CONCLUSION
n faut finir et conclure. Tandis que je m'oubliais , avec complaisance , aux derniers détours de la route, le moment était venu de fermer le livre et de dire adieu à la Grèce. .
Au terme d'une telle lecture, et d'un tel voyage, tout le monde sentira combien il serait plus doux de s'abandonner à ses souvenirs qu'il n'est aisé de s'en rendre compte. Toutefois, c'est encore un des mérites de la Grèce, que les impressions qu'on [y éprouve, même en face de la nature, sont bien souvent aussi formelles qu'elles sont profondes, et finissent presque par atteindre à la précision d'une idée. N'est-ce point à cause de cette raison qu'on a pu prendre pour une philosophie, déjà pleine d'abstractions et de symboles, la poésie même d'Homère, où je n'ai guère retrouvé que des images?
La Grèce apprend d'abord, et ce n'est pas l'œuvre d'un seul jour, à oublier complètement, lorsqu'on lit Y Odyssée et Y Iliade^ le monde où nous sommes accoutumés à vivre, les habitudes de notre esprit, et des règles qu'il ne vaut rien d'appliquer à la poésie d'Homère, précisément parce qu'elles conviennent à la nôtre .
La Grèce fait sentir plus vivement la différence qui sépare l'une de l'autre, et elle l'explique. On Ta vu : dès que j'ai rapproché les poëmes d'Homère de leur berceau, à chaque pas, les lieux qu'il a décrits, le
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paysage, les ruines qui datent de l'époque où il a chanté, les hommes même, qui rappellent encore aujourd'hui par quelques traits la société héroïque, tous ces témoignages nous apprenaient que le principal caractère de l'art d'Homère, c'est la sincérité; qu'à ses yeux la poésie est une peinture, et que, comme il n'a mis ses efforts qu'à reproduire ou à imiter ce qui est. tout ce qu'il rappelle, et même ce qu'D imagine, appartient en propre à son temps et à son pays.
Il n'est pas sans utilité qu'on en soit bien convaincu, particulièrement en France, où, à chaque époque, de- • puis la renaissance des lettres, on n'a cessé de juger, de traduire et d'imiter Homère.
Je ne veux dire qu'un mot de ses juges. Assurément, après les longs débats dont ses ouvrages fureut l'objet, il faut donner raison à ceux qui l'ont défendu plutôt > qu'à ceux qui l'attaquèrent avec tantde légèreté ; mais, départ et d'autre, on devait se tromper souvent, parce que, sans tenir aucun compte de l'histoire, on oubliait de changer de poétique en remontant de la Jférmalem délivrée et de Y Enéide à Y Iliade et à Y Odyssée. Il est nécessaire sur toutes choses, et j'espère l'avoir montré à mon tour, que la critique, placée à pu autre point de vue que celui du dix- septième siècle, se souvienne de la Grèce et de la société homérique, si elle prétend comprendre, si elle veut juger sans parti pris, sans injustice, une poésie qui en est l'image exacte.
Parmi les traducteurs d'Homère , il y en eut, sans nul doute, qui connaissaient la langue grecque, qui savaient écrire, et même qui avaient senti que, pour
rendre Homère, la condilioa indispensable, c'est d'être simple. Et, cependant, la familiarité, un peu vulgaire, de Mme Dacier, ne s'éloigne pas moins que l'élégance soutenue de Dugas-Montbel, des véritables couleurs du style original.
Les imitateurs réussirent plus mal encore toutes les fois qu'émules imprudents de leur maître, ils conçurent l'ambition de donner à la France une Iliade. Mais Homère a porté bonheur à ceux qui suivirent ses traces sans élever jusque-là leurs prétentions. Il fut un des maîtres de La Fontaine et de Bossuet ; il a inspiré à Racine, à Chénier, à Chateaubriand, à M. Lebrun, à M. Ingres, de belles pages où respire le parfum de l'antiquité ; et Fénelon a fait, au IV* livre de ÏOdys^ sée^ une suite, qui est devenue, et qui restera aussi populaire que Y Odyssée elle-même.
Jamais on n'avait étudié Homère avec plus d'ardeur qu'aujourd'hui. Depuis un petit nombre d'années, en vers, en prose, on ne l'a pas traduit moins de quatre fois. On a essayé de joindre, à Tune de ces versions, un commentaire pittoresque. Enfin, à de très-courts intervalles, nous venons de voir la sculpture, la poésie, la musique même, s'inspirer de V Odyssée, et les talents les plus sérieux de la génération nouvelle, M. Cavelier, M. Ponsard, M, Gounod, obtenir de légitimes succès avec des ouvrages que n'ont pu compromettre des rapprochements inévitables, et les noms, lourds à porter, de Pénélope et d'Ulysse. Ces exemples seront peut-être suivis, et, si ardues que paraissent de semblables tentatives, il faut, sans doute, fatigués, comme
nous le sommes, du précieux et de l'étrange, encourager les arts à s'éprendre de la candeur des maîtres primitifs, comme à s'inspirer de l'étude directe de la nature.
En présence de ce retour à des traditions oubliées, un commentaire, tel que celui-ci , pourrait se flatter d'être venu à propos, s'il achevait de faire nettement sentir à ceux qui prennent Homère pour modèle, et à ceux qui le traduisent, que leurs tâches sont entièrement différentes, et qu*on s'éloigne également d'Homère par une imitation servile, et par une interprétation inexacte.
Il faut avoir bien mal compris cet inimitable poète pour espérer qu'on lui ressemblera en le copiant. Chaque mot de cette étude démontre que, si Homère est simple, c'est parce que ses peintures sont la reproduction littérale de ce qu'il a vu. Tout ce. qui rappelle ou ses impressions personnelles, ou la nature et la société qui les lui inspirèrent , a son prix dans ses poèmes. Mais il faut l'y laisser , nous qui vivons en face d'un autre monde, et n'emprunter à ce modèle, comme à tous les autres, que ce qui peut encore paraître vrai dans notre pays et dans notre temps, et ce qui est beau d'une beauté absolue. Quant à ce qui change, loin de faire du tableau qu'Homère nous a laissé de ce qui n'est plus, une copie inanimée, apprenons de lui l'art de peindre, avec la même ingénuité, une émotion aussi sincère et des couleurs aussi vraies, la nature et la société que nous avons sous les yeux. A ce seul prix, on peut être simple à sa manière.
HOMERE ET LA GRECE CONTEMPORAINE. oOl
Mais gi, également loin de la Grèce et de Tàgc héroïque, l'on transporte sur notre scène et les horizons qu'Homère a décrits, et les personnages qu'il a chantés, et jusqu'aux moindres particularités du caractère et du langage qu'il leur prête, cette copie pourra charmer les érudits à qui la poésie antique est familière ; mais, quel qu'en soit le mérite, elle ne touchera personne. Ainsi présenté hors de sa place, ce qui émouvait suiprend; ce qui était vrai devient étrange; ce qui était naturel parait cherché, pédantesque. L'art doit se défier de ce vain prestige de la couleur locale, qui pique mal à propos la curiosité, et détourne l'attention sur des incidents accessoires qu'il eût été de sa dignité de laisser dans l'ombre. Rien n'est plus faux que la minutieuse exactitude du pastiche^et la simplicité dont on fait montre, dans la reproduction de ces détails dénués d'intérêt, est la pire des affectations.
Au contraire, n'eussent-ils pour les lecteurs ordinaires nucun intérêt, ni même à nos yeux aucune valeur littéraire, tous ces détails qui appartiennent à la Grèce et à la société homérique, toutes ces nuances qui font l'exactitude des peintures d'Homère, sont sacrés pour le traducteur : qu'il se garde d'en modifier ou d'en passer sous silence un seul mot. Homère abrégé et embelli pourrait plaire autant, et davantage; mais ce ne serait plus Homère. Grâces au ciel, on sait aujourd'hui qu'une traduction doit reproduire la véritable physionomie du tçxte, et que, par conséquent, elle n'a pas à en dissimuler les défauts. La Grèce achève de faire comprendre tout le prix qu'ont dans Homère
chacun des traits que Ton estimait oiseux, chacune des images que i*on croyait inexactes^ et toutes ces énumérations et tous ces lambeaux d'antiques légendes , où La Motte ne voulait voir que de fastidieuses digressions.
Or, la carrière demeure ouverte ; malgré tant d'efforts, la France, qui possède un Plutarqtte et un Platon , et à qui Ton promet un Pindare , n'a pas encore un Homère dont elle puisse être complètement satisfaite. L'honneur de combler cette lacune peut tenter un érudit et un écrivain. Sans doute, l'œuvre nouvelle devra être lentement méditée sur le texte et au milieu des commentaires. Mais, ainsi faite, elle sera pareille à ces portraits qu'un peintre essaye de faire après la mort. Lorsque, même au témoignage d'un ami, d'un frère, on ne saurait plus rien ajouter à la fidélité de la ressemblance, ah ! si un fugitif rayon de vie éclairait tout à coup ce visage inanimé et p&li, que de choses le peintre voudrait changer à son ouvrage ! Tant de siècles ont fait d'une partie des poèmes d'Homère une lettre morte. Le rayon qui les anime d'une vie fugitive, c'est le soleil de la Grèce. On peut donc commencer en France, entre les quatre murailles et dans le demi-jour du cabinet, cette traduction depuis si longtemps attendue ; mais , pour qu'elle soit tout à fait fidèle, je sens qu'au moment d'y mettre la dernière main, il faudrait la revoir quelques instants en face du texte éclairé par cette lumière.
(Ikf lonienoct^ mai et juin 1 859.)