HUloire de Charles XU, Uv. VUi
VOLTAIKE HISTORIEN. S05
que rukraine où il aventure sa fortune et la fortune de la Suède? et ce Mazeppa, qui le trompa sans le vouloir? et ces Moscovites auxquels il enseigne Tart de le vaincre? Par quelle route semée de périls et de surprises retrou ve-t-il, après sa défaite, un salut inespéré? Qu'estce que Bender, et les pachaliks de Turquie, et les Turcs, à peine connus en Occident par des contes de nourrices ou des travestissements de théâtre? et ces intrigues du sérail qui ont nourri pendant tant d'années les illusions du vaincu de Pultava? Voilà ce que Voltaire a voulu savoir et ce qu'il devait apprendre à ses lecteurs.
Du reste, pas un hors-d'œuvre, rarement un détail superflu, plus rarement encore un artifice de rhétorique. Voltaire a laissé à ses devanciers, imitateurs attardés et maladroits des anciens, ces portraits de fantaisie, calqués sur le Catilina de Salluste ^ et ces belles harangues où Mézeray s'étudie laborieusement à reproduire l'éloquence de Tite-Live. C'est en vain qu'on discréditait l'histoire, en cherchant à l'embellir par de tels mensonges : pour embellir un récit. Voltaire connaissait, et il enseigne de plus sûrs moyens. Et d'abord, il courait au dénoûment. L'intelligence des choses, cette qualité maîtresse de l'historien, comme l'a dit un des historiens les plus illustres de notre temps, l'accoutuma bien vite à discerner dans la mêlée des faits, ceux dont il importe véritablement qu'on se souvienne. Le goût, qui est le bon
1. Vriface historique et critique^ en tète de VHistoirede AtursiV, 1759).
sens de récrivaitl, l'avertissait d'ailleurs assez de sacrifier les détails vulgaires aussi bien que les commentaires inutiles. Non-seulement ils ralentissent l'action et font languir l'intérêt ; mais, sous le vain prétexte de rendre l'histoire plus exacte, ils y jettent la confusion et l'obscurité. Une narration âobre et rapide a le mérite de porter aussitôt l'attention sur les circonstances essentielles ; sans efforts, on ressaisit le caractère des événements décisifs et le rapport étroit qui lie les effets aux causes ; au lieu d'une froide et minutieuse analyse, qui explique tout, excepté la vie, c'est une peinture animée, qui ressuscite le passé avec le mouvement de la lutte et rardcur des passions.
Quant au style, il n'y faut pas chercher la moindre trace de parti pris. Yoltaire n'a pas eu même à se demander quel était celui qui convient le mieux au récit : pour raconter la vie du roi de Suëde^ il a gardé, sans la façonner davantage, la langue aimable et facile qui coulait de source dans l'abandon de ses conversations familières ou de ses lettres; et, quels que soient l'attrait du sujet, l'heureuse simplicité du plan, la justesse et quelquefois la vigueur ou la nouveauté des réflexions, c'est le charme propre du livre de Voltaire, que cette prose incomparable, qui se dérobe à la louange comme elle échappe à la critique, assez souple pour prendre tous les tons, mais sans sortir Jamais du naturel, où l'on né sent ni l'effort, ni la négligence, et dont la limpidité rappelle cette pure lumière des plus beaux jours de Tété, qui montre les objets sans se laisser voir entre eux et notre regard,
même sous la forme subtile et transparente d'une auréole.
Et, toutefois^ il est un point par où ce cheNd'œuvre se ressent encore du premier tour d'esprit de son auteur, et de l'ambition un peu frivole qui lui avait mis d'abord la plume à la main. Je parle du jugement que Voltaire porte, ou plutôt qu'il fait porter sur Charles XII. Car il est remarquable que, pour son propre compte, il parlait du roi de Suède sans entratûemeUt. Voyez ces lettres, où il s'exprime à |cœur ouvert! son personnage est-il un Alexandre? Non, c'est un Don Quichote, un fou aussi fou que les possédés de Saint- Médard '• On sait combien Voltaire était peu porté à i'épreadre des paladins et de la fausse gloire. Mais, dans le livre méme^ que de réserves! Il ne semble pas qu'on puisse défendre, contre le témoignage accablant des faite) tant d'insensibilité et de déraison. A Pultawa, à fiender, à Démotica, comment admirer le capitaine qui ferme l'oreille aux conseils, et d'un mot condamne à une destruction certaine toute une armée, la fleur et l'espoir de la Suède ? ou cette téie de fer qui prétend lutter avec une poignée d'amis et de domestiques contre des milliers de janissaires rangés en bataille? ou la déplorable obstination de ce roi qui garde le lit onze mois, pour n'être pas mandé à l'audience d*un pacha, au lieu de quitter en toute hâte la bourgade turque où il s'avilit dans l'oisiveté, pour
1 . Lettrée ù CidevUU et à Formant ( 1 6 féTrier, 1 0 décembre 1731). Biilet à Thieriot [Lettres inédites^ publiées par M. de Cayrol, tome I, p. 37).
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aller défendre en personne un royaume qu'il a ruiné?
Cependant, le lecteur est en suspens : au moment même où Voltaire semble étaler les torts de Charles XII, au moment où il les condamne par un retour peutêtre involontaire de cette complaisance dont le poète et le romancier ont tant de peine à se défendre pour le héros de leurs fictions, Thistorien ménage comme eux le héros de ses récits ; il met son art à faire que, ni la vérité de ses peintures, ni la j uste rigueur de ses propres réflexions ne porte une atteinte trop sensible à un prestige où il semble que la gloire du personnage ne soit pas plus intéressée que la gloire de l'écrivain.
Voici Charles XII au lendemain de Pultava : il était impossible de vaincre, et il a voulu engager la lutte ; tout est perdu ; le champ de bataille et la route que les Suédois ont suivie dans leur retraite sont jonchés de cadavres. Le roi, brisé de fatigue, anéanti par la fièvre, ne peut plus ni combattre, ni commander. Tandis qu'on l'entraîne, presque à son insu, ce qui reste de son armée est obligé de capituler. « Cette armée suédoise, sortie de la Saxe si triomphante, n'était plus, dit Voltaire avec une éloquente concision; la moitié avait péri de misère, l'autre moitié était, esclave ou massacrée ; Charles XII avait perdu en un jour le fruit de neuf ans de travaux et de près de c^nt combats. » Lui était-il, du moins, resté le droit d'en rejeter le blâme sur la fortune? Les récits de l'historien font voir jusqu'à l'évidence qu'il avait été luimême Tartisan de tant de malheurs. Mais c'est à peine
si l'on y songe. Est-ce bien le moment d'instruire le procès d'une folle ambition, lorsque ce roi vaincu, blessé, malade, jeté par de fidèles serviteurs dans une méchante calèche, fuit à travers un désert brûlant, sans chemin, sans eau ; lorsque, de la barque fragile qui le porte au delà du fleuve, il voit de ses yeux les Russes mettre la main sur les débris de son escorte ? Non, la sévérité du blâme est suspendue par la pitié, parla surprise, par un impatient désir de renouer chez les Turcs, dans un pays qui appartenait encore à la fable, le fil d'une si étrange destinée.
Cherchez dans le portrait de Charles XII qui termine le livre l'expression définitive de la pensée de Voltaire. Il continue à faire des concessions à la vérité. Il accumule à dessein des mots très-durs, non-seulement ceux d'opiniâtreté, de témérité, de profusion, mais ceux de cruauté et de tyrannie ; Charles XII n'a été ni prudent dans ses entreprises, ni modéré dans ses vengeances ; il a compté pour rien la peine et la vie de ses sujets; il a fait le malheur de son pays. Voltaire lui marchande le nom de conquérant, celui de grand homme, et ne veut pas assurément qu'un tel modèle ait beaucoup d'imitateurs. Mais c'est chose curieuse et même triste de voir avec quelle adresse Thistorien prend soin de détruire lui-même la force de ses griefs : le tort ou plutôt le destin de Charles XII, ce fut de porter à l'excès «toutes les vertus des héros; n s'il a fait le malheur de son pays, c'est par « ses grandes qualités ; » son ambition, pour n'être pas très-politique, n'en parait que plus magnanime. « Il a été le premier qui
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ait eu rambition d'être conquérant sans avoir l'envie d'agrandir ses États ; il voulait gagner des empires pour les donner. » On est d'abord surpris par le faste de ces paroles ; on est troublé par des antithèses spé« cieuses comme celle-ci : « Avant la bataille et après la victoire, il n'avait que delà modestie; après la défaite, que de la fermeté ; comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets, aiLssi bien que la sienne; homme unique plutôt que grand homme ; admirable plutôt qu'à imiter : sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement paciBque et heureux est au-dessus de tant de gloire. » On voudrait que Voltaire eût gardé, dans ce passage décisif, la simplicité, la clarté parfaite gui sont les qualités ordinaires de son style. Il y a dans l'expression de ce jugement ambigu, des équivoques de langage : fallait-il parler de tant de gloire, après tant de désastres expliqués par tant de fautes? Voltaire peut-il bien voulour que Ton admire, parce qu'il est unique, celui qu'il ne veut pas qu'on imite, parce qu'il n'est pas un grand homme? Il aurait fait preuve sans aucun doute d'un sens plus droit et plus ferme, s'il avait entrepris d'expliquer l'espèce de fascination que Charles XII a exercée par la singularité de son génie et de ses aventures, sur ceux même qui auraient eu le plus de raisons pour le maudire ; mais sans travailler lui-même à entretenir dans les âmes ces impressions douteuses où s'efface la différence? de l'extraordinaire avec le sublime et des prodiges qui étonnent* avec
1* Montesqaleu, Pemées divenei.
cette grandeur morale qui doit seule exciter Tadmiration. C'est parla que Thistorien de Charles XII avait manqué à sa tâche. On rapporte que Napoléon, dans la campagne de Russie, parcourut un jour le livre de Voltaire, et qu'il le rejeta bientôt avec dépit comme un sim{>le jeu d'imagination qui ne pouvait lui rien apprendre. Je ne sais s'il était bien fondé à y chercher les étapes d'une armée victorieuse sur la route de Varsovie à Moscou. Ce qu'il aurait dû y trouver pour l'honneur du philosophe et d'après ses maximes, c'était une peinture plus franche et plus pathétique des malheurs qu'inflige aux nations la chimère des entreprises gigantesques et le mépris hautain « dès ambitieux pour le sang des autres hommes ' . d