule assombrissait, se dessinait la petite Ile d'Itliaque avec sa double montngne ; plus loin, dans la mer, je distinguais les collines et les plaines de Zante, la fleur du Levant, et à gauche les montagnes de l'Acha'ie s'abaissaient en se rapprochant des grasses campagnes de l'Élide. La lumière était tout à la fois chaude et transparente, et, pour donner une vie nouvelle h cette nature si gracieuse dans sa simplicité, le soleil se couchait derrière les écueils fantastiques de ces Iles Gourzolaires où George Sand a placé la scène de son petit roman de l' Uscoque,
J'aurais voulu passer la nuit sur le pont ; mais les chaleurs d^août invitent au sommeil, et j'étais d'autant plus fatigué, que, pendant sii heures d'horloge, j'avais parlé italien. La nuit m'a donc empoché de voir l'héroïque Parga,... le rocher de Leucade où s'élevait le temple d'Apollon, et l'entrée du beau golfe d'Ambracie. Je ne me suis éveillé qu'«n face de la petite Ile de Va\o en vue de Corfon. Peu à peu la ville se montrait à nous avec ses formidables citadelles et ses jardins au bord de la mer; à dix heures nous entrions au port.
4 aoât, trois heuref, 31 degrés à l'ombre.
Gorfou n'est pas très-frais, mais Gorfou est charmant, je parle de l'Ile plutôt que de la ville, petite ville vénitienne et gépoise sans caractère, qui ne serait rien par elle-même, si elle n'avait pas la mer, son horizon, ses campagnes et son esplanade. Ah! malgré mon pro-
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fond amour pour la vallée de la Moselle, je donoerais peut-élre notre belle promenade pour celle de GorfoU' Mais ce serait faire injure à nos jolies Messines endimanchées et montrer trop de dédain pour nos prairies bien-aimées. Ne gâtons pas nos joies en ce monde par des comparaisons stériles.
C'est pourtant un à-propos et une harmonie morale, quand on esta Ithaque, dans Tlthaque d'Ulysse, ce symbole classique de la patrie, de se souvenir soi-même de sa patrie. Aussi Gandar n'y raanque-t-il pas, et il écrit de là à sa mère avec un redoublement d'effusion et de tendresse :
(Ithaque, 20 août 1848.) — Je n*ai jamais été plus seul, ma bonne mère, et jamais je ne me suis senti plus près de vous. Je ne sais pourquoi, mais tous mes souvenirs prennent des formes moins indécises, les visages que j'aime sont devant mes yeux, les lieux que je regrette m*apparaissent & Thorizon ; c'est comme si je n'avais que quelques pas & faire pour les revoir et pour vous embrasser...
A qui dois-je ces douces visions, et qui donne à mon coeur ces transports inaccoutumés?...
Ithaque est un rocher stérile et nu : et c^est pour cela même que la poésie des anciens en a fait le symbole de la patrie. Les rois qui vivaient sur de plus beaux rivages , qui cultivaient des terres plus fécondes, qui dormaient dans de plus riches palais, ne comprenaient guère que le prudent Ulysse s'obstinAt à chercher ainsi , malgré la destinée, son pauvre royaume. N'eût-il pas élé plus sensé de demander ou de conquérir une autre demeure ?
Ulysse répondait : « Ithaque est escarpée, mais elle nourrit une c brave jeunesse. Pour moi je ne puis voir aucune autre terre qui « me soit plus chère que celle-là. La déesse Galypso voulut me re- « tenir, et Gircé me garder dans sa demeure, parce qu'elle voulait f faire de moi son époux , mais jamais elles ne persuadèrent mon c caur ! Car rien n'est plus doux que la patrie et les parents, quand « même on habiterait une riche maison dans une autre terre et loin « d'eux. »
J'éprouve un plaisir très- vif à relire ici tous ces beaux vers d'Homère; la vue des lieux qui les ont inspirés leur prête un nouveau charme et comme un sens inconnu. Et puis, ne sens-tu pas qu'un Toyageur, longtemps absent et longtemps seul, retrouve avec une
XVI EUGENE GANDAR.
joie d^enfiint un langage qui répond ;iu\ secrètes émotions de son cœur?
La déesse Galypso ne m^a pas offert dVHernelles amours sous ces grottes tapissées de fleurs , Tadroitc Gircé n'a pas voulu faire de moi son époux immortel; mais j'ai traversé do bien douces et de bien belles patries ; j'ai compris que Sturler s'oubliAt h Florence depuis seize ans, et que Lc-Duc quittât Rome les larmes aux yeux; j\ii senti qu'on pouvait rêver la paix de l'Ame au bruit harmonieux des flots de Sorrente et de Baïa, oublier le monde A l'ombre de quelques vieux arbres, dans une petite maison isolée sur les rivages d'Eleusis. Cette mer bleue qui caresse les plages de Grèce; ces riantes villas de Naples et d'Albano, éclairées par un ciel si pur; ces grandes ruines d'Athènes; ces lignes élégantes et ces éclatantes couleurs des paysages d'Italie et d'Orient auront gardé quelque chose de mon cœur quand, plus avancé dans la vie et séparé de ma jeunesse, je jetterai en arrière un regard découragé... Mais, oh! que j'aime mieux retourner vivre sous nos peupliers, auprès de vous I oh I que j'ai liAte de m'asseoir à votre foyer et de me promener avec vous dans mon Breuil bien-aimé, à l'ombre des arbres que j'ai plantés!...
Comme si, par une association naturelle avec les touchantes beautés de l'Odyssée, il avait eu à cœur de dater d'Ithaque tous les souvenirs les plus chers de la patrie, Gandar écrivait de là aussi ù une personne dont le nom ne m'est pas indiqué, qui pourrait bien être celle à laquelle il était déjà fiancé de cœur, et qui devint plus tard, et non sans d'assez^longines épreuves, la digne et dévouée compagne de sa vie; ou si ce n'est elle, il s'adressait à elle par une amie commune, et, en parlant à l'une, il pensait certainement à Tautre. Ceux qui, jusqu'ici, ne connaissaient Gandar que par ses livres ou par son enseignement auront remarqué combien cette correspondance nous le montre plus varié, plus vif qu'on n'était accoutumé à le voir, d'une nature tout à fait aimable et attachante; mais cette lettre qu'on va lire est d'un caractère encore plus particulier et plus délicat. Rien n'y éclate : le sentiment
EUGENE GANDAR. . avil
SOUS forme voilée est partout présent, comme dans ces tièdes matinées oii une brume légère, qui n'est pas un nuage, dissimule pourtant le soleil. L'expression, pour être ainsi discrète et contenue, n'en est que plus pénétrante.
(Ithaque, 21 aoiU 1848.) — La vie d'un voyageur est une étrange alternative de joies et de peines, de regrets et d'oublis, d'élans impétuecii vers l'avenir et de retours mélancoliques vers le passé. S'il est des moments où l'àme est comme arrachée à elle-même par les monuments de l'histoire, par les œuvres de l'art ou par les beautés de la nature, elle se lasse bientôt de cette admiration solitaire; elle sent le Vide de son bonheur plus vite et plus longtemps qu'elle n'en a joui ; et rassasié d'émotions nouvelles, fatigué d'effleurer tant de <!hoseg et de livrer sans cesse la voile aux quatre vents, on aime, eroye2-moi, dans ces heures de chagrin morne qui sont si fréquentes ^Us un toit étranger, on aime à rentrer en soi-même, à remonter le ^^rs de la vie, & ranimer ses plaisirs et ses tristesses d'autrefois, à ctiercher dans les replis les plus cachés du coeur ces noms aimés, ces ^^^rs visages' que la mort seule y peut efTacer.
^e semble-t-il pas qu'en changeant chaque soir d'idée, de spectacle, '^^ patrie, qu'en emportant chaque Jour quelque chose à des objets, à ^cs êtres auxquels nous laissons aussi une partie de ce que nous tînmes, nous devrions désapprendre et les affections profondes et ^es grandes pensées qui inspirent toute une vie?... Il n'en est pas toujours ainsi ; la foi, soumise h tant d'épreuves, ou périt ou se fortifie; la raison se dégrade ou mûrit; le cœur se ferme, ou bien il ^'ouvre à des tendresses plus ardentes, et , dégoûté de ces amitiés l)aDa1es qu'une heure voit nouer et se rompre, il s'attache avec plus ^'énergie aux affections étroites qui lui paraissent dignes de l'enchaîner pour toujours.
Les uns oublient, les autres apprennent à se souvenir; les uns ^'étudient à aimer moins pour moins souffrir, les autres sont dévorés ^Q besoin d'aimer davantage ; et plus ils s'éloignent, plus ils sentent leur courage défaillir, et plus ils s'efforcent de se rapprocher 31Q moins par la mémoire des Joies perdues.
Aimer davantage, c'est aimer autrement; et surtout si c'est encore le même cœnr qui s'attache aux mêmes êtres, le temps ayant profondt^ment changé la nature de ses liens.
Aimer de si loin, c'est aimer sans Jouir, c'est aimer sans posséder, c'est apprendre h n'aimer plus pour soi. Ne croyez pas que le cœur + b
XVIII EUGENE GANDAR.
B*endurcift8e, mais il se résigne ; il sent profondément ses blessum, mais il ne s'eiTraye plus de les voir; il trouve à les sonder, à les rouvrir, je ne sais quelle Joie triste qui rennoblit.
C'est aux instants de lassitude, c'est dans les soirées d*ennui, c^est dans les nuits dUnsomnie, que l'Ame se berce de ces rêves ou caressants ou douloureux; c'est quelquefois aussi durant les heures de contemplation muette et de recueillement religieux.
Pour moi , dans les plus vives souffrances et dans les plus vives joies, je retrouve les mêmes pensées. Si mon Ame est vide, à quel sentiment fais- je appel pour ia remplir? si elle est trop pleine et anéantie par des émotions qu'elle n'exprime pas, à qui songe-t-elle pour n'en garder que la moitié?
Ces jours derniers, sorti de Corfou, et après avoir traversé l'Ile, j'étais monté sur une colline qui domine à pic -* ici l'Ile elle-même, ombragée et riante comme un grand jardin, — et là cette douce mer Ionienne que le soleil éclairait de ses derniers rayons avant de disparaître derrière un promontoire aux lignes fantastiques. La brise était silencieuse, l'horiion brumeux et borné ; les nuages confondaient avec les flots endormis leurs couleurs fines et vaporeuses , un peu pâles, presque effacées. Vingt enfants demi-nus m'avaient suivi, ehuchotaient et riaient entre eux de ma rêverie. Je ne pouvais me détacher de ce spectacle ; j'aurais voulu graver cette impression dans ma mémoire et la rendre étemelle. Comme je cueillais une fleur sur laroche stérile et nue, un enfant me tendit une poigdée d'herbe sèche, ne comprenant guère qu'on puisse compter les jours de sa vie mi& pages de son album et mettre quelque chose de son cœur dans les feuilles flétries qu'il a si souvent foulées aux pieds. Et je me demandais avec moins de surprise que d'ivresse pourquoi il est ainsi des lieux qui nous rendent plus simples que les enfiuits.
Cette nuit encore, comme la fotigue avait écarté de moi le sommeil, j'ouvris, h l'aube, la fenêtre du grenier où je reçois l'hospitalité comme les voyageurs d'Homère : h travers le feuilU^^ pâle des oliviers, j'apercevais les 9fL\ix du port, le double roeher qui en ferme l'enceinte, et derrière eux le mont Nérite que ne couronneiU pins, coomie au temps d'Ulysse, de vertes forêts... Aucun bruit ne troublait le silence de la nuit... Peu & peu l'aurore éclaira de lumières plus vives ce paysage si simple et si calme, les coqs clumtaient, et des portes entr'ouvertes les gens du faubourg s'en allaient lentement achever la vendange dans les champs de pierres où le vieux LAërte cultivait de ses mains déjeunes arbres...
Adieu ! Où est le jour où nous regarderons ensemble la Moselle des côtes de Sainte-Rufflne, et la Nied des prairies de Remillyl...
EUGENE GANDÂR. KIX
Je ne crois point m'écarter; je n'oublie pas que j*ai présenté Gandar comme un exemple à suivre pour celui qui se destinerait à être un parfait professeur. Cette manière de sentir intime eit profonde qu'on vient de voir se révéler était bien en accord avec la sévérité des devoirs futurs qu'il acceptait à Vavanco. Son existence devait trouver un jour à s'y affermir dans son ensemble et à s y compléter. Quintilien et RoUin, pour des raisons diverses chacun en leur temps, ont omis cela dans le modèle qulls ont tracé d'un bon maître. Le professeur a besoin d'une vie domestique établie. Une fenmie, compagne intelligente, confidente et partner de ses études, lui procure non-seulement la paix, mais l'inspiration du foyer. Plus il a de racines de ce côté, plus il trouve à rintérieur de consolations et d'appui, ei plus il s'appliquera à ses travaux avec tranquillité et joie, en toute assurance. Quelque chose delà sérénité affectueuse qu'il ressent transpirera jusque dans son enseignement même et se répandra sur ses élèves. Dans cet ordre de succès réguliers et paisibles, ou il ne s'agit point de feux d'ar- Lifices à tirer à de certains jours, mais de fruits à produire durant des années, le bonheur calme et pur est un meilleur conseiller encore que l'amour-propre. Celui qui tient avant tout à être utile se distingue bientôt, à SSL méthode et à son accent, de celui qui ne prétend qu'à briller.
Gandar ne perd jamais de vue le but sérieux, et, même quand 0 rêve, il ne s'en éloigne pas. Dans ses lettres ou plutôt dans les espèces de rapports sous forme ée lettres qu'il adresse à ses maîtres, M. Havet, M. Guigniaut, il nous expose la suite régulière de ses études, de ses^xcursions, de ses vues et de ses projets, qu'il n'a pas tous remplis. De môme qu'il avait eu le plaisir de
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lire quelques chants de Y Odyssée à Ithaque, c'était dans les champs de Troie qu'il voulait lire Y Iliade; il avait dessein de présenter à la Faculté une thèse d'ensemble sur le monde d'Homère. Et il ne bornait point ses vues à la seule antiquité; préoccupé avec intérêt du sort de cette Grèce moderne qui n'a été ressuscitéequ*à demi et qui ne respire, pour ainsi dire, que d'un poumon, il méditait un petit livre qu'il aurait intitulé : Des limites légitimes dune Grèce unitaire. Enfin il roulait à la fois dans son esprit, comme il arrive dans la première jeunesse , plus de choses qu'il n'en devait produire. Mais, même dans ses plus libres échappées vers l'avenir, il ramenait tout à la carrière principale où il mettait son honneur, à l'ofiice sévère auquel il s^était voué. Gandar est l'homme qui, même en voyage, fait le moins l'école buissonnière ; il est déjà à l'avance le professeur fidèle à la chaire qu'il aura.
Quoiqu'il en soit, écrivait-il d* Athènes à M. Havet (26 janvier 1849), malgré les fatiguuâ de nos chevauchées et Tennui dont je ne puis me défendre quand je reste trop longtemps à Athènes, je m'applaudirai toute ma vie d'avoir passé deux ans à visiter les pays classiques, si curieux à tant de titres ; et j'ose espérer que , soit que je reste dans l'enseignement des lycées, soit que le ministre m'appelle à remplir une chaire danft une Faculté des lettres, le fruit de ces voyages ne sera pas tout à fait perdu pour ceux qui écouteront mes 'leçons. C'est pour eux autant que pour moi que j'étudie; car je suis pénétré d'une vive reconnaissance envers ceux qui m'ont permis de compléter ainsi mes premières études , et je n'oublierai jamais qu'en acceptant cette mission, j'ai contracté envers l'État une de ces dettes que l'on n'acquitte qu'avec les efforts de toute une vie.
Il avait fait, en septembre-octobre 1848, un petit voyage en Arcadie et en Élide, dont il envoya un récit détaillé à son frère. J'y remarque cette belle page, qui lui fut inspirée par les harmonies de la nature et de
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l'histoire, par l'heureuse et parfaite convenance du cadre et des souvenirs, en face de l'admirable vallée,, aujourd'hui déserte/d'Olympie :
Il existe entre les lieux célèbres et leur histoire une harmonie qui en fait le charme; on sent à les parcourir vingt siècles après leur ruine qu'ils étaient prédestinés , que ce qu'ils ont été ils devaient Tétre, que la nature avait mis une correspondance intime entre eux et le fiiit dont ils ont été le théAtre, oi^ la pensée dont ils ont été le symbole. Olympie, c'est Tunité de la Grèce, c'est la fraternité de» peuples consacrée par des Jeux et des prières solennelles , c'est la concorde succédant, quand son heure est venue, aux guerres intestines et faisant tomber des mains de quelques-uns, au nom de la patrie commune , des armes fratricides. J'ai vu l'Isthme et J'ai vu Némée, qui avaient aussi le même sens, mais qui n'ont jamais eu dans l'antiquité la même gloire. Un seul coup d'œil explique cette différence : Némée est mesquin; l'Isthme est sec; l'idée de séparation est empreinte, comme l'idée d'alliance, dans cet étroit passage où les nations divisées s'étaient si souvent heurtées ; la ville même où se célébraient les jeux isthmiques n'était qu'une forteresse. Des merveilles d'Olympie il reste bien peu de traces ; les iilluvions du Cladée et de l'Alphée ont couvert sous vingt pieds de terre l'Hippodrome, le bois sacré de l'Altis, les sculptures d'Alcamène dont Pausanias a parlé : c'est à fieine si les architectes de la Commission de Horée ont découvert par leurs fouilles la base de quelques colonnes, seul reste de ce majestueux temple de Jupiter, plus grand et plus vénéré que le Parthénon : et cependant aucun lieu ne répond plus fldèlement à l'idée qui s'attache à son nom ; aucun paysage n'est plus harmonieux dans «es lignes, plus doux aux regards ; ces plaines fécondes, ces eaux paisibles, ces collines verdoyantes écartent l'idée de la souffrance, de la haine, du sang versé; la joie et la paix y respirent; c'est là que des peuples de frères doivent se réunir pour oublier leurs querelles et jurer de s'aimer toujours.
Il ne se peut de plus beau commentaire littéraire; Gandar s'y complaisait et aurait eu peu à faire pour y exceller. Dans sa correspondance, oii il appuie moins, il réussit mieux. — Il fit aussi, à cette fin d'automne (1848), avec Emile Burnouf et Hanriot, une pointe jus-
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(ju'en Bëotie et à Thèbes. Ses compagnons et lui ne purent guère rapporter sur la topographie de l'ancienne Thèbes que des notions assez conjecturales, comme on les peut tirer d'une ville entièrement détruite « dont « il ne reste que trois ou quatre pierres et une vieille mosaïque. » Gandar ne voyageait point d'ailleurs en archéologue : ce n*était là que Tobjet secondaire à ses yeux; Pindare, les Sept Chefs, les Œdipe relus sur place , lui tenaient davantage au cœur. Ces textes magnifiques, encadrés dans des promenades aux bords de risménus et de Dircé, l'aidaient moins à reconstruire qu'à se figurer une Thèbes idéale approximative et suffisante pour l'imagination. L'Ëcole d'Athènes, à l'époque où il en faisait partie, n'était elle-même encore qu'au berceau pour les recherches et les découvertes archéologiques. Celles-ci, négligées ou ajournées dans le principe, s'inaugureront surtout avec les générations auxquelles le brillant succès de M. Beulé donnera le signal ' . Gandar s'en tenait vol(Mitiers à des impressions et à des résultats purement littéraires :
UÉeole française, jusqu^à ce jour, écrivait- il à M. Guigaiaut (17 janvier 1849), n'a pas réussi à faire beaucoup de découvertes; Il fendrait pour cela des frais de séjour et de fouilles , une patience et des connaissances spéciales dont elle ne se pique pas. Si j'en juge par ses premières campagnes, elle n'aura peut-être la gloire ni d'ajouter une ligne au Recueil des inscriptions, ni d'exhumer une seule ruine ignorée. Ce n'est pas son but. Ce que nous demandons à la Grèce, c'est une idée plus exacte de l'antiquité, un sentiment plus vif des beautés que nous aurions commentées peut-être sans les bien comprendre, et chaque voyage fait faire à chacun de nous un pas de plus dans cette voie. Si nos esprits font ainsi quelques progrèa, l'auditoire des lycées et des Facultés et nos maîtres de la Sorbonne en jugeront. Nous ne voulons pas antre chose.
I. On uit les nomi de MM. Perrot, Hetiuy, Foacart, Weiehtr , et ée Mcn
4 'autres, qui ont marqué depuis dans cette voie.
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C'était trop peu, c'était par trop restreindre la portée de Finstitution. L'École d'Athènes, depuis, a voulu davantage : elle a élargi son programme et a su le rem* plir. Mais fiandar, en définissant le sien, montrait à quelles conditions élevées il mettait désormais le mérite de l'humaniste, et comment il entendait le renouvellement du goût et du sentiment littéraires.
Ce renouvellement des plus sensibles, l'Ëcole d'Athènes et son influence l'ont déjà opéré en partie. L'humaniste d'auparavant, du temps où elle n'existait pas, se reconnaît tout d'abord, et il différait assez notablement de l'humaniste rajeuni, retrempé à la source. Un humaniste qui a vu la Grèce n'est point en effet le même que celui qui ne l'a pas vue. Ce dernier était plus orné, plus fleuri, plus rhétoricien, plus de seconde main, que sais-je? il était plus quartier-iaiin, il était moins tttique. Un humaniste qui a vu la Grèce remet les choses classiques à leur vrai point. En admirant \irgile, il sait combien celui-ci, pour être tout entier lui-môme, a dû se rapprocher de la Grèce, y vivre d'aussi près que possible, se tenir constamment en présence d'Homère. Homère, selon la remarque de Gandar, a inspiré à tous ceux qui ont visité les contrées homériques, à André Chénier , à Chateaubriand, à M. Lebrun, t des pages où respire le vrai parfum de l'antiquité. » La Fontaine et Fénelon t s'ils ne l'avaient pas vue, avaient deviné la Grèce. Mais certes il ne l'avait ni devinée ni vue, le poète moderne qui, tenant à nous montrer Homère et se piquant de nous le rendre avec plus de vérité que ses de* vanciers, s'est félicité hautement de n'avoir pas fait comme André Chénier, a qui avait reculé devant la Inrutalité d'Homère. i> La brutalité d'Homère, bon Dieu! et cela dit presque en manière d'éloge. Si M. Ponsard
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avait vu la Grèce, il aurait su que le mot de brutalité n'existe que pour le cyclope dans le monde d*Homère, et qu'un pareilterme jure et crie, appliqué à ces beaux génies harmonieux qui, même sous leur fm^me primitive, sont tout le contraire du barbare. La seule vue d'un rivage de Grèce aurait averti un homme de talent de la note si discordante; l'idée même ne lui en serait pas venue.
Je ne fais que donner à la pensée de Gandar son sens le plus précis. — Il eut le temps de voir arriver les membres de la promotion suivante, la troisième, dont était son ami Jules Girard, l'attiçue; mais, fatigué par le climat, il ne prolongea point son séjour, et il ne (arda pas à rentrer en France. 11 y débuta dans la carrière de l'enseignement comme professeur de rhétorique au lycée de Metz. [1 n'y resta pas moins de six années (4849-4855), interrompues seulement par un congé en 4853 et par une mission en Grèce : sa véritable mission, scrupuleux comme il l'était, consistait surtout à revoir Ithaque, alin de pouvoir écrire en toute précision sa thèse latine. Son séjour à Metz fut marqué, d'ailleurs, par la participation très-vive qu'il prit au mouvement des arts. L'école messine comptait dès lors parmi ses peintres distingués Maréchal, Devilly, de Lemud et Rolland, un oncle de Gandar: Emile Michel préludait par des paysages pleins de fraîcheur, de légèreté et de vie. La musique aussi avait ses Durutte et ses Desvignés, et l'on se souvenait qu'Ambroise Thomas était né à Metz. Notre jeune professeur de rhétorique ne crut point sortir de sa sphère ni abuser de l'art de persuader en conviant ces jeunes talents chers au pays à se former en une société dite de Y Union des Arts. Il s'y mit de tout cœur; le zèle qu'il déploya, les services qu'il rendit ou qu*i
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essaya de rendre en qualité de secrétaire et d*organe à TasscM^iation dont il était Fâme, et qui n'eut que deux années d'existence, ont été exposés et appréciés dans une excellente notice de M. Prost, membre de TAcadémie de Metz. II y eut évidemment en ces années un premier Gandar, plus actif, plus répandu, plus expansif que celui qui nous est venu ensuite. II se mêlait de plus de choses, il se mettait plus en avant; un rayon du soleil d'Athènes l'animait. J'ai quelque lieu de croire qu'il y portait aussi d'abord une flamme démocratique, depuis comprimée^. Ses qualités, au fond restées les mêmes, prirent par la suite une teinte de réserve; son ardeur se concentra. Laissant de côté cet épisode local, qui tient une assez grande place dans la jeunesse de Gandar, je ne dirai ici que quelques mots encore de son second voyage en Grèce.
Il ne faut jamais revoir, dit-on, ce qu'on a trop aimé et admiré, de peur d'éprouver un mécompte. Mais il n'en est pas ainsi des vraiment belles choses : elles ne
I . Daaf nne lettre à sa mère , datée de l'École française d'Athènes , à son second toyage (7 juin 1853) , Gandar écrivait : • Je t'avouerai que je ferme les yeax et les oreilles autant que je le pois j ce n'est point pour chercher les tracas de la politique que je vous ai quittés, et tu peux voir, ma bonne mère, d'après le silence que gardent sur ce point toutes mes lettres, que je ne me suis point laissé distraire de mes préoccupations par tous ces bruits. Les temps commandent aux gens de coeur de demeurer étrangers à la vie publique ; lorsqu'on n*y recueille que des inqaiétades, il faut s'étudier à l'indifférence; pour moi, j'oublie et j'ignore; ee n'est pas sans peine , et je fais violence à ma nature qui aspire à tout autre chose que Tapathie et l'inaction ; mais le mouvement du voyage, Homère et les écrits que je me hâte de terminer, me sont si à propos venus en aide que les jours passent sans que j'y songe et sans que je me mêle le moins du monde à toute l'agilalioa qui m'entoure. •
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peuvent que gagner à être revues. Gandar» en retournant en Grèce au printemps de 4^3, n'était plus pourtant le voyageur intrépide et avide des premières années. C'est qu'il n'était pas essentiellement un voyageur : il allait voir les lieux dans un but particulier, au profit de certains livres, de certaines études présentes, et non pas tout à fait pour les voir en eux-mêmes et pour y chercher du nouveau. Il le sentait bien à la veille du départ, il regrettait ce qu'il allait quitter. Il s'était fait, dès ses premiers mois de congé, une vie à souhait, des journées de recherches et de lectures, des soirées sans isolement. Venu à Paris dans le carême de 1853 pour consulter les bibliothèques : « J'ai ce bonheur, disait-il, « d'échapper au monde et de trouver quelquefois la so- (( ciété. » Revenu à son Remilly, il avait peine à s'en arracher, même en cette saison de fin d'hiver, même en songeant qu'il repartait pour la Grèce; il écrivait à son ami Emile Michel, en ce moment à Rome (25 mars 1853) :
Notre Remilly n'a pas encore une seule feuille ; il y tombe chaque jour quelques flocons de neige ; le soleil a des rayons bien pâles ; le ciel est gris ; le vent sommeille ; aujourd'hui {vendredi itdnt) les cloches, qui sont allées tous retrouver à Rome, ne troublent même plus ce silence de la nature. Ce calme sied à la lassitude de mon esprit. Dans r isolement , j*ai pu me recueillir, et j'ai toujours besoin de le faire à la veille d'une nouvelle absence ; il faut savoir à quel moment de sa vie on s'est mis en route , à quel moment on est revenu ; ce qu'on a laissé, ce qu'on retrouve, ce qu'on rapporte. Hélas ! lorsqu'on songe à toutes ces choses, on n'est plus fait pour voyager. Je sens en effet, mon cher Michel, que ma curiosité s'émonsse; c'est trop courir sans atteindre au but, trop voir sans savoir; trop flétrir de fleurs sans faire un pauvre rayon de miel ; et tenei, quoique je veuille absolument partir et que j'aie raison de le vouloir, il me semble que je pars sans joie et que jamais^ plus je ne m*en irai aussi loin. Ce sont des adieux que je vais foire au ciel d'Orient , et j'aspire à me renfermer comme vous dans l'horizon du ciel natal, dans le e«rele étroit
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de? affections domestiques et des petits devoirs de la vie de chaque jour.
J'ai dit qu'il préparait ses thèses : il avait choisi pour sujet de sa thèse française Ronsard d'abord; mais bientôt le Ronsard tout entier l'avait effrayé ou rebuté, et il s'était restreint à suivre de près « l'imitation d'Homère et de Pindare » dans le vieux poète. Sa thèse latine, mélange de topographie, d'érudition et de littérature, était Tile d'Ithaque avec tous les souvenirs de Y Odyssée: il l'avait préparée à l^avance et n'avait à revoir Tile ellemême, Ithaque aux beaux couchants y dans sa configuration précise et dans ses échancrures de rochers,'que pour plus de certitude et pour mettre la dernière main à son travail. « Je compte prendre la mer à Marseille le n \\ avril, écrivait-il de Remilly à M. Emile Michel» le tt 49 j'arriverai à Athènes juste à temps pour y trouver « encore Beulé. Je sortirai très-peu de la ville et ne « songe pas, dans mes promenades, à dépasser Platée, « Mycënes et Corinthe. Dès que j'aurai revu à mon aise a le Parthénon et le golfe, tiré des livres et des hommes « ce que je puis en espérer, j'irai vite à Corfou et à « Ithaque. » II suivit exactement son programme.
La génération qu'il retrouvait à Athènes était pour lui nouvelle. Le docte couvent avait vu passer bien des hôtes depuis le jour où Gandar l'avait quitté. A Girard, à Vincent enlevé là-bas par la mort, aux membres de cette troisième promotion, en avait succédé une quatrième, Beulé, Alexandre Bertrand, Mézières, et celle-ci elle-même avait fait son temps. Mézières était déjà de retour; Beulé allait partir. Il accueillit cordialement Gandar, lui fit les honneurs de l'Acropole et de sa découverte par la plus belle journée qu'avait eue encore le printemps. Gandar retrouvait l'École bien en progrès,
XXVIII EUGENE GANDAR.
la bibliothèque agrandie et complétée, le petit jardin ayant gagné en verdure et en fleurs, d'autres jardins encore (ceux de la reine] créés et erat)el]is par une habile culture :
Bien que deux hivers désastreux, dit-il, aient ravage toute ia plaine, brûlé les jeunes orangers d'Athènes comme les oliviers séculaires du Céphise, la reine est parvenue à doubler ses plantations où l*on trouve de Teau , des fleurs , de Therbe , presque de Tombre , et quelques arbustes exilés de nos pays, mêlés îi ceux des montagnes de TAttique et aux palmiers de TOrient. Quatre années ont laissé faire h cette oasis de verdure de grands progrès. En revanche les orages ont nui beaucoup aux ruines; et j'ai retrouvé plus d'un monument mutilé ou chancelant. Qu'y faire ? chaque jour les arbres rajeunissent, et le*Partliénon vieillit. Ce qui dure sans avoir besoin d'une jeunesse nouvelle et sans craindre la décrépitude comme les œuvres des hommes, c'est la' mer et l'horizon des montagnes et cette divine lumière que je retrouve tels que je les ai connus, aussi surpris qu'à mon premier voyage parce que je sors de nos brumes, et plus ému parce qu^ayant eu déjà le loisir de les aimer, j'avais eu le temps aussi de les regretter plus d'une fois.
Ailleurs, regrettant la perte de quelques illusions, il se félicite d'en garder au moins une : « C'est, dit-il, mon « amour pour la Grèce, que je ne puis cesser d'admia rer, après l'avoir retrouvée plus belle que mes sou- « venirs. »
Je ne crois pas sortir de mon sujet ni abonder dans le trop de familiarité en relevant ce passage naturel d'une lettre à son frère Adolphe Gandar; nous sommes dans le monde homérique, ou l'on ose être homme avec tout ce qu'il y a d'humain en nous, et oii les pleurs qu'on verse ne sont pas une marque de faiblesse :
(Athènes, 5 mai 1853.) — Beulé m'a quitté dimanche (jour de la Pàque grecque). Plus on vit sous ce ciel d'Athènes , plus on a besoin d'y vivre. Joies et souffrances , chaque souvenir est un lien. U vient un jour où tous ces liens, on les brise, mais le cœur saigne , et les
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Teui les plus stoïques se mouillent de larmes. A Theure des adieux, le pauvre Beulé pleurait. Il faut penser qu'il était ici depuis plus de trois ans , et que de tous les membres qui se sont succédé h l'École, c'est lui surtout que la Grèce aura fait ce qu'il est et ce qu'il doit devenir un jour.
M. Beulé, en partant, laissait Gandar aux soins d'un jeune et nouveau membre de l'École, dont le coup d'essai brillant, le premier exploit signalé datera également de la Grèce, mais dans un genre bien diflérent : « Beulé « parti, écrivait Gandar, je vivrai en tête à tête avec un « de nos jeunes collègues né àDIeuze et garçon d'esprit, c M. About. » Et, rendant compte de ses occupations, de ses promenades parmi les ruines, de ses paisibles lectures dans la petite bibliothèque de l'École, de tout ce qui ne lui laissait guère à désirer d'autres distractions : « Il me suffit, ajoutait-il, de quelques instants « passés par intervalle chez M. Daveluy, à la Légation, u ou dans la société du seul membre de l'École qui l'ha- « bite encore porte à porte avec moi, M. About, jeune a homme de beaucoiip d esprit, et qui est rempli d'é- « gards pour moi comme pour un aîné et un hôte. »
Et, puisque je rencontre le nom de M. About lié à celui de Gandar, je ne saurais (si peu rhétoricien que je sois) me dérober à l'envie de les rapprocher au moral et de les opposer. Gandar et About, c'est, à mes yeux, l'École normale dans ses produits les plus distingués et les plus différents, les plus inverses, et lui faisant grand honneur tous les deux. J'aime à me les représenter en ce moment, puisque nous sommes en Grèce, par un de ces bustes doubles où se complaisait souvent la fantaisie des artistes grecs : ils aimaient, on le sait, ces sortes de Janus à physionomies assortissantes ou le plus souvent contrastantes; les vases sculptés nous offrent volontiers
XXX KUGENE GANDAR.
deux ligures opposées dos à dos, nuque à nuque, et qui se complètent, Sopho<;le et Aristophane, Bacchus et Ariane, et sur un rhyton je vois Alphée et Aréthuse. Ici le contraste est parfait : Gandar et About, deux cerveaux disparates; Tantithèse, pour qui les connaît, saute aux yeux et rit à Tesprit : l'un grave, consciencieux, religieux aux anciens, déférent aux modernes, se tenant dans sa voie et ne s'en laissant détourner par rien; portant du sérieux et de Taffeclion en tout, de cet approfondissement attentif et pénétré, quelque peu étranger à la nature française, et que les Allemands, qui se l'arrogent, expriment très-bien par le mot Grûndlichkeii ; réalisant encore l'idée du dîrovcTaîoç d'Aristote, l'homme vertueux et non léger; un gros front énorme venant en surcroît au portrait^ : l'autre gai, vif, ironique, espiègle même, le nez au vent, la lèvre mordante, alerte à tout, frondant sans merci, à l'exemple de Lucien ne respectant ni les hommes ni les dieux : chez l'un l'École normale en plein exercice et développement de son professeur modèle, dans tout le large de la tradition régulière et directe; chez Tautre cette même École en rupture de ban, en pleine dissipation et feu d'artifice d'homme d'esprit émancipé, lancé à corps perdu à travers le monde, mais d'un homme d'esprit, remarquez-le, dont c'est trop peu dire qu'il pétille d'esprit, car, sous sa forme satirique et légère, il fait bien souvent pétiller et
1 . • lliMi ftrdeau m'a ponraiTi jusquHci, et aucun chapelier ne eooMiit
t à la coifTer ( ma tète ) ni d'an chapeau ni d'un bonnet grec ; il paraît que , « dans le paya de Phidias, on me troure aussi plus gros que nature ; mais tous « dcvex me pardonner ma laide grosse tète, car j'ai un bon gros cceur poar m vous aimer... t (Lettre d'Athènes, i3 mai 1818, à Mme Adolphe VioUet-Le- Oiic. ) -~ Ba inastaat sur l'idée de force et de solidité qui était le caractère le plus saillant, il ne serait que juste toutefois, pour compléter la physionomie, de marquer ansn ce qu'il y arait d'intelligence sur ce front et parfois de 6nesse dans ce regard.
EUGENE GANDAR. XXZl
mousser le bon sens même, et toujours dans le meilleur des styles : toutes qualités par où il témoigne encore de son excellente nourriture et tient, bon gré mal gré, de sa mère.
Assez jouer comme cela. — Gandar revint de la Grèce par l'Adriatique, Corfou, Trieste; il traversa l'Allemagne, Vienne, Prague, Dresde, Munich. Rentré en France, il soutint ses thèses en 4854, fut nommé, l'année suivante, professeur suppléant de littérature ancienne à la Faculté de Grenoble, n'y resta qu'un semestre marqué par «n fort bon discours d'ouverture sur Athène$^ ion génie ^^ ses destinées; nommé presque aussitôt à la Faculté de Caea professeur de littérature étrangère, il y fit quatre cours complets, de 4856 à 4860, et y traita successive- 'nont de Goethe, de Dante, de Pétrarque, de Shakspeare ^ de ses imitateurs, de Schiller, de Goethe encore, de Itachiavel et des grands Italiens, écrivains ou artistes de la Renaissance. Cette brusque obligation d'entrer dans des sujets pour lui nouveaux et d'en parler au fur ^t à mesure de l'étude lui fut très-utile. Il était naturellement le contraire de ces professeurs improvisés qui i>e doutent de rien, qui comptent sur l'inspiration du ii^oiiient, qui apprennent le matin ce qu'ils débiteront le soir, et qui sauront peut-être à la seconde ou à la troisième année cequUls ont commencé à enseigner dès ^ première. Mais il n'était pas mauvais non plus pour lai de se sentir l'aiguillon au flanc, d'avoir à presser-le V^^ et à entrer en campagne, sauf à achever de s' équipai" en marchant. La rapidité fut toujours la qualité qui lui fit le plus défauts et il dut souvent s'en préoccuper
1 • Ub tmi partieolier de Gcndar m'ATertit qu'il y tunit à faire ici une dislioe- )>«■• Lavifaeité pouvait masquer à Gandar daus les allurec, daoi la manière de &*expriiner , dani les actions et les démarches , dans les résolutions même ;
XXXII EUGENE GANDÂR.
dans cet ordre d'enseignement, pour lui tout nouveau, auquel il lui fallait sans cesse et surabondamment pourvoir : soixante leçons au moins par année, et des leçons à pleins bords! il faut y avoir passé pour savoir ce qui en est, ce que demande et consomme un cours de Faculté fait en conscience, sans interruption ni relâche ; le métier est dévorant. On peut prendre idée de la forte acquisition et de la dépense intellectuelle de Gandar durant tout ce f emps par ses discours et programmes imprimés, mais surtout dans ses lettres, qui nous initient à ses efforts et à cette suite, à cette simultanéité de riches et fécondes études. 11 avait commencé ce cours de littérature étrangère par Goethe, auquel il devait encore revenir plus tard; mais, après ce prélude, qui était une entrée en matière relativement facile, il aborda la difficulté de front, par les sommets, et s'attaqua à Dante. Il ne consacra pas moins de trente-quatre leçons à ce grand sujet. Il avait un exemplaire de la Divine Comédie qui lui avait été donné par le peintre Emile Michel, et il s'y trouvait, entre les feuillets, non coupés, des fleurs séchées qui étaient sans doute un souvenir des printemps d'Italie.
Quel dommage, écrivait-il à son ami (3t décembre 1856), que ni vous ni moi nous n'ayons lu ce livre, là où vous avez cueilli ces fleurs ! Lire Dante à Florence comme j'ai lu Homère en Grèce , tel serait aujourd'hui mon rêve. Quel commentaire que les peintures et les .sculptures primitives et tous ces monuments du treizième siècle qui sont encore dehout jiar toute la Toscane ! Mais j'ai beau tourner mes yeux vers le soleil, c'est dans les brumes de Gaen que je lis Dante, et sans autre espoir que celui d'aller lire Shakspeare dans les brumes de Londres. 11 faut se faire une raison.
mais il eoncevftit et travaillait vite. Il ne le cédait pour la rapidité du fonction- Dément intellectuel à aucun ou presque aucun des hommes distingués de sa génération.
EUGENE QÂNDAR. XXXIII
Ainsi encore il se figurait qu'on devrait lire les Wallenstein de Schiller à Prague, au cœur de la Bohême. Il avait suivi à Francfort et il espérait suivre un jour à Weimar et à Wetzlar les souvenirs de Goethe, selon le principe posé par Goethe lui-même : « Quiconque veut «comprendre le poète doit aller dans le pays du poète. » C'était son dilettantisme à lui et mieux que cela, sa méthode vivante d'interprétation et de critique littéraire. Il réalisa en partie son rêve pour Shakspeare dans un voyage qu'il fit à Londres au commencement de l'automne de 1857 : il y vit représenter Namlet par un acteur de talent, mais sur un théâtre de faubourg, devant un parterre tout populaire. Dans une lettre à sa femme il décrit cette salle enfumée, ce public surtout comparable à celui de nos théâtres du boulevard, mais un public plus grossier, plus violent, avec toute la différence des tiiis de Londres à ceux de Paris; et il ajoute :
Tu croirais, chère amie, ({uc tout ce hruit m'a pris sur les nerfs. Mon Dieu, non! l'étude que je venais faire n^a pu être une étude complète qu^à ce prix. Je voulais comprendre cette grande énigme à'Hamlet , de toutes les œuvres de Shakspeare la plus puissante et la plus étrange , celle qui s\*mpare le plus fortement de l'imagination, celle qui par instants heurte le plus non-seulement la délicatesse du goût, mais la délicatesse du sentiment. Eh bien , je comprends tout, presque tout, maintenant que j'ai retrouve Shakspeare et le public de Shakspeare, le poète et l'acteur aux prises avec cette populace turbulente, capricieuse, à laquelle' il faut plaire, qu'il faut faire taire, faire rire et faire pleurer. TAche dilTlcile, que Shakspeare réussit h remplir
presque autant par ses défauts que par son génie. Oh ! que j'avais besoin de venir h Islington pour comprendre la scène du cimetière! Du reste, il faut dire que lu rôle d'Hamlet, ce rôle qui est toute la pièce, était joué d'une manière remarquable. Tu penses si j'étais attentif de tous mes yeux , de toutes mes oreilles ! Mon impression maintenant e«t plus nette, et j'espère cet hiver jeter quelque lumière sur une question qui est, à mes yeux, l'une des plus importantes et l'une des plus délicates ({ue présciUe riiistoirc des lellrcs.
XXXIV EUGENE GANDAR.
Il me semble que la lumière qu'il désirait est toute faite ; l'observation est bien simple et ne paraît pas comporter tant de mystères. Shakspeare faisait des concessions volontaires ou involontaires à son public, et quel public! on vient d'en voir un échantillon.
Mais ne le trouvez-vous pas, vous tous qui êtes au courant de la critique théâtrale et du feuilleton dramatique contemporain? Au soin qu'il prend, à l'importance et à l'insistance qu'il y met, Gandar nous rappelle un autre élève de TÉcole normale, un très-estimable transfuge : avec plus d'élévation et de choix, mais non pas avec plus de conscience, Gandar est le Sarcey de la chaire*.
Convenons-en, Voltaire, avec son seigneur Pococurante traitant sous jambe les plus fameux auteurs et leurs chefs-d'œuvre, est bien loin d'ici, et je ne sais pourquoi il me revient précisément à l'esprit en ce moment, si ce n'est peut-être parce que dans une méthode excellente je crois entrevoir un peu d'abus, et que le goût nous avertit qu'il faut de temps en temps se détendre. Il en est plus ou moins de ces choses du goût comme des plaisirs : Glissez, mortels, n'appuyez pas.
A peine ceci est-il écrit que je sens le besoin de m'excuser et que je suis tenté de m'en repentir, car, je le sais, d'une part le haut enseignement a ses obligations; le professorat, on l'a dit, celui des Facultés du moins, est « une sorte d'apostolat laïque, » il a charge d'esprits et d'âmes; il est presque tenu à ne jamais sourire; et, d'autre part, la critique est devenue une science, et des
1. Quand cet article fui lu, avaut l'impresiion, detant le bureau du Journal des Savants, comme c'est Tusage, ce rapprochement de Gandar à Sarcey étonnn un peu. J'avais mes raisons. Gandar, certes, eût accepté de très>bonne grâce cet éloge, lui qui disait un jour à M. Mézières : « Sarcey est tout simplement en train de devenir notre -premier critique de thé&tre. >
EGGEXE GANDAR. XXXV
plus complexes; elle a nécessairement quelque chose d'artificiel; elle est une construction savante; Tordre et la méthode y sont indispensables. Il ne s'agit plus de venir faire une simple lecture d'un auteur en l'accompagnant de remarques vives, de commentaires rapides et justes, de rapprochements heureux, et en y apportant un vif sentiment des beautés et aussi des défauts, comme ce serait le compte d'un disciple de Voltaire, de Pope et d'Horace. Parler aujourd'hui des œuvres d'un grand poète, c'est parler de son époque, de ses contemporains, de ses sources et de ses dérivés, nou-seulement de tout ce qu'il est, mais de ce qu'il a pu être et de ce qu'il représente. Dante, Shakspeare, Molière même et La Fontaine, ne sont plus que des occasions de tout voir et de tout dire, de remuer toutes les questions d'art et d'histoire, de faire son tour du monde littéraire; et, pour Shakspeare en particulier, l'ensemble du cours que lui consacra Gandar est parfaitement délini dans le passage suivant d'une de ses lettres (à M. Emile Michel, 14 février 4858]:
Je me suis décidé à parler de Shakspeare toute l'année (t8S7- 1858). Il me semble que personne ne sera tenté de trouver que ce soit trop, et mot , je suis ainsi fait quUl me semblera que c'est trop peu. En effet , j'ai beau me hàler, ma seule crainte est de ne pas arriver au terme. Après quelques considérations préliminaires sur Shakspeare et la Normandie et une biographie de Shakspeare où j'espère avoir rais quelque vie par mes impressions personnelles, j'ai abordé 1'ex.amen des œuvres du poëte. J'ai écarté l'ordre des dates , qui est contesté, la distinction par genres, qui est contestable. Considérant l'œuvre de Shakspeare comme une image plus ou moins complète , plus ou moins fidèle du monde réel et du monde imaginaire , je vais avec lui de pays en pays , de siècle en siècle , t)assaiit d'Athènes à Rome , de l'antiquité grecque et latine à la Renaissance italienne, du midi au nord, d'Elseneur en Angleterre et en Ecosse; ici des légendes à l'histoire, là de l'histoire à la comédie, enfin de la
XXXVI EUGENE GANDAR.
comédie de mœurs à la comédie romanesque et à la comédie fantastique. Telle est la vaste carrière que je me propose de parcourir depuis Timon d'Athènes jusqu'à la Tempête. J'en ai fini avec les pièces antiques, et, jeudi prochain , je termine avec Othe'lo la série des pièces italiennes ; puis j'aborde Hamlet. Au bout je cherche à réserver cinq ou six lecjons pour conclure, c'est-à-dire pour faire la part exacte du génie de Shakspeare et celle du bien et du mal dans ses exemples. Fidèle aux habitudes de mon esprit, je me prépare surtout à déterminer et à juger l'impression morale produite par ses drames, grande question qui me tourmente à mesure que j'avance et sur laquelle je suis très- préoccupé de dire assez, de ne pas dire trop»
En dehors d'ailleurs du cadre et de l'appareil enseignant, Tadmiration de Gandar pour Shakspeare ne Vaveuglait pas, et il restait, à cet égard, dans une mesure que les derniers venus, toujours portés à renchérir, ont trop spuvent dépassée. Dans une lettre de Londres, du 25 septembre 4857, adressée à madame Gandar, dans un post-scriptum écrit à onze heures du soir, il disait :
Je viens, à l'instant même, de voir représenter Richard llî. Franchement je ne t'ai pas regrettée, et ce n'est pas Richard llI qui te convertirait à Shakspeare. Des peintures d'une vérité et d'une énergie saisissantes, une fin sublime; mais quel rôle! quelle pièce! et quelles monstrueuses horreura ! J'aurais mieux aimé que tu entendisses hier soir cette spirituelle comédie de L'Ecole de la Médisance^ trèsjoliment jouée à Hay-Market. Sheridan n'est pas Shakspeare ; mais il est aimable.
Ce caractère d'amabilité et d'agrément, Gandar, et je l'en remercie, y reste très-sensible. On a fort exalté,
1. Les écrits de M. Mézières sur Shakspeare et sur les Contemporains , les Prédécesseurs et les Successeurs de Shakspeare ^ eicellents ouTrages, nés euxmêmes d'un enseigaement de Faculté, sont un équivalent fait pour nous consoler de ceux quMl n'a pas été donné à Gandar de rédiger et de recueillir sur les mêmes sujets. Avec les différences d'application qui tiennent k l'indindualité des esprits, on y sent les fruits d'une même méthode , d'une même culture critique saine et sâre.
EUGENE GANDAR. XXXVII
depuis un certain nombre d'années, les génies supérieurs, austères, grandioses, jusqu'à en écraser parfois les plus charmants. C'est devenu quasi une mauvaise note que de plaire. Gandar, qui a si bien rendu toute justice au Dante, n'est pas injuste pour l'Arioste, pas plus que tout à l'heure pour Sheridan, et, à l'occasion des ouvrages du Titien réunis à l'Exposition de Manchester, et d'une suite de portraits excellents, il écrivait :
Le meUleur de tous, et Tune des peintures les plus parfaites de toute cette Exposition, est un portrait de TArioste. Admirable visage : la nature, avec le génie, lui a donné la sérénité. L'Arioste n*aura ni les colères de Dante, ni les égarements du Tasse. Ce n'est pas un héros, non : ce n'est qu'un homme, mais qui unit à la beauté du Tisage la bonté du cœur, h la santé du corps la vigueur de l'esprit, la prudence d'un sage au génie d'un poêle.
Gandar en chaire ne s'aventurait d'abord qu'avec précaution, bride en main, parcourant de l'œil des notes qui lui servaient de point d'appui : ce ne fut qu'à la troisième année qu'il fit le grand pas, laissa de côté tous les papiers et se lança en pleine mer sur la foi de sa seule parole. Il l'annonçait à l'ami de Metz, confident habituel de ses travaux et de ses progrès, M. Emile Michel, et dans des termes où la satisfaction se tempérait d'une modestie rare :
(Caen, 4 avril 1858.)... On n'a point paru mécontent de mes leçons; je commence à les Taire avec moins de peine, plus librement. Depuis six semaines, ju fais ce que je désespérais d'oser jamais, je monte en chaire sans aucunes notes, et parle un peu de mémoire, un peu d'inspiration. C'est dire que je commence à parler véritablement : bien ou mal, c'est selon les jours; une ou deux fois, c'était bien. Particulièrement j'ai fait un portrait d'Hamlet qu'on a fort applaudi; on m'a dit que c'était ma meilleure leçon.
Et encore :
(12 juin 1858).... Depuis trois ou quatre mois, j'ai beaucoup,
XXXVIII EUGENE GANDAR.
beaucoup g:igné. Le plan de mes Ie<;ons est plus simple, mes analyses sont plus rapides et plus vivantes, J'ai eu le courage de jeter toutes mes notes, afin de monter en chaire avec une entière liberté d'esprit et de regarder les gens en face , et il se trouve naturellement que je dis mieux ce que je veux dire et suis mieux compris. Eh bien, cVst maintenant surtout que je sens bien les défauts de mon esprit, les imperfections de ma parole et tout ce que j*aurais besoin d'acquérir pour être seulement la moitié d'un orateur. Cherchons donc, cherchons toujours : c'est l'art et c'est la vie; et grâce à Dieu, les joies de l'effort, si sévères qu'elles soient bien souvent, valent mieux que les joies passagères et stériles du succès.
Quelle digne et loyale nature! On ne saurait proposer une meilleure étude du professeur. Gandar avait bien le sentiment vrai de ce genre semi-oratoire, car un professeur n*est qu'un demi-orateur. Celui-là seul est complet qui a des contradicteurs en face et non un auditoire muet et docile, et qui, en réponse à des objections imprévues, est tenu à la réplique soudaine, immédiate. Mais aussi ces objections et ces contradictions sont parfois un secours pour le véritable orateur; elles le soutiennent en le provoquant, elles Talimentent. Le professeur, qui parle seul et sans discontinuer, est soumis à des conditions particulières et qui ont leurs ditïicultés propres; la plus grande est dans la quantité de notions substantielles et saines qu'il est tenu de débiter en y mettant du mouvement, delà vivacité, une demi-action, et sans négliger l'agrément jusque dans le sérieux. Il doit dessiner des cadres et les remplir, il doit ébaucher sans cesse ou même détailler les sujets, mais sans avoir le temps de les terminer et de les réduire en livres; des matériaux tout préparés s'accumulent journellement derrière lui sans qu'il lui soit donné de les reprendre définitivement et de les cimenter dans une œuvre durable. A peine est-il maître d'un sujet que force lui est
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de passer à un autre. Aussi Fauteur en lui, l'écrivain, pour peu qu'il soit écrivain , souffre-t-il tout bas de ce qui fait la vogue même et l'applaudissement public du professeur. Gandar, sur la fin de ses cinq années de Caen, le sentait bien; si professeur qu'il fût par vocation et par nature, il éprouvait un vif désir de fixer pour luimême, et pour d'autres encore que pour sa centaine d*auditeurs fidèles, quelques-uns de ses résultats. Nous assistons par ses lettres à sa vie intérieure active , ardente, haletante, et qui n'était pas sans avoir dès lors ses quarts d'heure d'affaissement :
(X M. Érailc Alichcl. — Caen, 20 décembre 1859. )■•• Claire (Mme Gandar) voua a dit que j'avais repria mes leçons; j'en ai déjà fait trois, et, dès le coramcncemenl du mois de janvier, je ferai mon service comme à l'ordinaire, sans plus demander grûce... Quelle ti\che d'ailleurs que la mienne en ce moment ! Me voici i\ Florence au quinzième siècle : j\'ii fait une leçon sur les érudits, l'autre sur les architectes et les sculpteurs; la prochaine sera consacrée aux peintres, particulièrement à Masaccio; puis j'indiquerai la renaissance de la poésie en langue vulgaire. Aprè.s Laurent-le-Magniflquc, Savonarole, Léonard et Michel-Ange, Machiavel. Avec Jules II et Léon X, je pasrserai de Florence à Rome, où je m'occuperai moins des obscurs essais de la poésie que des chefs-d'œuvre des beaux-arts. Ce tableau doit me conduire jusqu'à Pâques. Le second semestre est réserva; à Venise et à Ferrare, avec l'Ariosfe, Titien et Le Tasse. Quelle vaste carrière, n'est-ce pas? mon cher Emile : elle m'attire et tout à la fois elle m'effraye. Je n\aurai jamais tant lu ni tant osé. Parfois je me désole d'aborder un tel sujet sans avoir revu l'Italie : et cependant je me console en pen.sant que, si un séjour à Florence eût été la préparation la plus convenable du cours que j'entreprends, ce cours et ces études telles quelles, dont il est l'occasion, seront la préparation tout aussi naturelle du séjour à Florence que nous ne cessons de rêver... •
(Au même. — Caen, C mars 18G0.]... Je ne connais^que de nom, mon cher Emile, la plupart des ouvrages dont vous me parlez. J'ai regretté particulièrement il y a quelques semaines de n'avoir pas sous la main les Artistes dominicains du Père Marchese; mais je dois me résigner et marcher toujours, toujours courir... Jugez si les désirs et
XL EUGENE GANDAR.
les regreU se pressent dans ma pauvre tête. Je n^ai pu donner h Machiavel que quatre loijons, à peine dix ou douze journées d'études. Jeudi dernier, j'ai commencé à parler de Michel-Ange ; je l'ai conduit depuis le berceau jusqu'à la mort de Jules II. C'est vous dire que j'entreprenais de donner h. mes auditeurs une idée du plafond de la Sixtine et du Moïse, Quelle tâche! je l'ai pourtant remplie à moitié; car l'émotion paraissait très-vive de part et d'autre. Après demain, je conduis Raphciël jusqu'à la même date; pui8, jusqu'à sa mort. Puis je reviendrai à Michel-Ange, achevant ce que j'ai à dire du sculpteur, du peintre, de l'architecte, du poëte. Ces études font mon bonheur et mon tourment; je m'y passionne et m'y consume, il est temps que l'heure du repos sonne, et que j'aille à Paris me distraire, s'il se peut, de mes idées. Aussi bien l'Arioste et le Tasse me changeront d'air et de monde au mois de mai.
Sommes-nous assez initiés? Ce n*est plus le cabinet du professeur qu'il faut dire, c'est Talelier, c'est le laboratoire, c'est la forge du professeur : fervet opus. Les conditions du professeur en ce temps-ci ont en effet changé; elles se sont multipliées, se sont activées comme toutes les autres. J'aurais bien voulu voir le cabinet d'un Rollin ou même d'un Andrieux la veille d'une leçon : je vous demande s'il y était besoin de tant d'instruments et de livres auxiliaires. Mais on n'est pas moderne pour rien, et toutes les études désormais convergent, rivalisent, se lient et se tiennent en un faisceau qu'il faut embrasser. — Je continue l'intéressante confidence :
Les secours ne m'ont pas tout à fait manqué dans le cours de mes recherches. Nous avons ici un très- beau nioulape de la célèbre porte de Ghiberti. Le musée possède, vous le savez, le Sposalhio du Pérugin et une bonne copi^ de V École iV Athènes. La bibliothèque m'a fourni plus d'-estampe.** que je n'espérais; j'y ai joint les Vierges de Raphaël, et l'on m'a pnHé des photograpliies magnifiques du Mofse et du Jugement dernier. Vasari, Lanzi, Rio , les catalogues des musées étaient là d'avance sur ma table. J'ai lu Quatremère de Quincy. Je lis en ce moment un Essai sur les fresques de Raphaël, publié l'année
EUGENE GANDAR. ' XU
deriiière, en attendant Tédition française de PaMavanl, qu^on nous promet toujours!. Avec cela et mes souvenirs et den lambeaux recueillis çà et là, je vais comme je puis, selon mes forces, moins mal que je De devais le craindre. Gela suflll à ma conscience.
Savonarole m'a très- vivement préoccupé : c'est trop peu dire, il oi»édait ma pensée...
(Au même. — 32 juillet 1860.)... J'ai dit et pensé sur cette Renaissance italienne une foule de choses qui vaudraient peul-âtre la peine d'être conservées. Maudit métier ! 11 nous entraîne d'un sujet à Tantre, comme Maréchal va de croquis en croquis. . .
Ce n'était pourtant pas sur la Renaissance, quoiqu'il en fût si plein, qu'il méditait en ce terops-là de faire un livre; il menait presque parallèlement deux séries de
leçons:
Dans mon autre série, écrivait-il le 24 juin 18ô9, j'ai achevé de raconter la jeunesse de Goetlie. Me voici engagé dans un parallèle de l'auteur de Werther et de Vérité et Poésie avec Tauteur de Reité et d» Mimùires d* outre- tombe. Je dirai aussi quelques mots de lord Byi^n, cherchant à marquer du point de vue où je suis placé la part de chacun de ces trois grands poètes dans Tinfluence commune , et malheureusement très-funeste, quMls ont exercée sur la littérature contemporaine.
L'ouvrage qu'il roulait dans son esprit, et dont il avait déjà fixé le plan, avait été conçu à cette occasion et tianscet ordre d'idées. Généralisant son point de vue, y rattachant le résultat de ses précédentes études sur Dante et Pétrarque, il s'était arrêté à l'idée de réunir sous ce titre, Des Confessions poétiques, une suite d'analyses dans lesquelles il aurait présenté les modifications <lu sentiment personnel se produisant aux diiïérents siècles. Commençant par saint Augustin et Roëce et la ^»^*c influence qu'ils avaient exercée sur Dante et Pétrarque, il aurait marqué le caractère propre de ce sentiment chez ces deux poêles; il aurait montré chez
XUI EUGENE GANDAR.
Sliakspeare et Molière Tart profond sous lequel se voile sans jamais s'étaler, sans jamais nuire à Taction, leur personnalité discrète. C^eût été le point culminant de son œuvre, et ces deux chapitres étaient faits dans son esprit : il arrivait ensuite à Rousseau, signalait Téeueil de ces sortes d'apologies auto-biographiques auxquelles son école s'est complu, poursuivant son analyse chez Goethe, chez Chateaubriand et jusqu'à ces récentes publications auxquelles les noms d'Alfred de Musset et de George Sand ont donné un dernier et si contagieux attrait. « Je voudrais pouvoir dire, m* écrit un confident « de ses pensées, tout ce qu'il apportait de savoir et « d'élévation morale dans cette étude pleine de vie, qui ({ eût offert au public de nos jours une lecture atta- « chante et d'un intérêt actuel sans nulle flatterie. Les a plus grands génies des littératures modernes y eussent c( été caractérisés, non pas d'une façon abstraite, ainsi t( qu'il arrive trop souvent dans de pareils ouvrages, (( mais avec une connaissance approfondie de leurs œu- « vres et en partant d'un point de vue spécial nettement « défini. Il se serait, sans parti pris, élevé progressive- « ment à des considérations générales pleines de saines « instructions. )j En tout il était ainsi, cherchant la moralité de la conclusion et à faire la part du bien et du mal.
Ce noble projet, comme tant d'ébauches et tant de germes dignes de vie, est resté dans le royaume des limbes. D'autres travaux, d'autres devoirs vinrent à la traverse et rompirent la trame.
On ne saurait s'étonner que la correspondance de ce temps nous montre Gandar toujours fort occupé de beaux-arts et de peinture. Les lettres dans lesquelles il rend compte de l'Exposition de Manchester, des
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œuvres des anciens maîires et des libres essais des paysagistes anglais, feraient des feuilletons excellents, et oii il n'y a , en fait de description , que le nécessaire. Ses jugements sont d'un amateur exercé qui a déjà beaucoup vu et qui s'y entend. Gandar, en ces mêmes années, crut devoir payer tribut a l'Académie de Caen par une étude qui sentit le sol et qui le naturalisât Normand jusqu'à un certain point : il choisit Poussin \ dont le génie sévère s'accordait bien avec ses propres goûts de sérieux et de moralité. Ce n'est pas à dire que le grand peintre, qu'on cite toujours comme exemple de la composition historique et de l'austère dignité de l'art, n'ait pas fait aussi des Bacchanales, « ré- « miniscences très-hardies de la sculpture antique,» et qui déjouent un peu les graves théories à son sujet ; mais une débauche n'est pas coutume^ et, en lisant le recueil des Lettres du Poussin , Gandar put se féliciter d'avoir appris à connaître l'homme dans le peintre, «et « un homme selon son cœur. »
Pendant ce séjour de Caen, il eut aussi à donner ses soins, de concert avec son ami M. Trébutien, au choix de Lettres de Mlle Eugénie de Guérin ; sa délicatesse de coeur se complaisait à ce travail tout confidentiel, et il ne souffrit même pas que M. Trébutien citât son nom dans sa pieuse Préface; l'allusion qui y est faite à cette étroite collaboration ne s'est éclaircie que depuis sa mort.
Quand paraissait ce volume des Lettres d'Eugénie de Guérin (4862), Gandar, qui en soigna de près le texte et l'impression*, était déjà rappelé fi Paris depuis un an.
!• LtiAndelys et Nicolas Poussin^ tirage à part, extrait des Mémoires de ^'ÀcadinUe de Caen cl de la Gazette des Beaux-Arts (mars 1860).
2. Le public, qui joait couramment d'une lecture facile et charmante , ne se doute pu de tout ce qu'ont souvent exigé de soins et donné de peine ces éditions
XLIV EUGENE GANDAR.
Chargé d'abord d'une Conférence de français à l'École normale, ce qui lui était un cadre un peu neuf, il dut y refaire quelque apprentissage de forme et de méthode. Et, en général, depuis qu'il futù Paris, il ne considéra guère toute sa carrière de Caen et ce premier stade si bien rempli que comme une sorte de stage. Je laisserai ici parler M. Jacquinet, directeur des études littéraires à l'École normale : « Cet enseignement de nos conférences (( tout intérieur et familier, après la Faculté de Caen, « d'où il sortait, était assez nouveau pour lui : ce qu'il (( gardait, au commencement surtout, de solennité de « débit, ce qu'il avait encore, à cette époque, d'enveloppé « et de trop orné, fut facilement excusé par les élèves en u faveur de son savoir et de son ardeur : il fut, en « somme, très-estimé à l'École.)) Les élèves, juges trèslins et qui savent fort bien concilier malice et justice, avaient un mot pour rendre l'idée de ce mérite solide,
d'ouvrages ou de correspondances posthumes : une famille à sati«fairc. des scrupules sans nombre à ménager , la vérité à ne point fausser ni trahir, les convenances pourtant à respecter, celles du moins qui eussent paru telles à l'auteur lui-même, s'il avait vécu, c'est là le revers de la toile, et ce n'est pourtant qu'un faible aperçu de la tâche morale et littéraire qui était échue aux éditeurs dévoués de Maurice et d'Eugénie de Guérin. Ce passag^c d'une lettre de Gandar, du SI mars 1862, en laisse entrevoir quelque chose : ■ J'ai dû aussi, malgré mes « lourdes obligations de chaque jour , continuer de donner mes soins à la pu-
■ blication des OEuvres posthumes de Maurice et d'Eugénie de Guérin, qui sera « terminée, selon toute apparence, vers les premiers jours du mois de mai. Pour « dire la vérité, le volume du frère m'a causé assez d'ennuis, et je n'ai tenu
• bon jusqu'au bout que par complaisance pour l'éditeur. U n'en est pas de « même du Journal de la sœur, qu'on imprime en ce moment : c'est de tout
■ cœur que j*en ai revu et arrêté le texte. Il me tarde que vous voyiez ce
■ chef-d'œuvre N'était qu'il ne dépendait pas de moi de réparer les indis-
■ crétions commises dans une publication partielle, il y asi'pt ans, j'oserais croire a qu'Eugénie de Guérin donnerait son assentiment à ce que j'ai fait depuis trois
• mois pour que Pexpressiou de sa pensée fut conservée fidèlement, à l'esception « de quelques pages dont la publication l'aurait effrayée elle-même. J'étais
• préparé à cette mission très-délicate par mes récentes études sur les manuscrits « de Pascal et de Bossuet, et j'y trouve encore cet intérêt particulier qu'elle me
• prépare au travail définitif que réclament, et bientôt, si je ne me trompe , les « œuvres laissées par notre pauvre oncle Adolphe. > {Adolphe RoUandy frère du peintre , ei qui atail été poile.)
EUGENE GANDAR. XLV
un peu grave d'aspect et de ton : « Gandar parle d'or, « mais il pèse son poids.» Il se serait assoupli en continuant. Il ne ût guère que passer dans la Conférence, ayant été nommé suppléant à la Faculté des lettres dès la fin de celte année 4861 . Il se retrouva d'abord plus à l'aise dans un grand amphithéâtre que dans un moindre local, et devant un nombreux auditoire qu'en petit co- Riité;sa mise en train un peu lente s*en accommodait mieux. Le même maître qui vient de le juger sans complaisance, avec la précision habituelle à nos écoles, rend témoignage de ses progrès en des termes qui sont à reproduire :
Sa vie de proresseur h la Faculté des Lettres, m'écrit M. Jacquinet, a été de« plus laborieuses : son succès sur ce thédtre a été en grandissant. Chaque année, les ami? qui venaient Tentcndre en Sorbonne remarquaient en lui un progrès dont ils étaient frappés : il gagnait à mwurecn simplicité, en lumière, en fermeté; ce qu'il y avait d'oratoire dans sa nature se déployait là , en s'épurant ; sa piété vive et studieuse pour ses modèles, pour Bossuet surtout, Va plus d'une fois bien inspiré. Un passage d'une de ses leçons d'ouverlure sur Pascal is première des trois qui ont été imprimées) fit un jour beaucoup d'effet. L'École normale , qui était restée un peu froide pour lui *n 1861 , demanda en dernier lieu îi suivre son cours. Ce cours , quoique le ton fiH resté un peu trop solennel, était vivant, plus vivant que le très-bon livre sur Bossuet couronné par l'Académie. Ce livre, d'ailleurs, comparé avec la thèse sur Ronsard^ avec les études sur nonére et ta Grèce contemporaine , sur Ponitsin^ marque bien l'heui^Qx progrès que les années de la maturité amenaient dans cette sérieuse, active et généreuse nature.
Us premières leçons et discours d'ouverture, imprimés aujourd'hui et qui comprennent ces six années de suppléance, depuis Pascal (janvier 1862) jusqu'à Diderot (décembre 1867), en passant par Bossuet, Fénelon, Montesquieu et Voltaire historien, constituent une suite de discours généraux sur la littérature française depuis