‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 47 sur 57 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous avons mis, si je ne me trompe, les Andelys hors de cause. Paris et Rome avaient assurément plus d'une raison pour élever des statues à Poussin; on voit sans surprise l'image du peintre des Andelys au Louvre, à l'Institut de France, dans Téglise où il fut enseveli, et même sur les voûtes antiques du Panthéon d'Agrippa. Mais en quel lieu, je le demande, pouvait- elle être plus convenablement placée qu'aux Andelys?

A la vérité, Poussin a vécu tout un demi-siècle après avoir fui volontairement sa ville natale : y est-il revenu? Ta-t-il seulement regrettée? en trouve-t-on le souvenir dans les sujets, dans la composition, dans le style de ses tableaux ?

L'oubli a payé l'oubli : où voit-on que la viUe natale se soit inquiétée du fugitif? Elle n'a rien fait pour venir en aide à sa misère aux jours les plus pénibles de sa jeunesse, ni, plus tard, pour montrer qu'elle eût souci de sa renommée ou de sa personne ; vivant, elle ne l'a pas rappelé ; mort, elle n'a pas songé à réclamer ses cendres. Un siècle et demi après le départ

de Poussin, ]es dernières pierres de la maison de son père avaient été dispersées; à peine aurait^Km trouvé dans le pays quelques gravures de ses chefsd'œuvre.

Avocat tour à tour des deux parties, je n'ai pas dissimulé ces griefs, je ne les ai pas affaiblis; ils seraient très-sérieux, je l'avoue, si Ton parvenait à démontrer qu'il était facile à Poussin et aux Andelys de faire ce qu'ils n'ont point fait. Mais s'imagine-t-on comment un peintre tel que Poussin aurait pu vivre et mourir aux Andelys, à Villers? La collégiale, qui s'enrichissait en 1612 de deux tableaux d'un artiste errant et misérable, aurait-elle osé réclamer pour elle, en 1648, les Sacrements destinés à M. de Chantelou, disputer, en 1641, au Roi Très-Chrétien son premier peintre ordinaire? Il est trop sensible qu'à partir de l'âge viril, Poussin n'appartenait plus à son pays natal, et que son pays natal ne pouvait plus rien pour lui.

Il reste à la ville des Andelys l'honneur d'avoir travaillé pendant des siècles à préparer sa venue. Poussin tenait d'elle ce goût pour la peinture qui fut de si bonne heure la passion de son enfance ; à dix-huit ans, il lui dut encore les leçons de Varin, son premier et son seul maître; à vingt ans, lorsqu'il la quitta, sa vocation était décidée d'une manière irré*vocable, et déjà il promettait d'être tout ce qu'il fut par la suite.

Elle l'avait donc aidé, dans la mesure de ses fopces, à remplir ^a destinée, et Poussin lui-même n'a jamais

esUmé qu'elle eût fait trop peu pour lui, puisque, éloigné d'elle sans retour, et libre depuis longtemps de ne suivre que le mouvement de son cœur, il a solennellement réclamé sa patrie trois fois : à Paris, en 1 64! , lorsqu'il sollicitait du Roi une lettre de grâce pour les habitants de Villers; à Rome, en 1665, lorsqu'il léguait la meilleure partie de sa fortune à ses pauvres parents des Andelys; en 1650, devant la postérité, lorsqu'il unissait à jamais le nom des Andelys à son propre nom dans la signature de son portrait.

Il serait injuste de discuter plus longtemps un droit qu'un si puissant témoignage a confirmé. Laissons donc les Andelys en jouir et en tirer gloire paisiblement. Mais que l'exemple de la querelle séculaire qu'on leur a faite ne soit pas perdu, et qu'il nous invite à réfléchir sur la question de principe qui était le véritable fond de ce débat. Lorsque les provinces, les villes, les moindres bourgades s'empressent à l'envi d'honorer la mémoire des hommes illustres qu'elles ont vus naître, elles s'inspirent du double sentiment de leur devoir et de leur droit. Quelle est donc la nature du devoir qu'elles se croient tenues de remplir ? Sur quel fondement repose le droit qu'elles aiment à s'arroger? est-ce un droit absolu ? suffit-il, pour le soustraire à la controverse, de produire sur parchemin un acte de naissance authentique ?

Imaginez que l'on puisse rendre aux Andelys le précieux feuillet enlevé aux registres de l'état civil, qui fixait d'une manière précise et certaine la date et

le lieu de la naissance de Nicolas Poussin ; mais qu ea revanche Téglise collégiale soit dépouillée de ses peintures, sans que Ton puisse même savoir qu'elle a possédé autrefois les verrières de la chapelle de Sainte- Clotilde et le Martyre de saint Vincent. Poussez la supposition jusqu'au bout, et faites des Ândelys» comme de Rouen , leur proche voisine , la capitale d'une province, une des villes les plus populeuses et les plus florissantes du royaume.

Un enfant, qui sera compté un jour au nombre des plus grands artistes, vient au monde dans Tenceinie de ses murailles; c'est le caprice du hasard qui en décide. Il grandit sans qu'on y prenne garde. L'adolescence surprend en lui des goûts que Ton n'avait pas autour de lui, qu'on remarque à peine, auxquels on le blâme ou le plaint de se livrer. Si le jeune homme prétend suivre avec honneur une vocation dont Dieu seul a le secret, la nécessité veut qu'il s'éloigne et cherche ailleurs les exemples qu'on ne lui a pas donnés, les encouragements qu'on lui refuse. Abandonné à lui-même, qu'il subisse donc la loi commune et aifronte les périlleuses épreuves qui marquent l'entrée de la carrière, même pour les heureux. La ville natale n'aura pas eu la peine d'oublier son nom ; elle demeure étrangère à ses angoisses, à ses espérances, à la joie de ses premiers succès. Indifférente, elle souffre que des étrangers marchandent ses meilleurs ouvrages, longtemps offerts à vil prix, sans que personne lui ait sagement donné le conseil de les acquérir. La nouvelle d'une mort, peut-être préma-

turée, De Favertit pas encore ; elle laisse à des amitiés d'un jour le soin de conduire les funérailles, et prête une oreille distraite au bruit qui commence à se faire sur la tombe à peine fermée. C'est la voix retentissante du monde qui lui dira plus tard si elle peut, sans se «ompromettre, revendiquer une gloire consacrée enfin par les années. Alors, secouant sa torpeur, elle la revendiquera peut-être : ne lui suffit-il pas de se nommer? et l'héritage laissé par le fils n'appartient-îi pas à la mère? Parole imprudente. Ce fils qu'elle réclame , la postérité saura que la tendresse d'une mère lui a manqué. Les titres qu'elle invoque rappellent des torts qu'il n'est plus temps de réparer. Son nom, qu'il eût fallu taire et qu'elle a proclamé ellemême, c'est le nom d'une marâtre qui s'accuse.

Heureux celui qui, dès les premiers jours de la vie, a pu s'attacher, sans le savoir, à une tradition obscure encore, mais déjà ancienne ; qui trouve autour de lui, dans la maison de son père, dans l'église la plus voisine, dans les édifices qu'il voit chaque jour depuis qu'il a commencé à se connaître, des souvenirs qui enflamment son imagination , des exemples qui lui fraient la voie où il se sent né pour marcher, toutes les sources vives où l'inspiration se puise et où le courage se retrempe ! Le séjour de la ville natale suffit aux progrès de son esprit comme aux satisfactions les plus intimes de son cœur. Il ne poursuivra pas au loin l'idéal confus de sa pensée , content de peindre ce qu'il voit, ce qu'il a rêvé, ce qu'avaient rêvé avant lui, sans réussir à l'exprimer comme il le

fera, des maîtres que le monde ne connaît pas, maïs qu'il rougirait de désavouer. SHl s'éloigne, entraîné par les circonstances ou par Timpérieuse curiosité, le besoin de revenir le suit et le tourmente durant Tabsence. La ville où il aimait à vivre aura la plus belle part de ses œuvres, elle aura ses cendres, il lui confie le soin d'au nom, devenu pour elle l'objet d'un légitime orgueil.

Ah ! cette fois, les droits de la mère ne seront pas contestés : qui songerait à la traîner devant un juge? Et quels titres veut-on qu'elle produise pour reconnaître que c'était à elle de recueillir et d'honorer la mémoire de ce fils de ses entrailles que sa jalouse sollicitude a suivi depuis le berceau jusqu'à la tombe? Dans la ville où il est né, entre la maison où il vécut et la demeure dernière où il repose, la place de la statue qu'on lui élève était marquée d'avance. A cette place, elle ne sera pas seulement un juste hommage rendu au passé ; elle est une exhortation et une espérance pour l*avenir. Les honneurs accordés au génie dans les lieux mêmes où il est si facile d'en retrouver la trace vivante, excitent dans les jeunes cœurs une émulation plus généreuse ; ils donnent aux exemples qu'il a laissés la vertu des exemples domestiques ; et c'est ainsi que les écoles se fondent, s'il plaît à Dieu.

Faisons tous nos efforts pour resserrer les liens qui attachent les grands artistes au pays natal. L'expérience nous a montré jusqu'à quel point l'honneur du pays natal en peut dépendre. L'honneur des artistes eux-mêmes y est intéressé certainement plus qu'on

ue pense. Sous un autre ciel et parmi les étrangers, 1*6x11, fût-il volontaire, a ses tristesses ; il a ses périls, soit qu'un regret mal avoué de la patrie absente ne cesse pas de consumer lentement le cœur, soit qu'on ait trop réussi à l'oublier.

Poussin lui-même nous en a fourni le témoignage. Sa vie et ses œuvres ont assez justifié la résolution qull avait prise de quitter sa province et le royaume. Tandis que d'autres perdaient à Rome l'indépendance de leur pensée, celle de Poussin ne pouvait prendre ^ que là son libre essor ; et il est heureux, sans aucun doute, que Ton n'ait pas pu retenir en France celui qui devait, sous l'influence plus directe des anciens et de Raphaël , peindre des œuvres si supérieures, non-seulement à toutes celles qu'il voyait faire, mais à toutes celles qu'il faisait lui-môme, lorsqu'il n'était pas encore ou lorsqu'il avait cessé d'être près du soleil.

L'auteur des Sacrements a donc gagné plus que n'a Jamais fait personne à suivre cet irrésistible désir qui l'entraînait au delà des Alpes. Comme il y a pris pleinement possession de son originalité! Comme son imagination s'y est agrandie, en même temps qu'elle apprenait à se régler ! Quelle pureté et quelle noblesse un commerce de tous les jours avec les monuments de l'art classique avait données à son style ! Peut-on bien dire en vérité qu'il ait manqué quelque chose aux plus parfaits de ses ouvrages? Et cependant, ne sent-on pas , je ne dirai pas lorsqu'on admire isolément chacune de ses œuvres, mais lorsque la pensée les réunit pour les considérer dans leur ensemble, ne

Groit*on pas sentir qu'il s'était détaché trop complètement, trop facilement aussi peut-être, des souvenirs de sa première jeunesse ?

Il me sera permis de dire que j*ai pour les œuvres de Poussin une admiration sincère et profonde ; plus je les ai vues, et plus j'ai de plaisir à y revenir, à ita'y arrêter ; c'est lorsqu'on en a bien pénétré le sens et que l'on en connaît tous les détails, qu'elles font insensiblement le plaisir des yeux et les délices de la raison. Le cœur a sa part dans ces joies pures et sereines de la contemplation, mais sans être vivement touché. Pourquoi n'éprouve-t-il pas, même devant le Ravissement de saint Paul ou le Diogène^ ces émotions pénétrantes dont nous ne saurions nous défendre aussitôt que notre regard s'arrête sur les moines de Lesueur, sur une vague ou sur un buisson de Ruysdaël?

La réflexion nous avertit sans peine de tout ce qui fait la supériorité de Poussin. Il l'emporte par la justesse et la solidité de ses maximes comme par la vigueur et l'élévation de son génie. Mais Lésueur, malgré tout le parti qu'il savait tirer des beaux dessins et des belles peintures qui venaient de Rome, n'avait pas voulu quitter Paris : celui qui aimait tant à s'enfermer dans la pieuse retraite des Chartreux, aurait pu borner son ambition à continuer dans la collégiale des Andelys l'œuvre des maîtres verriers du seizième siècle. Ruysdaêl, si épris des simples horizons de sa Hollande, n'aurait pas senti le besoin de chercher, loin du Gambon et de la Seine, la poésie de ses

paysages. A défaut de meilleures raisons, ce fidèle attachement de l'un et de l'autre pour leur berceau, marque certaine d'un cœur ingénu, eût suffi pour nous expliquer comment ils eurent au même degré, avec des talents si divers, une qualité qui fait le charme de leurs ouvrages, la seule dont on puisse quelquefois regretter l'absence dans les tableaux que le peintre des Andelys peignait à Rome, je veux dire la naïveté.

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