‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 55 sur 57 · DES MŒURS HOMÉRIQUES, EN GRÈCE, A L'ÉPOQUE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DES MŒURS HOMÉRIQUES, EN GRÈCE, A L'ÉPOQUE DE LA GUERRE

DE l'indépendance

Au delà, c'est en vain que l'on compterait sur le témoignage des ruines : les monuments ont disparu , pierre par pierre. Mais le peuple survit à leurs débris; et, en Grèce, le peuple n'a guère plus changé que la nature.

Il a vieilli comme elle vieillissait. S'il manque aux plaines arides , aux montagnes dépouillées , les belles eaux qui les ont fécondées, les vertes forêts qui leur ont servi de parure à la jeunesse du monde , le peuple a perdu, plus complètement encore, cette énergie que donnent à des sociétés nouvelles l'immensité de leurs

espérances et le pressentiment divin de la grandeur qui les attend.

Mais de même que ces altérations des formes du paysage s'effacent dans Téloignement de Thorizon , et que ces beaux lieux célébrés par les anciens poètes n'ont pas cessé d'offirir les mêmes lignes sous la même lumière; ainsi, courbée sous les outrages dune servitude séculaire, réduite à reconquérir son humble place au soleil, eUe qui fut le flambeau du monde, cette nation renaît telle que ses historiens et ses artistes nous Tout fait connaître. Les fils ont encore les traits de leurs pères, et quelque chose de leur génie.

Il a fallu, pour ce miracle, deux choses : Vinfluence du climat de l'Orient et le caractère particulier de la race grecque.

Le climat de l'Orient parait avoir, à la différence du nôtre , cette vertu : qu'il exerce sur l'homnlfe une influence plus directe et plus sensible. La vie tout entière, même celle de l'âme , en semble dépendre. De^ besoins bornés, des conditions d'existence uniformes, la rendent plus simple et plus réguUère. L'activité volontaire s'y développe dans un cercle plus étroit : aussi s'arrête-t-elle plus vite et plus loin du terme, dans la carrière du progrès. Les mœurs doivent, par conséquent, varier moins selon les races et selon les âges; et c'est pourquoi on peut retrouver bien des traits des mœurs homériques chez les Turcs comme chez le^ Grecs, chez les Grecs d'aujourd'hui comme chez 1^ Grecs d'autrefois.

Parmi toutes les races qui sont nées ou qui se !>ont

développées sous le ciel oriental , la race grecque s'est précisément distinguée par la mobilité de son génie et la conscience qu'elle avait de sa liberté ; elle atteignit plus vite au premier rang ; elle sut aller plus loin pour avoir pris une autre route; mais, lorsqu'elle eut à son tour fourni sa carrière, elle fut, comme les autres, impuissante à se renouveler. Tandis qu'un sang nou^ veau régénérait les nations de l'Occident, la Grèce continua seule à parler sa langue , et, seule, demeura ce qu'elle avait été. Ce fut là sa misère et sa gloire. Autour d'elle, on périssait pour renaître. La Grèce survécut aux autres et à elle*même.

Il fut donné à elle seule de subir et d'accepter, sans s'abdiquer elle-même, tous les jougs : celui du glaive et celui de la foi. Punie de ses désordres par la servitude , consolée de la servitude par l'Évangile , elle avait oublié ses dieux, perdu ses lois. Mais c'est vainement qu'elle devint romaine, franque, turque, et que, dans l'intervalle, elle s'était fait chrétienne; subjuguée et convertie, comme au temps de son idolâtrie et de son indépendance, la Grèce fut encore la Grèce. On dirait qu'elle réalisait la belle fable de son Prométhée ; tandis que les hommes oubliaient leur bien*faiteur sur son rocher, et que le vautour dévorait ses entrailles, patiemment il attendait le Dieu libérateur. Des siècles se sont passés ; mais, lorsque enfin le Dieu est venu, Prométbée respirait encore et n'avait point courbé la tête.

Autrefois la race grecque se vantait d'être née sur le sol qu'elle habitait, et que personne n'avait habité

avant elle. On est tenté d'applaudir à ses prétentions en l'y retrouvant encore , impérissable dans son éternelle patrie.

Cette perpétuité est si peu vraisemblable qu'on l'a niée ; on a compté avec soin les maîtres et les voisins qui s'étaient mêlés aux habitants primitifs , et la statistique n'a pas reculé devant ce paradoxe que c'est à peine s'il y a des Grecs en Grèce. Cela est presque vrai si Ton cherche à y retrouver , dans toute leur pureté , le sang et le type du peuple ; et, sans doute , il y a peu de Grecs qui n'aient eu quelque Barbare au nombre de leurs ancêtres. Ils sont Grecs néanmoins, car ces Barbares l'étaient devenus. Le ciel du pays, le sang du peuple s'emparèrent successivement des usurpateurs de la Grèce , comme le génie de ses poètes et de ses artistes avait conquis jadis les neveux du rude Mummius. Ce fut pour tous comme une nécessité fatale. Les colons romains, les bergers bulgares ou valaques,, les soldats albanais sont restés, parce qu'ils s^étaien^^ laissé absorber par la population indigène. Les Turcs^ comme les Franks, pour avoir vécu en maîtres dan^ l'isolement, sans aller d'eux- mêmes à un peuple qu'on ne peut pas faire venir à soi, durent quitter un jour le sol de Sparte et d'Athènes. Us régnent encore par le fer sur une partie de la Grèce ; je suis persuadé que le fer les en chassera. La Grèce, comme autrefois, reçoit, adopte des hôtes; mais il faut qu'on accepte d'elle ce droit de cité : ceux qu'elle n'absorbe pas , sa faiblesse peut les subir momentanément, mais sa haine implacable les menace toujours.

Ainsi l'étranger devient Grec, b ^p6apoç £X}.t)v{î;£i, et le Grec, comme le Juif, ne sait pas devenir autre chose. Contraste étrange : aucun peuple n'a dans tous les temps, compté plus d'exilés volontaires, ni plus de traîtres; le Grec peut quitter sa patrie, il a pu la vendre, il sait la sacrifier à l'ambition des aventures ; à l'or d'un ennemi ou d'un maître ; mais, sous tous les déguisements de ce Protée insaisissable et cette incomparable versatilité , il y a quelque chose que rien n'effece, qui survit à l'exil, à la trahison, à l'apostasie ; laissons l'air du visage et des paroles : au fond du cœur, en tous lieux, en tous temps, le Grec est Grec.

Ce que je dis n'est point nouveau et n'a point besoin d'être démontré ; il y a chez chaque peuple un témoin irrécusable qui révèle ce qu'il est depuis les premiers jours de son histoire : c'est la langue. Si deux peuples se rapprochent, leurs langues se mêlent ; s'ils s'unissent et se confondent, de ce mélange de deux idiomes il naît une langue nouvelle, dont Tunité atteste l'unité du nouveau peuple, aussi bien que la diversité des éléments qui le composent lui rappelle la diversité de ses origines. Les langues étrangères ont laissé quelques mots dans la langue grecque, mais ils ne l'ont pas altérée ; elle ne s'est pas laissé absorber plus que le peuple. Est-ce un bonheur? On en peut douter, quoique le Grec vulgaire ait ses admirateurs sincères. La langue latine est morte, pour l'usage; mais, en mourant, elle a donné naissance à d'autres langues qui ont eu déjà le temps de devenir illustres comme elle. La langue d'Homère et de Platon a dégénéré ; je

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n'ai qu'une chose à constater Ici, c'est qu'elle vit encore.

Elle vit, et, sous certains rapports, 11 semble qu'elle ne soit point corrompue. Le vocabulaire a fait beaucoup d'empnmts, beaucoup de pertes; souvent, les mots qu'il a conservés ont changé de forme ; mais , là même où Ton est réduit à chercher les consonnes et les voyelles du mot ancien , on retrouve toujours l'accent à sa place. Tant la race grecque avait, pour les sons comme pour les mouvements, le sentiment profond du rhythme! Jusqu'aujourd'hui, ses danses manquent de grâce, ses chants de mélodie, mais jamais de mesure. Et ceux même qui ne comprennent plus les mots et la syntaxe d'Homère, sentent encore et font sentir l'harmonie de ses vers. Nous le comprenions davantage, mais nous le lisions sans Tentendre. Une prononclatioû tout à fait arbitraire effaçait les nombres ou les dénaturait. La prononciation des Grecs les restitue; elle nous enlève ainsi quelques illusions traditionnelles; là, où les flots grondaient à nos oreilles, elle nous apprend qu'ils murmurent et caressent le rivage. Mais pardonnons-lui cette déconvenue, car elle consene au dialecte ionien sa douceur que nous admirions sur parole; elle rend à l'aède sa lyre, qu'Érasme avait brisée, et la versification monotone, ce mélange sonore de syllabes accentuées, brèves et longues , qai fait de la poésie homérique une musique, tout aussi bien que la vérité des images en faisait tout à l'heure une peinture.

Il est aisé de comprendre qu'habitués à ne recon-

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naître dans d'autres pays, également historiques, ni les peuples anciens, ni leurs usages, ni leur langue, les voyageurs éprouvent quelque surprise et quelque charme à retrouver en Grèce des Grecs qui parlent grec . Ce qui les frappe alors, plus que les différences, c'est l'analogie; ravis de saisir cette tradition vivante de l'antiquité classique, ils la poursuivent jusque dans les moindres détails. Les lecteurs qui n'ont pas vu led lieux sourient de cette complaisance à retrouver toujours ce qu'on cherchait , et mettent ces rapprochements sur le compte de l'imagination, ou de la crédulité de ceux qui les ont faits. Les ressemblances qu*on leur signale sont trop frappantes pour qu'ils les croient exactes. Et elles le sont. Ailleurs, la réalité fait un contrasté avec les fictions des poètes : en Grèce , les poètes ont été des peintres si fidèles qu'on retrouve les lieux tels qui les ont chantés, et que les yeux admirent dans la nature ce que l'imagination admirait dans leurs vers ; ailleurs , le passé a plusieurs fois disparu sans laisser de traces : en Grèce , le passé revit en toutes choses. Sur ce point, les témoignages deviendront si nombreux qu'ils feront foi. Je ne craindrai point d'ajouter le mien aux autres; je le dois et je le puis plus que personne. Guys et M. Ampère eussent dû faire cette remarque, que tout le monde fait en les lisant : c*est que, de tous les âges de la Grèce ancienne, il en est un que la Grèce nouvelle rappelle bien plus souvent que tous les autres, et par des traits plus fidèles : c'est l'âge homérique.

Sans doute, au temps de l'oppression, les traditions

de servilité du Bas -Empire rappelaient les sarcasmes dont les Romains accablaient ces hommes dégénérés, Grœculiy qui avaient tant de ressources dans l'esprit et si peu de dignité dans le cai*actère. Après les luttes héroïques deTindépendance, dès les premières assemblées nationales, comme dans les conseils que la Constitution de 1843 appelle à remplacer les sénats antiques, on a vu reparaître quelques-unes de ces misères de la vie politique que Thucydide , Aristophane et Démosthène nous ont fait si bien connaître. Plutarque eût trouvé en revanche, parmi les grands citoyens qui sacrifièrent à la patrie leur vie ou leur fortune , quelques portraits dignes de ceux qu'il nous a laissés ; et Miaoulis mérite une place auprès de Thémistocle et d'Aristide, comme Androutzos a pu, sans trop d'injustice, être comparé à Léonidas. Mais ces rapprochements sont rares et doivent l'être : sans une armée et sans un champ de bataille, comment se développerait le génie d'un capitaine? La destruction de la cité ne laisse plus de place aux difficiles vertus du citoyen ; l'art ne peut fleurir au milieu de l'ignorance et de la misère; et la servitude avait réduit la Grèce à une condition qui ne saurait, à aucun titre, rappeler les splendeurs de Tàge de Périclès. Dans les montagnes où les tribus les moins dégénérées ont trouvé contre elle un dernier refuge , la nécessité les a ramenées à toute la simplicité de la vie primitive. Les devoirs de la famille, la chasse ou la pêche, de pauvres cultures, un peu de commerce près des rivages et dans les îles, remplissent les jours de paix. Si la tribu prend les armes,

c'est pour mettre à rançon le voisinage ou pour se venger des affronts d'un maître , mais par des luttes isolées, des embuscades, de petits combats ; et, si parfois il s'y manifeste une audace de héros , pour retrouver un héroïsme de cette nature, il faut remonter au delà des récits des historiens, jusqu'aux chants de l'épopée primitive.

Cette analogie a été rendue sensible surtout par un livre dont il ne faut pas méconnaître l'intérêt , quoiqu'on l'ait exagéré : c'est le recueil de Chants populaires^ commencé parFauriel, et continué tout récemment par M. de Marcellus. On a commencé par comparer non-seulement les deux sociétés , mais les deux poésies. Certes, il ne faut hasarder un tel rapprochement qu'avec une extrême réserve, et, s'il nous amène à quelque conclusion, ce n'est pas à celle de l'école aventureuse qui voit sous le nom d'Homère , comme les véritables auteurs des poèmes qui portent ce nom, toute une famille d'aèdes, interprètes directs -du peuple lui-même. Quand le peuple grec aurait eu dans ces âges héroïques une imagination féconde, exaltée jusqu'à l'inspiration par le spectacle d'une nature comme lui dans toute la vigueur de sa jeunesse, et par le sentiment de sa grandeur naissante, il a pu rencontrer d'instinct de fiers accents, de grandes images, des traits sublimes ; mais ce ne sont que des éclairs dans le crépuscule, ce n'est pas la lumière du jour. Entre ces éléments épars, nul, fût-ce Solon, les grammairiens de Pisistrate ou Aristarque lui-même, ne peut rétablir un lien qui n'existe pas , et, de ces chants incohérents

de la muse populaire à Tuoité d'un poëme, il reste un abîme, il reste Homère.

Quoi qu'il en soit, les chants de la Grèce moderne (je parle de ceux que le peuple a vraiment faits et sus par cœur, et non de ceux que le bel-esprit a mis sur son compte, et dont la rusticité affectée a trompé la sagacité des éditeurs ) peuvent, dans une certaine mesure, indiquer à quelle source Homère a puisé, et ce que furent quelques-uns des aèdes obscurs qui chantèrent avant lui et pour lui. L'imagination semble garder les mêmes habitudes; elle cherche la vraisemblance du témoignage ', plus que les agréments de la fiction. Le berger que Gharon, après une lutte acharnée qui dure du matin au soir, va ravir à sa veuve et à ses petits enfants , elle ne nous attendrira pas sur sa jeunesse et sur sa beauté; mais elle l'a vu, et, comme Homère parlait des belles cnémides , des cuirasses d'airain, des longues aigrettes, elle s'arrêtera à ces détails visibles , souvent indifférents , qu'on a longtemps appelés les épithètes homériques ; et, avec une négligence qu'on croirait affectée , elle nous dira qu'il avait, comme aurait pu l'avoir tout le monde, son fez de côté et des cheveux nattés. Si elle s'oublie à sortir de la sécheresse pleine de réticences du simple récit, c'est aux procédés les plus naturels qu'elle recourt; elle exagère les nombres, la vigueur et la vitesse ; elle prête des sentiments à la nature , une voix aux animaux familiers, à l'oiseau dans l'air qui épie le danger et pleure les viptimes , au cheval , compagnon du klephte, qui parle à son maître, connue Xanthe au

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fils de Pelée ; à qui sa belle et bonne maltresse donne à manger dans les plis de son tablier, donne à boire dans le creux de sa main , comme Andromaque se plaisait à nourrir les chevaux d'Hector.

Ce désir ardent de revoir la patrie qui tourmenta pendant dix ans le divin Ulysse , et , d'autre part , ce besoii^ de chercher au loin la fortune, ou de con-* naître des terres nouvelles; de rapporter, fût-eeau prix des amertumes de rexil,'la connaissance des pays et Texpérience des hommes : double sentiment commun presque à tous les Grecs, et qui explique pourquoi ï Odyssée fut aussi populaire que V Iliade, ipspire aux aèdes nouveaux quelques chansons dont la poésie n'est pas sans charme , malgré son excessive monotonie. Les myriologues rappellent les larmes versées sur les restes d'Hector. La Reconnaissance , que M. Ampère a reproduite, offre quelques traits effacés de celle d'Ulysse et de Pénélope. Laërte s'y retrouve aussi, cultivant la vigne de V Abandon^ la vigne des sombres douleurs, tandis qu'on donne à un autre celle que son fils aimait, qu'avec un autre on la bénit, qu'avec un autre on la couronne ! Et l'on reconnaîtrait bien quelque chose de ce singulier mélange de naïve pureté et de délicatesse ingénieuse, qui dicte les paroles de Nausicaé à Ulysse , dans ces mots touchants qu'adresse le p&tre à Charon, lorsque Charon yient, au nom de Dieu, pour enlever son âme : «Laisse-moi, Charon, laisse-moi, je t'en supplie, vivre encore. J'ai une femme toute jeune , et à une jeune femme le veuvage ne sied pas. Si elle marche

vite, on dit qu'elle cherche un mari; si elle marche lentement, on dit qu'elle fait la fière !... »

Toutefois , il est aisé de reconnaître que les analogies sur lesquelles on essaye d'établir une comparaison entre les formes de la poésie klephtique et celles de l'épopée primitive, sont fugitives et superficielles ; et c'est de très-loin que l'une ressemble à l'autre. Il faut pénétrer, sous les formes de la langue et du style, jusque dans les pensées et les sentiments qu'elles expriment, jusqu'aux faits qui sont le sujet de la narration, et chercher, entre les deux sociétés , des ressemblances qui soient plus réelles et plus profondes. Notre savant Fauriel s'est fait illusion lorsqu'il a voulu retrouver Homère lui-même dans les chants obscurs de la Grèce nouvelle ; ce qu'il eût mieux fait peut-être d'y chercher, et ce que j'y retrouve assurément à chaque page, c'est l'image d'une société pareille à celle qu'Homère a chantée.

Il serait trop long et parfois puéril de poursuivre , dans les moindres détails, une comparaison rigoureuse entre les mœurs de la Grèce homérique et les mœurs de la Grèce contemporaine. Guys l'a fait le premier avec esprit, mais tant de minutie , que l'excès conduit vite à la satiété. D'ailleurs, on l'a si souvent copié sans le dire ou imité sans le savoir , que , pour tous les traits qui touchent à la vie matérielle et extérieure , il suffit de rappeler sommairement les principaux.

Ceux qui cherchent dans les habitants actuels de la Grèce les modèles dont Phidias et Praxitèle se sont

inspirés, se plaignent de perdre souvent leurs peines. J*ai rappelé quels mélanges s'étaient faits dans le sang; le génie de la population primitive, l'identité de la race et l'unité de la langue ont pu résister à cette épreuve ; mais le type est nécessairement altéré , et il est probable, qu'à ce sujet, Winckelmann aurait perdu, à Athènes, une partie de ses illusions. Si les Grecs n'ont guère plus gardé qu'ils ne la comprennent la beauté telle que l'aima Phidias, la beauté qu'ils ont gardée et qu'ils admirent, n'est-ce pas précisément celle qu'admiraient en eux-mêmes et autour d'eux, les héros de V Iliade et àeV Odyssée?

Les vers d'Homère ne laissent sur ce point aucune obscurité. Les Grecs adorent déjà la beauté ; la laideur et la faiblesse sont méprisées ; il y a plus, elles sont ridicules. En revanche, si, pour Hélène, on combat dix ans, ce n'est pas seulement parce qu'elle est l'épouse enlevée ; si les vieillards l'admirent, si Hector la protège, et si Ménélas lui a pardonné, c'est parce qu'elle est la plus belle des femmes.

Mais si les Grecs ont le sentiment confus et le culte instinctif de la beauté, ils doivent se méprendre encore sur ses véritables caractères. On n'est pas beau sans être grand : Achille est le plus grand des Grecs ; Ajax est le seul dont il put mettre la cuirasse, et Ajax dépasse tous les Grecs de la tête et des épaules ; Priam e^ grand ; Minerve et Mars sont grands et beaux : l'union de ces deux mots est presque un pléonasme ; on lit dans les regards de Ménélas la douceur de son âme, toujours ouverte à la pitié ; mais il est plus petit et

moins beau qu'Agamemnon. A défaut de la taille, il faut au moins les autres signes de la santé^ de la vigueur, et voilà déjà le type de l'Hercule antique, ce type que Phidias n'eût pas sculpté : de larges épaules, un cou épais, de fortes mains. C'est ainsi qu'on plaît, parmi les danseurs comme parmi les combattants. Minerve veut qu'Ulysse soit beau d'une beauté surhumaine ; le héros a les cheveux blonds et les yeui pleins de feu : la déesse verse sur sa tête et sut ses épaules une grâce divine, mais elle le rend plus grand, plus gros, plus fort ; alors il paraît, et Nausicaé désire un pareil époux, et le peuple d'Ithaque révère son roi semblable aux Inmiortels. Les femmes auront aussi le charme du regard, la douceur du sourire ; mais la belle Pénélope a la main virile, et c'est surtout aux cheveux» aux joues, à la ceinture, à la blancheur des bras, à la taille, qu'on distingue les plus belles des fenunes et des déesses.

Cette beauté-là, elle est vulgaire : les Grecs ont encore ces pieds rapides , ces membres souples, ces for^ mes et ces attitudes qui annoncent la vigueur, même lorsqu'elles manquent de grâce ; cette vivacité du regard qui révèle au moins, sur les visages les plus ordinaires, toutes les ressources de l'Intelligence.

Le ciel a peu changé et l'industrie a fait peu de progrès ; avec le même goût, les mêmes besoins et les mêmes ressources, les Grecs ont conservé en partie l'antique façon de se vêtir et de se parer. Dans la montagne, le Klephte portait la cnémide qui soutient la jambe, la ceinture qui soutient les reins, et le man-

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teau de peau de bête, le beau manteau d'une seule pièce qu'on agrafe et qui protège le sommeil contre le froid des nuits d'automne. Les femmes ont gardé aussi la ceinture, les longs voiles brodés de leurs mains, les pierres et l'or, et jusqu'à ces fausses couleurs sous lesqueUes la fidèle Pénélope consentait parfois à déguiser sa pâleur. L'homme tient à l'éclat des vêtements, comme les frères de Nausicaé ; mais son principal ornement, ce sont encore les armes. Toujours prêt à attaquer ou à se défendre, soigneux que la ruse d'un ennemi ou la tentation d'un coup hardi ne le prenne pas au dépourvu, il ne sait point s'en séparer. Quand ce n'est plus pour sa sauvegarde, c'est pour marquer son rang et rendre témoignage de ses exploits passés, qu'il porte le couteau que portait Agamemnon, son long glaive, l'épée aux clous d'argent du beau Paris, ou celle dont Achille serre en frémissant la poignée, au milieu d'une assemblée pacifique.

Tel est le premier aspect; voici davantage. L'hospitalité est demeurée la vertu de l'Orient : c'est encore un souvenir d'Homère, chez qui elle est tant célébrée et se montre à la fois si solennelle et si discrète. L'hospitalité ouvre la porte de la demeure, et , après le costume, laisse entrevoir les mœurs. A quoi bon décrire encore et les maisons et les repas ; peindre, d'après les chansons klephtiques et la vie de chaque jour, cette tente d'Achille où le héros coupe lui même à ses hôtes les \îandes qu'il a rôties et salées? Des renseignements minutieux, complets, auraient une certaine valeur pour les archéologues, en éclaircissant peut-être quel-

ques points sur lesquels les explications vagues des lexiques et la rareté des débris laissent des doutes ; ils mériteraient une petite place dans les notes d'une traduction d'Homère, et fourniraient à la traduction ellemême quelques termes dont la justesse lui a échappé. Pour moi, je ne m'égarerai point à relever ici, une à une, toutes ces petites particularités qu'on observe dans la forme des constructions rustiques, ou les meubles qui ornent la demeure des riches et les ustensiles très-grossiers dont se sert encore tout le monde. Le spectacle de cette vie intérieure nous apprend néanmoins, d'une façon toute simple, à comprendre et à traduire, le plus facilement du monde , maint passage qui effarouchait la délicatesse de notre goût. Dans des pays où les soins donnés à la vie matérielle sont relégués dans l'ombre et où le luxe a multiplié les merveilles dans les plus petites choses, la plume refuse même d'écrire le nom des objets usuels; et le mot qui est naturel dans Homère, familier au moyen âge, devient trivial pour les piuistes, à dater du dix-septième siècle, etnous effraye nous-mêmes, quoi que nous puissions faire (nous qui sommes revenus de tant de préjugés), comme il effrayait les précieuses, contemporaines de madame Dacier.

Mais, dans les montagnes de la Grèce, à mesure qu'on s'éloigne de la capitale, où Ton a pris les mœurs de tout le monde, et des rivages, où le commerce apporte encore quelques-uns des moindres produits de l'industrie européenne, on est pauvre comme aux temps homériques, et si dénué des commodités les

plus ordinaires de la vie, que le voyageur s'y habitue à se figurer les* rois eux-mêmes tournant l'olivier pour s'en faire un lit, et à entendre les poètes énumérer, avec ime complaisance si naïve et si éloignée de notre temps, les ouvrages les plus vulgaires sortis des mains d'un charpentier ou d'un forgeron. Alors on ne cherche plus à ennoblir Homère ou à l'abréger. Chaque mot a son sens, sa valeur, comme souvenir d'une époque et comme expression d'un sentiment facile à comprendre ; dès lors, tout aussi bien qu'on parle du bouclier d'Achille et du voile où Hélène brodait les combats livrés pour elle, on ose parler sans périphrases des maisons bien solides et bien couvertes^ des sièges polis et tournés avec art , des belles corbeilles et des belles coupes posées sur la table hospitalière, des beatix lits et des belles baignoires; et, dût-on rencontrer sur son chemin le grand fumier qui doit fertiliser le royal domaine, on ne craint plus de montrer tout simplement les fils de Priam prenant dans l'étable bien polie , au bois planté dans la muraille, le joug de buis arrondi, les rênes qui s'y adaptent bien^ la courroie de neuf coudées qui attache le joug au timon ; puis amenant enfin à leur père irrité la belle voiture neuve aux bonnes roueSy sur laquelle Mercure tout à l'heure va sauter d'un bond, en saisissant de ses mains divines les rênes et le fouet. Voilà bien des mots qui dépareraient une belle infidèle, à la façon des traductions de Perrot d'Ablancourt; et cependant, c'est sur le seuil de la tente d'Achille, au moment de s'attendrir sur les pathétiques douleurs de l'ami de Patrocle et du père

d'Hector, qu*Homère entre nalyement dans ces détails.

Us reproduisent la vie réelle, et c'est assez pour qu'ils tiennent leur place dans ses récits ; mais ils le touchent aussi, parce que chacun de ces mots, chacun de ces objets, si vulgaires pour nous, rappelle une des conquêtes récentes de l'industrie humaine sur la matière; et, pour ceux qui voient la Grèce, revenue à cette misère des premiers âges, il est certain que de semblables digressions n'étaient indifférentes ni à la curiosité, ni à l'orgueil des contemporains d'Homère : cette écurie bien polie et cette belle voiture aux bonnes roues, on ne les retrouverait ni à Ilion, ni à Pylos, ni à Sparte.

Durant la servitude, les arts utiles n'avaient pas fait plus de progrès que le luxe. C'était en toutes choses le même dénûment. Si les chars ont presque disparo comme les routes taillées pour eux dans les rochers, et si le chariot même, destiné à descendre le bois ou la pierre de la montagne, est devenu une rareté, le laboureur cultive la terre à la sueur de son front avec la même maladresse et des instruments aussi imparfaits ; la vigne manque des échalas si bien alignés sur le bouclier d'Achille ; à peine le métayer sait-il, conune dans la demeure d'Ulysse, garder le fumier des bœufs et des mulets, pour rendre à la terre fatiguée sa fécondité. La charrue est celle d'Hésiode et des Géorgiques; c'est une richesse que le fer brut, promis en récompense aux héros de i' Iliade dans les jeux célébrés pour les funérailles de Patrocle ; et, quand les chants populaires parlent si souvent d'or et d'argent, on peut s'é-

tonner qulls ne parlent pas aussi avec une sorte de vénération du fer travaillé.

La navigation n'a pu reculer ainsi : le Grec est plus marin et plus soldat que laboureur ; or, le laboureur enchaîné au sol natal et nourri par lui , si peu qu'il fasse, car la terre est généreuse, perd le double enseignement de la nécessité et de l'exemple ; le marin connaît le danger et connaît le monde. Aussi est-il impossible ici de poursuivre cette comparaison littérale. Il y a loin des trente-six gros navires, armés par le pauvre rocher d'Ithaque , aux douze barques qu'Ulysse conduisait au siège de Troie : encore Céphalonie avaitelle, sur le nombre, fourni les siennes. Mais, à côté de ces vaisseaux plus parfaits, ceux d'Ulysse n'ont pas cessé de sillonner en tous sens les eaux de l'Archipel. Comme Ulysse, le charpentier a taillé à la hache, sans art, mais d'une main sûre et que guide un œil expérimenté, les parois , rouges ou noires, et le mât qui peut s'abaisser au port. A défaut de port, ces petits navires touchent à tous les rivages hospitaliers ; on les traîne quelquefois d'une mer à l'autre, ou Diolcos de Corinthe, à l'isthme de Leucade ; si la plage n'est pas abritée, on peut les tirer à terre, et, dans les gros temps de l'hiver , les attacher avec des câbles et les exhausser sur des poutres, pour que l'humidité n'en pourrisse pas la carène. Trop légers pour résister à la tempête, ils évitent la pleine mer, rasent les côtes, et ne redoutent pas moins que les pilotes de Ménélas ou de Nestor, Capharée etMalée, promontoires si funestes aux premiers navigateurs. Et cependant, connue ils

sont encore conduits par les mêmes matelots, la pauvreté, la curiosité, une sorte de confiance téméraire dans le vent et les étoiles décident les patrons à renouveler les longs voyages des Argonautiques et de TOdyssée. Plusieurs fois, le vaisseau d'Ulysse a bravé les mers inconnues, et, mesurant aux astres la distance et la direction de la route, il s'est aventuré, bien audelà de Charybde et des colonnes d'Hercule, jusqu'à ces terres nouvelles dont la géographie fabuleuse des aèdes n'avait point réservé la place dans le cercle étroit où le fleuve Océan resserrait un monde, déjà trop plein de mystères.

La vie intime elle-même ajouterait à ce conamentaire les indications les plus précieuses. Oublions Euripide et Aristophane, qui ont poursuivi les femmes de tant d'outrages et de sarcasmes ; oublions Thucydide, qui les écarte avec tant de sévérité, même dans les jours de deuil; oublions aussi Lycurgue, dont les lois inflexibles avaient forcé leur nature, pour ne nous souvenir ici encore que d'Homère, qui peignit les femmes, chacun le sait, dans ses poëmes, avec une délicatesse où Virgile et Racine, les plus délicats des poètes, n'ont pas toujours atteint.

Pénéloppe vit renfermée dans la partie la plus secrète de ses appartements, et personne ne sait la forme de sa couche. Nausicaé craint les propos des médisants; Ulysse ne la suit que de bien loin ; elle ne lui parle que du seuil de la porte ; et les songes même n'entrent que par la serrure et sous la forme de jeunes filles, dans la chambre virginale. Andromaque ne sort que pour

aller chez ses belles-sœurs au beau voile, et au temple avec les nobles Troyennes ; ou, si elle veut suivre des yeux le combat dans la plaine, c'est accompagnée d'une nourrice et sous la sauvegarde de son fils, cet enfant qui régnera sur Troie, qu'elle monte sur une tour isolée. Les femmes s'effacent d'elles-mêmes dans l'ombre ; elles se cachent et se voilent aux regards indiscrets ; mais, lorsqu'elles paraissent, nul ne leur refuse la place qui convient à la mère, à l'épouse, à la jeune fille; Hector protège Hélène, et les Grecs d'Argos plaindraient la veuve d'Hector, s'ils la voyaient puiser l'eau à la fontaine. Même dans l'ivresse des festins, les prétendants d'Ithaque n'ont jamais outragé l'épouse d'Ulysse.

C'est dans ce milieu de réserve et de liberté que vivent les Grecques chrétiennes. La femme n'appartient point à la vie extérieure ; elle s'y dérobe, mais d'elle-même; si elle y doit paraître, elle n'y rencontre que le respect; elle partage dans la famille l'autorité de l'époux et du père. Aussi nulle part n'est-elle plus digne qu'en Grèce et dans Homère. La dignité est dégradée dans la servitude du gynécée ; elle est compromise par la liberté sans frein du monde. Ce qui la fait et la garde, c'est cette pudeur, vertu homérique et vertu chrétienne, cette réserve dans l'usage d'une liberté qui ne semble guère avoir d'autres bornes.

Le christianisme, qui a chassé les mystères des siècles intermédiaires et toutes les orgies consacrées à des divinités impudiques, n'avait pas à changer les

fêtes pures des âges primitifs. Ce sont encore ces rondes au rhythrae accentué, monotone, qu'on voyait sur le bouclier; les jeunes garçons et les jeunes vierges qui se suivent, la main sur la main; les jeunes filles ont des tuniques luisantes comme r/iuile^ des couronnes ou des voiles légers sur leurs cheveu)^ 5 les jeunes gens, des couteaux suspendus à des ceintures d'argent; au milieu du chœur, ou à sa tête, un danseur agile fait admirer, sinon la grâce, du moins la hardiesse des pas qu'il forme au son des instrument^, conune les danseurs de Crète, les fils de Priam et ceux d'Alcinoûs. Le jour des noces rustiques, les femmes debout sur le seuil, regardent, avec des yeux curieux, les jeunes garçons danser au son des flûtes ; et le cortège nuptial parcourt le bourg en faisant retentir les chants d'hy menée.

Mais, parmi ces fêtes, consacrées par la tradition, celle qui rappelle, de la façon la plus frappante, les ' usages de l'antiquité homérique, c'est la suprême et triste fête des funérailles. Elle est demeurée aussi solennelle. Il n'y a point de malheur égal à celui de demeurer privé de sépulture, et, de tous les devoirs de l'épouse, le plus sacré est de fermer les yeux du mourant. Laissez là le bûcher, la cendre recueillie dans' des urnes, les jeux guerriers et les sanglantes offrandes; voici encore le cadavre placé sur un lit d'apparat ; le visage et les pieds sont tournés vers la porte entr'ouverte ; on l'a revêtu de ses plus "beaux habits, orné de ses armes, couronné de fleurs et quelquefois de chevelures, dernière offrande de la ten-

dresse en deuil ; les hommes Tentourent, le regardent, lui disent adieu en déposant sur ses lèvres pâlies le baiser fraternel, et pleurent ; mais leur douleur est silencieuse. C'est aux femmes qu'il convient de pleurer avec bruit, d'adresser à Tombre satisfaite les dernières paroles ; la mère ou l'épouse commence, et le chœur des gémissements répond à ce lugubre signal; puis, celles qui doivent sentir le plus vivement la perte commune prononcent des plaintes ; elles disent tout ce qu'elles ont perdu, le courage et les vertus de celui qui n'est plus, l'abandon de ceux.qui survivent; c'est ainsi que Briséis pleurait Patrocle, qu'Andromaque, Hécube, Hélène, tenant la tête d'Hector entre leurs mains, disaient sa gloire et leur infortune, tandis que les guerriers ne répondaient à leurs cris que par des larmes muettes. Une fois le seuil franchi, c'est à eux de suivre les dépouilles inanimées et de les ensevelir sous \a^ terre.

Lorsqu'on pénètre au fond du cœur, et dans les secrets de la vie intime, à moins que la sincérité du sen* timent n'ait disparu, étouffée par les aberrations passagères de Tesprit du jour, il ne faut pas être surpris de retrouver l'homme, toujours et partout, assez semblable à lui-même. Tout change sans doute, en nous comme autour de nous, avec les années; ce qui change le moins, c'est notre cœur. La jeunesse fuit, la maturité s'approche, la décrépitude viendra ; nous n'avons et nous n'aurons jamais, à y regarder de près, que les passions de notre enfance. Ainsi, dans l'histoire des nations, les relations de la vie privée et do-

mestique sont celles qui subissent les altérations les moins rapides, les moins profondes, parce que ce sont les instincts, les sentiments, parce que c'est la nature elle-même qui les a réglées.

Il n'en est pas ainsi des relations sociales ; chaque siècle à son tour modifie, d'une manière plus ou moins sensible, les idées, les lois, la forme des institutions politiques, et les conventions par lesquelles Tusage achève de déterminer Tétat des personnes. Ces différences deviennent plus remarquables à mesure que la vie publique se . développe et que les ressorts en deviennent plus compliqués; mais, chez un peuple longtemps asservi , qui ressaisit à peine sa liberté, elle est d'une simplicité si grande que l'on se croirait volontiers ramené à la constitution primitive des sociétés naissantes. Telle était la Grèce, il y a trente ans. Sur beaucoup de points, dans les mœurs publiques, aussi bien que dans les conditions extérieures et matérielles de l'existence, et dans les usages de la vie privée, il n'était que trop facile de retrouver le souvenir d'Homère et les analogies que je poursuis-

. Le caractère du génie grec, dans tous les temps, c'est le sentiment de l'individualité. Aucun honune n'oublie jamais ce qu'il vaut; si petit qu'il soit, il n'acceptera pas volontiers l'idée qu'on puisse restreindre sa place au soleil. Il se sent homme, libre, et né pour l'égalité.

De cet égoïsme réfléchi, qui fit la grandeur des Grecs, peuple d'hommes et d'hommes libres à côté de tant de race? volontairement courbées sous le

sceptre de fer ou prosternées avec frayeur devant l'idole stupide, naissent deux défauts éternels : l'orgueil et la cupidité.

Le Grec est naïvement orgueilleux. Il veut qu'on l'estime ce qu'il s'estime, un peu plus que le barbare, et souffre impatiemment jusqu'à l'apparence d'une supériorité, quelle qu'elle soit, même celle qu'on doit accorder à la vertu, et surtout celle que donnent les bienfaits.

Le Grec est naïvement cupide. Il faut qu'il soit nonseulement considéré, mais riche, comme les autres, puisque la richesse est la condition du bonheur, surtout du bonheur qu'on montre et qui ajoute encore quelque chose à la dignité personnelle.

Dans Y Iliade^ cette superbe produit sans cesse la discorde : Achille ne veut pas de maître ; Agamemnon ne veut pas d'égal. Chacun a ses révoltes d'amourpropre ; et il est des heures où Thersite même prétend se grandir au niveau des plus éloquents et des plus braves. Ces colères de l'orgueil remplissent l'histoire des guerres de l'Indépendance ; et il est impossible de rien trouver qui rappelle mieux l'armée d' Agamemnon que les relations du paUkare avec l'armatole, et des capitaines entre eux. Ce sont les mêmes liens : le chef a le crédit que donnent un nom déjà illustre, le courage, la bonne mine et la richesse; çfiais ces prérogatives sont précaires ; il faut qu'il discute son autorité, et se la fasse incessamment pardonner à forcé de concessions qui, du même coup, la confirment et l'amoindrissent. Pour une parole, on

routrage, et, pour une injustice, on rabaudonne; on se renferme dans sa tente, on retourne dans ses foyers. Entre les chefs, les droits du commandement sont plus mal réglés encore. Que de prétentions rivales I Que de complots contre la patrie elle-même ! Quelle résistance obstinée à la discipline, seule condition de la liberté I Mais les combattants Toublient; il n*y a qu'une loi, qu un juge, et chacun, vantant ses services, en appelle à son épée.

Cependant, sous tous ces désordres (et c'est l'accord des ces deux sentiments inconciliables qui fait la principale! originalité du peuple grec), s'il est un instinct profondément gravé dans tous les cœurs, c'est celui de la hiérarchie. « Il n'est pas bon d'avoir plusieurs chefs ; il n'en faut qu'un seul, un rpi, qui commande au nom de Dieu. » La constitution nouvelle le veut comme Homère. Chez cette nation, si jalouse de l'égaUté, partout où il y a deux hommes, il y en a un qui commande et un qui obéit ; non sans réplique : la pratique de l'obéissance est pénible, et souvent l'orgueil se révolte contre les lois qu'il avait acceptées. Mais Minerve lui dit de dévorer sa colère ; et, devant l'autorité, la rébellion finit presque toujours par s'incliner.

Cette contradiction apparente ne cache au fond qu'une loi naturelle. Chacun veut demeurer quelque chose, si humble que soit sa condition ; et chacun sait que l'inégalité des conditions est dans la nature. Par là, on échappe tout ensemble à l'anarchie et au despotisme. C'est Tégalité dans les mœurs qui corrige et

HOMÈRE ET LA GRèCE CONTEMPORAINE. 547

rachète rinégalité des conditions. Le roi règne, mais il consulte ; il est sévère parfois dans sa justice ; mais, lorsqu'il n'a pas à punir, c'est un père plein de mansuétude. Les degrés de la hiérarchie sont nettement marqués du roi aux vieillards, et des yieiUards au peuple ; mais c'est la hiérarchie de la famille.

L'égolsme étant légitime, on comprend la cupidité, et on l'accepte. Il est naturel que chacun obéisse à ses intérêts comme h ses passions, et que chacun cherche à posséder, comme à être, le plus qu'il peut* Le désir d'acquérir autorise la ruse (qui est plus rusé qu'Ulysse?), le mensonge (Minerve mentira elle-même), et jusqu'à la violence. De là» cette mauvaise foi et ces brigandages dont on se plaint encore aujoud'hui. On s'en plaint, et quelquefois on les réprime : c'est en vain ; les plaintes sont stériles et les armes sont impuissantes. Le mépris seul ferait des coupables prompte et entière justice ; mais on n'a jamais songé à les mé** priser. Au temps d'Homère, on demande ingénument, à l'étranger qu'on reçoit au nom de Jupiter, s'il est un de ces hommes qui vont au loin dépouiller les autres hommes. C'est presque une honte d'être marchand et un honneur d'être pirate. Le pirate et le klephte sont honorés encore. Us se faisaient craindre, et la peur ne méprise pas. On se prenait à les envier, parce qu'ils ne connaissaient pas la pauvreté ; à les admirer, parce qu'ils étaient courageux et libres. Cette morale, estil besoin de l'observer? était plutôt celle d'Homère que celle de l'Évangile. Mais il y avait alors sous ces sentiments un instinct confus qui les excusait, qui ne les

excuserait plus : ces pirates furent les marins de Miaoulis ; ces klephtes furent les héros de Findépendance.

L'orgueil et l'avidité sont deux sources de courage; pour échapper à la honte et à la pauvreté, on ose ; on a, pour braver la colère des flots et le fer des ennemis, le cœur d'airain dont parle Horace. Les Grecs l'avaient, et ils l'ont gardé. Matelots, pour s'enrichir, ils s'exposent aux aventiu*es incertaines ; soldats, pour s'enrichir ou pour s'illustrer, ils combattent, comme ils combattaient, contre le nombre. Leur courage est sans entraînement ; le soldat et le matelot ont calculé le danger, le résultat et leurs forces. Agiles, rusés, prompts à concevoir, préparés même aux incidents les plus imprévus, leur courage brille surtout là où l'esprit peut déployer toutes ses ressources; le poste d'honneur «c'est l'embuscade, où le guerrier, presque isolé, n'ayant avec lui que son adresse et son audace, doit se suffire. Là, le succès est bien plus honorable que dans la mêlée ; il est moins sujet aux caprices du hasard ; on n'en partage ni le bénéfice, ni la gloire.

Lorsqu'on lit Homère sans prévention, on fait nécessairement cette remarque, que ses héros ne se font pas du courage la môme idée que nous. Il faut, pour les apprécier ce qu'ils valent, oublier deux choses, qui ont fait chez nous tant de héros, restés trop souvent dans l'ombre : le devoir et le point d'honneur.

Le point d'honneur ne recule pas ; il cherchera la mort avec joie; il ne la fuira point, même par nécessité ; il dédaigne la prudence jusqu'à l'héroïsme et jusqu'à la folie : c'est le courage des paladins.

La discipline fait davantage : elle fait que le dernier des soldats sacrifie sa vie au drapeau, saqs penser même qu'il demeurera ignoré après la mort comme après la victoire. Dans cette abnégation absolue de sa personne, il marche, intrépide et calme, sans aucune arrière-pensée, là où son chef le lui ordonne. Ce courage obscur est le courage véritable ; c'est celui des légionnaires et de nos soldats.

Un guerrier d'Homère, un Grec d'aujourd'hui, est brave autrement. Il s'effacera plus difficilement sous la discipline ; s'il ne doit pas avoir les honneurs de la victoire, il refusera volontiers le premier rang devant le danger. Seul, soutenu par sa fierté, il aura l'audace d'une action d'éclat, et, cette audace, il la perdra dans les rangs où il fait nombre.

Il a, du reste, moins d'orgueil encore que de prudence, et, quant au point d'honneur, il ne le soupçonne même pas. Il ne rougira point d'être cruel dans la victoire. Si les armes loyales ne suffisent pas, il en prend d'autres. Si la ruse même le laisse plus faible, il fuit. Le but du combat , c'est la victoire. Celui qui meurt, déserte ; celui qui fuit, peut vaincre encore.

De tels principes se prêtent à couvrir bien des lâchetés. Mais au fond, en ceci, comme presque en toutes choses , le Grec vit selon la nature ; c'est elle qui l'inspire et le justifie. Il n'a jamais connu ce mépris de la vie, qui est le dernier degré de l'abattement comme de l'exaltation. Il sait ce que vaut la vie, et il l'aime. Au moment, à l'idée seule de la perdre, il a pour elle des plaintes et des larmes ; pour la conserver, il compte

ses ennemis, et il recule sur un champ de bataille. Ce n'est que par exception qu'il la sacrifie à sa passion ou à son devoir : encore sa résolution sera-t-elle précédée d'incertitudes et suivie de regrets.

Mais il vient une heure où il est impossible , où il serait déshonorant de reculer. Le Grec le voit. Ici son courage se montre sous son véritable jour. Oh! quand tout est perdu, nul ne sait se résigner plus noblement: Ulysse tient tête à tous les Troyens d'Hector; Katzantonîs, dont le marteau broie les genoux, laisse échapper un cri de douleur, et son frère en rougit pour lui. Quand un klephte meurt, il a le sourire sur les lèvres; il parle aux oiseaux, messagers de la triste nouvelle, et semble n'avoir qu'une peur, qu'une pensée , celle de dérober son corps aux outrages de ses ennemis. Entre la mort et la vie , il choisirait la vie ; entre la mort d'une fenmie et celle d'un héros, comment hésiteraitril? La gloire ne vaut pas la vie. Mais elle en est la dernière consolation. Cette sérénité de l'agonie rabaisse la joie du vainqueur. Elle est pour le mourant comme un reflet de la victoire qui a trahi son espérance.

Si , lorsque la Grèce se régénère , les descendants rappellent, avec une fidélité quelquefois étrange , les principaux traits de leurs pères, tels que la poésie nous les représente à l'origine de la société héroïque , j'ai déjà dit que cela ne tenait pas seulement à la perpétuité de la race , car la race s'est altérée , mais davantage peut-être à la configuration du pays, aux conditions du climat, à toutes les influences de la na-

ture extérieure, qui a moins changé que les hommes eux-mêmes. Il faut bien l'admettre , car on ne reconnaît pas seulement, dans la Grèce et les Grecs en général, le pays et le peuple d'autrefois ; mais , dans ce type commun , les provinces ont jusqu'à un certain point gardé les physionomies distinctes qu'elles avaient dès V Iliade comme au temps de Thucydide.

On a remarqué, avant moi, que les deux personnages principaux des épopées homériques caractérisent encore les deux parties principales de la population grecque.

Le Grec du continent, plus violent qu'adroit, reproche à l'insulaire , formé par la mer et par le commerce, courageux, mais insinuant , plein de subtilité dans les transactions conune de ressources dans les dangers, de ressembler encore au héros de Y Odyssée; ainsi se perpétue, par d'éternels sarcasmes, cette singulière impopularité d'Ulysse , en qui la Grèce eût dû se reconnaître, et qu'elle a toujours haï et méprisé. Il s'est trouvé d'ailleurs que l'insulaire était, aux jours de la lutte, le seul qu'elle ne prît pas à l'improviste, celui qui tenait en réserve , pour les mettre au service de la cause commune, des richesses péniblement acquises, des conseils lentement mûris, et que, si Troie fut prise encore une fois, la Grèce le dut moins à Tépée d'Achille qu'aux vaisseaux d'Ulysse.

Quant à Achille lui-même , avec ses armes invincibles, son ardeur que rien ne dompte, et ses jalouses colères, c'est le klephte des montagnes du Nord , tel qu'il vint de l'Olympe et de Souli , comme le Thessa-

lien Achille, rÉtolien Diomède, Ajax, de Locride, et Ajax, de Salamine, apportant dans les combats une bravoure indisciplinée , et dans les conseils son implacable orgueil. Mais on lui pardonna ses excès, parce qu'il sut, comme le héros de Larisse, payer de son sang la victoire.

A ces deux personnages , pourquoi n'en a-t-on pas ajouté un troisième, qui tient dans les poëmes d'Homère une grande place, et qui, dans la vie actuelle de la Grèce, ne se laisse jamais oublier?

A 'côté d'Ulysse et d'Achille, il y a, dans Y Iliade^ un homme qui est brave et sage, mais moins sage que l'un et moins brave que l'autre. Cependant il commande en maître à tous deux. Celui-là se souvient toujours de son rang et de ses intérêts. Il lui faut la captive d'Achille et le prix que disputait Mérion. Tandis qu'Ulysse et Achille le réjouissent par leurs discordes, il a derrière lui deux hommes dévoués à maintenir, quoi qu'il arrive, son autorité : l'un donne Texemple de l'obéissance et ne prétend jamais à l'égalité, bien qu'il soit son frère ; l'autre, dont on respecte les cheveux blancs et dont on aime la parole persuasive, apaise et concilie les esprits que révolterait la hauteur de ce maître altier. Et ainsi le roi de Crète , qui règne sur cent \illes et commande à quatre-vingts vaisseaux, se contente du second rang; Ajax oublie que Télamon est frère de Pelée ; Diomède reçoit, sans murmurer, les injures qu'il ne mérite pas; et Achille lui-même remet son épée dans le fourreau.

Ce personnage a toujours existé. Dans V Iliade^

Nestor, de Pylos, et Ménélas, de Sparte, familiers d'Agamemnon, roi de My cènes, c'est déjà le Péloponèse qui s'isole et aspire au souverain pouvoir. Il s'enfennera derrière une muraille; au delà de ses limites, d'autres combattront pour les couvrir; il aura les prérogatives du commandement, le choix du poste, l'honneur du dernier coup et les fruits de la victoire. Ainsi le voulurent, après Agamemnon, Eurybiade, Pausanias, Agésilas, qui jouait aussi au roi des rois.

Ainsi le veut la Morée, qui se croit la tête et le cœur de la Grèce, sinon la Grèce entière. Elle ne connaît point les héros du dehors, elle exalte et grandit les siens. A l'entendre, c'est elle qui a tout souffert et tout fait. Et, lorsque après tant de sacrifices, la Grèce eut enfin conquis son indépendance , pour lui complaire, on poussa l'égoïsme et l'ingratitude jusqu'à refuser une part égale des droits de cité aux provinces héroïques, qui avaient fraternellement plus risqué et plus perdu qu'elle pour une liberté, dont l'injuste caprice des nations les exclut. Ah ! la Grèce a, de deux cotés, des ennemis : ceux qui la rêvent couvrant le monde et renouvelant l'impuissance du Bas-Empire ; ceux qui la renferment dans les étroites limites, audelà desquelles Agamemnon ne comptait que des tributaires, et Agésilas que des ennemis.

Après Achille, Ulysse, Agamemnon, je n'aurais garde, sans doute, d'énumérer les autres chefs de 1'/liade. Il en est un pourtant que je tiens à citer encore, parce qu'Homère lui a donné, dans son poème, une physionomie originale, et parce que je l'ai très-sou-

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vent rencontré en Grèce. Souvent même j'ai interrogé ses souvenirs, et une partie de ce que je rapporte s'appuie sur son témoignage.

Lorsqu'on rencontre Nestor, il est facile de le reconnaître à ses cheveux blancs, et surtout à Tautorité de sa parole. Le cercle se forme autour de lui ; on écoute avec recueillement les conseils qu'il aime à donner, et auxquels il n'oublie guère de mêler le récit de ses exploits, l'éloge des demi-dieux dont il est le compa- . gnon. Et les jeunes gens, qui ont entendu leurs pères parler de son courage aussi bien que de sa prudence, permettent volontiers cette jactance aux nombreuses années de Cirritable vieillard.

Je la lui pardonne facilement aussi ; car j'aime Nestor et je le respecte. Quoiqu'il se vante un peu trop peut-être, les exploits dont il se glorifie ne sont pas imaginaires; il a vécu avec des héros; à leurs côtés, il a noblement combattu lui-même pour l'honneur, pour la liberté de son pays. Lui arrivât-il même d'oublier ce que l'œuvre commune doit à la faveur divine et à des secours étrangers, je voudrais qu'on ne lui reprochât pas trop amèrement l'illusion où il se complaît. S'il n'a pas tout fait lui-même, il a fait beaucoup : ne lui refusons pas cette justice.

En la lui refusant, on l'a aigri. Réduit à se défendre lui-même, en prenant parti pour le passé, il est devenu, à son tour, injuste pour le présent; il n'en a pas compris les exigences. Le jour où la lutte engagée pour l'indépendance eut cessé, des temps nouveaux avaient commencé pour la Grèce. Protégée contre les

ennemis du dehors, elle n'avait plus à s'occuper que d'elle-même ; il fallait qu'elle réglât en paix sa liberté. Nestor a voulu garder ses armes, son ombrageuse fierté, le droit de vivre à sa mode, comme il avait vécu dans les camps ; l'honneur de donner son avis sur toutes les affaires publiques; le privilège de faire la loi, sans s'y soumettre.

De semblables prétentions devaient être funestes à la Grèce. Toutes ces résistances, d'autant plus difficiles à vaincre qu'elles puisaient leur force dans des souvenirs populaires et se recommandaient de noms illustres, arrêtaient le jeu des institutions que la Grèce nouvelle s'était données. Bientôt, ces lenteurs, et des désordres, sans cesse renaissants, émurent l'Europe. Elle accusa la Grèce de n'avoir pas ïompu tout d'un coup avec le passé, et de ne pas montrer assez vite, dans l'exercice des droits que nous l'avions aidée à reconquérir, la sagesse et les vertus qu'on réclame, au dix-neuvième siècle, d'une nation policée qui se gouverne elle-même.

L'Europe a été sévère. Si Nestor n'avait voulu rien oublier, l'Europe, en revanche, oubliait une chose : c'est que la guerre de l'Indépendance avait été faite par les héros de V Iliade; c'est qu'à l'âge de Nestor, et lorsqu'on est fier de soi, comme il avait le droit d'être fier de lui-ihême, on ne dépouille pas le vieil homme facilement ; on ne conçoit même pas la nécessité d'un tel sacrifice. Il est un courage qu'on ne saurait avoir : c'est le courage de se souvenir en silence et de se laisser oublier.

Nestor a donc vieilli sans changer d'humeur. On a eu des ménagements pour son âge et pour ses services; c'était équitable et nécessaire. Patience : il va céder la place à d'autres, qui déjà, sous ses yeux, et malgré les éloges qu'il ne cesse de donnera ceux d'autrefois, ont commencé, par leurs exemples, par leurs efforts, à renouveler l'esprit et les mœurs de la Grèce, à pratiquer d'autres vertus, à mettre en usage une autre sagesse que les vertus et la sagesse du temps qui n'est plus.

A mesure que l'esprit moderne, qui avait commencé par dicter des lois, pénètre aussi dans les idées et dans les mœurs, on voit peu à peu s'effacer toutes les analogies que Nestor m'aidait à relever. Bientôt on ne trouvera plus que dftns les livres , comme toutes les exégèses des érudits, ce commentaire vivant de la poésie primitive, dont j'ai pris tant de plaisir à réunir les traits.

Laissons-le, sans trop de regrets, disparaître. A ce prix, la Çrèce sera plus heureuse, plus justement fière d'elle-même, plus digne encore de toutes les sympathies de TEurope.

Homère y aura-t-il perdu quelque chose? J'en doute moi-même. A tout hasard, je me consolerais d'avance par cette pensée que, si les usages de la vie ordinaire, et si les mœurs publiques cessent d'expliquer Homère, la Grèce se couvre d'écoles, où on Ut, où on étudie ses poëmes. Le commentaire nouveau viendra de là.

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