Raoul-Rochetle. Discours sur Nicolas Poussin
Normand. Poussin a 3Î peu changé de nation qu'il est resté de sa province. Les Andelys avaient décidé de la vocation de son génie.
Nous ne connaissons encore que l'énergie de sa
^volonté. Elle a triomphé des plus grands obstacles.
Quelquefois elle les a brisés. Mais sa principale force
venait de sa constance : s'était-il par aventure laissé
amollir, il était prompt à se remettre « en sa ferme
et constante assiette ; » mieux que personne, il savait
que <c avec de la patience, on vient à bout de toutes
choses. » Il était fidèle à ses attachements comme à
ses desseins : ce Je ne suis point homme léger, ni
changeant d'affections ; quand je les ai mises en un
sujet c'est pour toujours. »
S'agissait-il de défendre sa dignité personnelle, ses droits, mais surtout sa liberté , nous avons vu cet homme sage sortir de lui-même, et, dans sa conduite comme dans son langage, s'emporter, à ce qu'il semblait, aux dernières témérités. Et cependant, cette nature opiniâtre n'est pas tellement entière qu'elle ignore ou qu'elle repousse les ménagements. Elle va plus loin qu'on ne l'aurait attendu d'elle, sans aller plus loin qu'il ne le faut. Elle sait garder une juste mesure, faire, dans ce qu'elle veut, la part de ce qui convient et de ce qui est possible, unir au sens droit le sens pratique, et montrer dans toute sa conduite cet heureux accord de vivacité et de réflexion, de fermeté et de souplesse, qui est un des plus grands secrets de la vie et la vertu normande par exc^llepce.
De toutes ses qualités, celle qu'il estimait le plus lui-même, c'était a l'art de bien vivre avec tout le monde ; » art difficile, mais où excellent ceux qui ont appris à ne pas trop compter sur les autres, et ne sentent le besoin, ni de se mettre à leur place pour être heureux, ni de les humilier pour se grandir, ni d'obtenir leur admiration, souvent aveugle, pour s'estimer davantage eux-mêmes. Poussin ne se faisait pas facilement illusion sur les hommes ; il n'affectait pas non plus de les mépriser, et il en attendait si peu de chose qu'il leur permettait volontiers d'être ce qu'ils étaient.
Portaient-ils sur ses tableaux des jugements peu éclairés ou malveillants? Quoiqu'il y fût accoutumé, il le prenait d'abord assez vivement. Mais il rentrait vite en lui-même. Tantôt il se retranchait dans le dédain : (( 11 me suffirait de me pouvoir contenter moi-même, sans prétendre à la louange de ceux qui ne furent jamais loués, n Tantôt, par un sentiment plus digne de lui, il allait jusqu'à se féliciter de n'avoir pas été épargné. «Car en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait cheminer cautement en mes œuvres. » Ceux qui le reprennent ne peuvent pas lui enseigner les moyens de mieux faire ; ils seront cause, néanmoins, «qu'il en trouvera les moyens de luimême. » Et cette pensée le réconcilie même avec ses détracteurs. Son désir de bien faire |est trop vif pour qu'il n'aime pas mieux être repris et critiqué, le plus souvent hors de saison, que d'être abusé sur ses défauts par la flatterie.
Du reste, il ne donnait que cette seule prise à la
malignité humaine. Lorsqu'il s'était enfermé étroitement dans sa petite maison afin de n*étre pas interrompu dans son travail, il oubliait facilement les bruits du dehors et n'avait plus souci que de ses pensées. Il voyait les importuns avec moins de déplaisir, parce qu'il ne les voyait qu'à ses heures. Voulaient-ils troubler la paix de sa retraite et porter encore une fois atteinte à sa liberté : il ne sentait d'autre besoin que celui de se dégager, et trouvait une double joie à sortir d'affaire et à « se débrouiller poliment, » sans se créer d'embarras, sans se donner de torts avec personne.
L'histoire de chacun de ses tableaux, suivie, autant que cela est possible, depuis le moment où il Ta promis jusqu'au moment où il l'a livré, offre, quoique très-simple, un double intérêt. J'y ai déjà sui^i le travail de la pensée, cherchant à rendre compte du talent du peintre. J'y reviens encore une fois, pour relever quelques-unes des circonstances où se fait sentir le caractère de l'homme, et montrer jusqu'où il portait, dans le travail surtout, qui était la grande affaire de sa vie, la réflexion, le scrupule des convenances, l'esprit d'ordre et l'esprit de suite.
Parmi les commandes nombreuses et de toute sorte qui venaient le surprendre dans sa retraite, il commençait par faire un choix sévère : il en eût trop coûté à sa conscience de promettre s'il n'espérait pas tenir, et il eût encore moins voulu, pour tenir une promesse légèrement donnée se hâter plus qu'il ne fallait, ni surtout, forcer son génie, dont il n'aimait pas qu'on
méconnût l'étendue, et dont lui-même n'oubliait pas les bornes.
Il trouvait peu de plaisir à faire un portrait : peutêtre craignait-il d'engager trop >îs-à-vis des grands (car c'étaient les grands qui se faisaient peindre) la liberté de ses instants, ou bien de s'astreindre à l'exactitude d'une ressemblance, au lieu de continuer à poursuivre l'idéal plus noble de sa pensée. Quel que fût le motif de ses répugnances. Poussin n'essayait pas de les combattre, et son portrait, lorsqu'il se décida, non sans peine, à l'entreprendre, était le premier qu'il fît depuis vingt-huit ans.
C'était assez de lui imposer le choix du sujet; on était assuré de lui plaire en le laissant régler le nombre, l'ordonnance et les dimensions des figures. Sur ce point, en particulier. Poussin ne variait pas beaucoup. Il savait que les choses, «représentées de grandeur naturelle, saisissent davantage la vue,» et il avait étudié trop profondément les formes humaines pour n'être pas en mesure de les représenter de quelque manière qu'on le voulût. Il a peint des figures trèsgrandes , il en a peint aussi de très-petites. Mais celles-ci ruinaient ses yeux; les autres ne convenaient qu'à des tableaux peints pour des églises, pour des palais, et les tableaux de Poussin étaient destinés à faire l'honneur d'un salon, d'un cabinet, d'un oratoire. Le sens pratique du peintre lui indiqua la mesure habituelle de ses figures : réduites aux deux cinquièmes de la taille humaine ordinaire, elles étaient encore assez grandes pour queTceil, sans aucun effort.
distinguât à quelque distance tous les mouvements du corps et toutes les nuances de l'expression ; elles ne l'étaient pas assez pour qu'il fût impossible de faire tenir sans confusion sur une toile de médiocre étendue, tous les acteurs des plus grands drames, sans compter l'architecture et le paysage destinés à servir de fonds de scène. En s'arrêtant à ces dimensions que son exemple a consacrées. Poussin tenait également compte des besoins de son temps, des conditions nouvelles faites à la peinture par une société qui se transformait^, et des convenances de son talent, qui n'aimait pas à* se jouer avec les difficultés matérielles de l'exécution plus qu'il ne le fallait pour produire l'effet qu'il se proposait de produire sur la pensée. Il avait consulté ses forces en même temps que le désir des personnes auxquelles il cherchait à plaire.
Plus tard, lorsque ses forces diminuèrent avec l'âge, Poussin n'essaya point de se tromper lui-même. En vieillissant, il se sentait, a au contraire des autres, enflammé d'un plus grand désir de bien faire, )> et cherchait à se surpasser : a On dit que le cygne chante plus doucement lorsqu'il est voisin de sa mort ; je tâcherai, à son imitation, de faire mieux que jamais. » Malheureusement, les yeux affaiblis, la main qui tremblait depuis longtemps, ne sidvaient plus que de loin l'intelligence ; et il répétait en soupirant cette parole de Thémistocle a que l'homme décline et s'en va lorsqu'il est prêt à
1. Ce point a été développé avec un soin particulier et d'une manière très- judicieuse par M. Delécluze, p. 5 et 12 de ea Notice sur Poussin, extraite du Plutarque français.
bien faire. » Alors il fallut insensiblement restreindre rimportance des figures dans ses tableaux; désespérant de les peindre comme il l'aurait voulu, quelle qu'en fût la dimension, il n'osait plus en faire que l'accessoire de ses compositions, et se bornait au paysage, comme pour se préparer par degrés à cesser de peindre.
Le 20 novembre 1662, il écrivait à M. de Chantelou, à propos de sa Conversion de saint Paul, cette lettre qui rappelle le Summa dicende C amena d'Horace : « Monsieur, après vous avoir écrit plusieurs fois depuis le mois de mai passé, sans avoir de vous un mot de réponse, je viens encore vous supplier de me faire savoir de vos nouvelles. Je suis assuré que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est peut-être aussi le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas grand sujet d'en être satisfait ; mais vous devez penser que j'y ai employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié que vous m'avez donnés pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et veuillez me les continuer jusqu'à ma fin, à laquelle je touche du bout du doigt : je n'en peux plus. » Il reprit courage et fit encore des tableaux ; ce fut vraiment, comme il Tavait souhaité, l'adieu du cygne. Mais lorsqu'on regarde de près les figures placées dans les Quatre Saisons et particulièrement dans le Déluge, il est facile de reconnaître que Poussin n*aurait pu finir sans tomber audessous de lui-même, s'il s'était obstiné à redevenir ce
qu'il ne pouvait plus être, et si, au lieu de se renfermer dans le seul genre où il pût encore exceUer, il avait essayé de refaire les Sacrements. Plus heureux que Corneille, parce qu'il fut plus sage, il ne descendit pas du Cid à Pertharite et à Suréna. Son ferme bon sens l'avait averti d'aspirer moins haut pour ne pas tomber. A ce prix, il put, jusqu'au bord de la tombe, demeurer digne de lui-môme.
Toute sa vie, il avait eu cette raison de n'exiger rien de trop de sa nature, et de ne faire qu'en leur temps les choses mêmes qu'il était le plus capable de faire. Toujours impatient de finir l'ouvrage qu'il venait d'entreprendre, il n'^aimait pas à s'arrêter au milieu de son travail. Et cependant il n'hésitait pas à l'interrompre toutes les fois qu'il ne se sentait plus «en bonne veine.» Il n'y voulait pas employer, même par intervalles, « les forces épuisées d'un esprit languide. » Il se bornait alors à ourdir^ travaillant ce quelque peu, » mais ne peignant «qu'à ses heures d'élection.» C'est ainsi qu'il pouvait mettre dans chacun de ses ouvrages tout son talent.
Les biographes nous ont appris avec quel soin il réglait sa vie, faisant la part de la promenade et celle du travail, celle des entretiens familiers et celle de la solitude, de manière à maintenir l'heureux équilibre de ses facultés. Us nous ont fait pénétrer dans son atelier, et n'ont pas craint d'entrer dans les moindres détails, pour nous donner une idée de sa façon de peindre; la propreté et Tordre qui régnaient sur sa palette étaient une des choses qui les avait frappés : «Il
peignait, dit Félibien, avec une propreté et d'une manière toute particulière. Il arrangeait sur sa palette toutes ses teintes si justes, qu'il ne donnait pas un coup de pinceau inutilement et jamais ne tourmentait ses couleurs. »
Il songeait à tout, et s'occupait de son tableau avec la plus vive sollicitude longtemps encore après qu'il y avait donné le dernier coup de pinceau. Il ne s'en remettait qu'à lui-même du soin de l'enfermer dans une bonne caisse, scellée de son « cachet de la confiance, » et de le faire partir par la voie la plus courte et la plus sûre. Il s'alarmait de tous les accidents du voyage, et la nouvelle que la caisse était arrivée à Paris lui « ravissait le cœur de contentement.» On croirait qu'il la voit ouvrir et préside à tous les soins qu'il en faut prendre encore, tant il multiplie les recommandations sur la toilette que l'on va faire à sa peinture: «Il faudra premièrement la laver d'eau claire avec une éponge..., puis l'essuyer avec un linge blanc sans poils et la laisser sécher, enfin la vernir d'un vernis léger; » puis, lui donner un cadre qui aide à la mieux voir; le point est essentiel, et Poussin y insiste à plusieurs reprises : «Vous savez les caresses qu'il lui faudra faire avant de le laisser voir à personne... Je vous supplie, avant qu'on le voie, de le faire orner d'une bordure d'or mat, d'un travail déUcat. » Aussi longtemps que le tableau n'est pas à sa place et n'a pas produit l'impression qu'il doit produire. Poussin n'estime pas qu'il ait dégagé entièrement sa promesse, et son esprit n'est pas en repos.
Il ne lui restait plus qu'à recevoir le prix de son travail. Sa délicatesse à ce sujet était célèbre. Il n'y avait rien à débattre; c'était lui-même qui, d'après les dimensions du tableau et le temps qu'il avait mis à le faire, écrivait un prix sur le revers de la toile '. Jamais il ne demandait ni autant que demandaient les autres, ni autant qu'où aurait trouvé juste de lui donner. Chacun des sept tableaux de la seconde série des Sacrements lui fut payé deux cent cinquante écus : encore prenait-il soin de s'en remettre à la volonté de M. de Chantelou; et cependant, tel de ces tableaux contenait vingt ou vingt-quatre figures, et Poussin n'en avait pu livrer deux dans la même année. Il avait commencé le premier le 14 avril 1G44, en priant Dieu qu'il lui donnât la vie assez longue pour les finir tous ; il expédiait le dernier le 23 mars 1648 : « Si la caisse arrive à bon port, je pourrai dire avoir mis fin à l'œuvre de vos Sept Sacrements, » Cette grande œuvre, à laquelle il avait consacré le meilleur de son temps et de ses forces pendant quatre ans, ne lui avait pas valu deux mille écus. Il ne l'en avait pas moins prise à cœur tellement que, pour mieux satisfaire à M. de Chantelou, à son art et à lui-même, il refusait des commandes auxquelles a cent bras n'aurai ept pas suffi, » et pour des gens qui lui offraient de « puiser dans leur bourse » et qui auraient couvert d'or ses tableaux.
Est-ce à dire qu'il négligeât ses intérêts, lui qui ne négligeait rien, et méprisât l'argent, comme on l'a
1 . Non tratlô mai il premio do suoi quadri , ma quando 11 haveva fornili, l'anDotava dietro la lela (Bellori).
très-souvent écrit? En parlant ainsi, on veut faire, on ne fait pas l'éloge de Poussin ; car le mépris de l'argent n'est pas une vertu. L'histoire des arts et des lettres ne nous a que trop souvent appris à quelles misères, à quels scandales peuvent entraîner cette imprévoyance et ce désordre dont on a voulu faire le privilège et l'un des signes du génie. Poussin savait tout au juste ce que vaut l'argent : l'argent «ne doit servir qu'à nous contenter... C'est folie, dira-t-il encore, de s'incommoder pour des biens dont on a si peu de temps à jouir. » Mais ce qui fait la tyrannie de l'argent, c'est que la liberté et l'honneur même, c'est que la sécurité de l'esprit n'en dépendent pas moins que toutes les vaines jouissances de la vie. Poussin mettait son honneur à n'être ni cupide, ni prodigue. Il n'aurait jamais voulu prétendre à une récompense que l'on eût pu trouver disproportionnée avec le travail ; il aimait à penser que, de part et d'autre , on était loyalement payé, qu'il ne redevait pas une obole, qu'il n'y aurait jamais rien à redire à ses affaires. » En revanche, il aimait aussi qu'on fût exact envers lui, que le Roi même lui payât ce qu'il lui devait. Nous n'avons pas de pire ennemi que le besoin ; en s'affranchissant du besoin, on assure son indépendance vis-à-vis des hommes : Poussin tenait à s'enrichir assez pour n'avoir plus de maître .
Jamais on n'a pu le taxer d'avarice, ni même de parcimonie. Il ne fermait pas la main à Taumône, et ne refusait pas d'avancer, par exemple, à un pauvre artiste, Targent nécessaire pour se faire soigner pendant
une maladie ou pour retourner en France. Une façon de vivre trop étroite lui aurait fait honte. Dans son train de maison, dans son costume, il tenait à observer les bienséances et gardait sa dignité naturelle. Mais tous ses désirs étaient réglés avec une telle modération, et il mettait, sans aucune étude, tant d ordre jusque dans les moindres choses, qu'il lui suffisait de gagner peu pour faire, à côté des dépenses de chaque année, une large part à l'avenir. Il ne lui en coûtait nullement pour agir ainsi. Le désir de placer dans sa petite salle un buste antique, pour ce jouir souvent du plaisir de le voir, » était le seul désir ruineux auquel il aurait pu se laisser entraîner. Du reste, il avait horreur du faste, et loin d'envier le luxe des riches, il les plaignait d'avoir tant de serviteurs, lui qui n'en a jamais eu un seul.
Quarante années se passèrent, et il se trouva que, sans avoir jamais gagné beaucoup, sans avoir pourtant mené une vie qui sentît trop aie pauvre homme,» celui que nous avons connu d'abord si misérable n'était pas seulement à l'abri du besoin, il possédait une fortune suffisante pour assurer la sécurité de sa vieillesse, faire vivre doucement sa femme après lui, et même pour exciter la convoitise d'un héritier. Dès qu'il eut perdu sa pauvre femme, il s'inquiéta de l'avenir, et sentit le besoin de pourvoir, jusqu'au delà du tombeau, au règlement de toutes ses affaires, a Me voyant dans un pareil état, lequel ne peut longtemps durer, j'ai voulu, disait-il, me disposer au départ... et fait un peu de testament. » Ce peu de testament était daté
du2o novembre 1664, cinq semaines après la mort de sa femme. Il craignit de n'en avoir pas fait assez; ennemi des procès pour son propre compte, il savait avec quelle facilité ils naissent aux Andelys et même à Rome; et par un redoublement de prévoyance, ce accià doppo la sua morte... non habbia da nascere lite alcwiay » il recommença, deux mois avant de mourir lui-même, le 21 septembre 1663. Il était alors sain d'esprit, mais malade de corps, et au lit ce giaccendo in letto » : l'heure du départ approchait.
En ce temps-là, on n'écrivait pas ses dernières volontés sans se placer sous l'œil de Dieu, sans penser à l'âme avant de s'occuper de la dépouille mortelle qui allait retourner à la terre, et des biens périssables (jui allaient passer dans d'autres mains. Poussin commence par recommander son âme à Dieu et supplier, de tout son cœur et avec la plus profonde humilité, la Vierge Marie, les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, son ange gardien et toute la Cour céleste, d'intercéder pour son salut éternel auprès du Dieu de miséricorde. Si ce n'est là qu'une formule consacrée par l'usage, elle fait honneur à un siècle ; mais ce n'étaient point des paroles indifférentes dans la bouche de celui qui avait fait de la dignité de l'âme et de la prééminence de la pensée la loi suprême de son art.
Il songeait ensuite à son coi'ps, qui devait être porté à sa paroisse, vêtu d'un de ses habits ordinaires, et sans aucune pompe « senza pompa veruna. » U fixait, non sans prévoir toutes les éventualités, le jour où l'on chanterait une messe pour le repos de son âme, le
Membre des torches et des cierges qui seraient allumés «autour du poôle et sur Tau tel, la somme d'argent qui ^serait donnée à la paroisse : tutto quello che di rag- ^io7ie se gli doverà, enon altro; faire et donner ce que l'on doit, ni plus ni moins, c'était sa règle.
Il entrait enfin dans le détail de ses dispositions -particulières, fixant dans le même esprit le droit de chacun, sans oublier la famille d'adoption au milieu de laquelle il avait vécu et qui l'entourait à ses derniers instants. Son cœur leur eût peut-être tout donné. Mais il ne le pouvait qu'en dépouillant ses propres parents, <ies inconnus, sans doute, mais qui n'en étaient pas moins, selon la nature et aux termes de la loi, ses liéritiers légitimes. Il léguait donc à ses « pauvres paxents qui habitaient aux Andelys », des valeurs de toute sorte, que l'acte notarié énumère et qui s'éle- ^^aient, comme il l'a marqué lui-même, à plus de dix inille écus de monnaie romaine. « Ce sont gens grossiers et ignorants, disait-il à M. de Chantelou, qui, «lyant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin des secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette nécessité je vous "viens supplier de leur prêter la main, de les conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir, et je m'assure, d'après l'expérience que j*ai de votre bonté, que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans. »
Jean Letellier faillit gâter ses affaires par un em-
pressement indiscret. Il accourut à Rome. Poussin se plaint très-vivement de Y impertinence de ce malheureux étourdi de neveu. <c Ce rustique personnage, ignorant et sans cervelle, est venu troubler le repos où je vivais, de sorte que je n'ai pu vous remercier plus tôt, me trouvant quasi hors de moi, par le déplaisir qu'il m'a causé, » Cet écervelé, qui ne savait pas se taire, on le voit bien, et qui parlait, Dieu sait comment, de tout ce que l'illustre vieillard avait tant aimé, fut heureux d'avoir affaire à un homme qui ne se départait jamais d'une parole donnée. Tout en l'accusant ainsi. Poussin le recommande encore ; et le second testament, fait après cette malencontreuse visite , ne parait avoir eu pour objet que de mieux assurer les dispositions du premier.
Poussin ne faisait, en cette occasion, que ce qui lui paraissait juste. Au fait, il nous paraît juste à nousmême que cette fortune lentement acquise et ménagée avec une prévoyance toute normande, soit retournée aux Andelys, suivant l'esprit et la lettre de la Coutume de Normandie.
Au terme d'une discussion dans laquelle j'ai si souvent invoqué le témoignage de Poussin, je ne puis mieux faire que de lui laisser encore la parole. C'est à lui qu'il appartenait de conclure, et il a conclu en effet, dans la cause que nous plaidons. Remontons de
quinze ans, et des premières lignes de son testament à la signature de son portrait. Je parle du plus connu, celui que possède le musée du Louvre.
On doit croire que ce beau portrait joint à toutes les qualités de l'exécution et du style le mérite de la ressemblance. Car Poussin en avait fait deux autres et celui-ci avait été choisi comme le plus ressemblant des trois : on en avait été « fort content autour de lui. »
n n'avait pas seulement réussi à reproduire exactement les traits de son visage, tels que les contemporains nous les ont décrits : les yeux bien fendus et limpides, le nez grand et bien fait, le front spacieux, les cheveux noirs et un peu crépus, le teint olivâtre. Poussin, fidèle à son précepte, s'était surtout attaché à la justesse de l'expression* ; et il semble, en effet, que cette physionomie résolue et sereine résume tout ce que nous avons essayé de dire de son caractère et de la nature de son génie. Dans cette peinture si sobre et si ferme, il a laissé à la postérité la mesure de son talent et un souvenir vivant de sa personne.
Les grands artistes du siècle de Léon X avaient été sollicités comme lui de se peindre eux-mêmes, et chacun sait quelle précieuse galerie de portraits de peintres les Médicis avaient réunie à Florence, depuis la
t. VIgneul-MarfiUe, qui avilt tu Poussin, parle ainsi du portrait qui BOUS oeeupe {MéUinge$ d'histoire et de littérature^ t. II, p. 140) : « On y voit le Poussin tout Tivant, son esprit, sa physionomie, ses traits, etc. • Cette phrase négligée, que TécriTaln ne prend même paa la peine de finir, n'en est que plus expressif e. Les tralls et le reete ne ■ont pas Tessentiel ; la physionomie frappe davantage ; mais ce qu'on recon:iatt tout d'abord, c'est l'esprit du peintre.
tôte blanchie et vénérable de Léonard de Yiuci jusqu'au masque tourmenté d'Annibal Carrache, relevé par un regard si perçant.
Mais le portrait de Poussin ne fut pas réclame par un prince italien; le musée de Florence n'était pas sa place ; il a été fait trois fois pour trois Français. Le meilleur appartenait de droit à M. de Chantelou, qui avait fait pour l'obtenir les instances les plus affectueuses ; et, après M. de Chantelou, il ne pouvait appartenir qu'à la France. Poussin lui-même en avait le sentiment : « Je prétends, disait-il à celui auquel il devait le plus, que ce portrait doit être une preuve du profond attachement que je vous aivoué, d'autant que pour aucune personne vivante^ je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette occasion. j> Et songeant lui-même à la célèbre galerie de Florence, il ajoute : « La place que vous voulez donner à mon portrait dans votre maison ajoute encore beaucoup à mes obhgations... j'en serai aussi glorieux que s'il était chez les ducs de Toscane, avec ceux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. »
Au bas de ce portrait, Poussin, qui ne signait pas ses ouvrages, a écrit une douzaine de mots ". Comme il ne faisait rien sans réfléchir, ni sans tenir compte des convenances les plus rigoureuses, tous ces mots sont à leur place, et chacun d'eux a un sens précis. N'allons pas plus loin : Tarrét que nous attendions était rendu depuis deux siècles.
1. Eaigies Nicolai PoussinI, AndclycDsis pictoris. Anno statifl 56. Romse, anno Jubilei 1C50.
Nicolas Poussin avait, au moment où il signa son portrait, cinquante-six ans ; c'était en Tan de grâce 1650. En cette année même, Descartes, plus jeune de quelques mois, mourait, avant le temps, victime des rigueurs d'un ciel qui n'était pas le ciel de sa patrie ; l'auteur du Czrf se préparait à montrer dans Nicomède y que son génie, naguère si fécond, n'était pas encore épuisé ; Molière improvisait ses premières comédies ; Bossuet prêchait à Metz ses premiers sermons ; Boileau, Racine et Louis XIV touchaient à l'adolescence ; Fénelon allait naître. Ainsi la maturité du talent de Poussin coïncidait exactement avec le milieu de ce dix-septième siècle, dont il devait être l'un des représentants les plus illustres et les plus fidèles. Le souvenir du jubilé, joint à la date, la confirme et achève de marquer Poussin des signes d'une époque dont il partageait les solides croyances religieuses aussi bien que les saines idées sur la perfection dans tous les arts.
Le nom de la ville natale suit immédiatement le nom glorieux de l'artiste. 11 était né aux Andelys, dans le Vexin, sur les confins de l'Ile-de-France et de la Normandie, au cœur du pays comme au milieu du siècle, huit lieues plus haut sur la Seine et douze ans plus tôt dans les fastes de la pensée, que le grand Corneille.
Il est vrai que le portrait est fait à Rome. Poussin peignait à Rome, tandis que Descartes mourait en Suède. Il devait mourir à son tour hors de France, fidèle à un séjour qu'il avait librement choisi, non
moins qu'à son admiration pour Tantique et pour Raphaël ; un peu plus Romain que Corneille, un peu moins Grec que Fénelon, mais Français coname eux et comme Descartes, bon Français, bon Normand, et l'homme du monde, à le bien prendre, qui fut le plus de son temps et de son pays.