PALEFRENIER
6 mai 1902.
Vous êtes prince, monsieur, et prince belge en outre, ce qui, — savez-vous ? — n'est pas une gloire à dédaigner. Issu du Brabant, vous avez, pour frère de noblesse, le comte de Bocarmé.
Son aïeul tient un rang distingué parmi les empoisonneurs célèbres, entre Desrues et Lapommerais. Iteiriy le prince de Chimay, arrière-petitfils de Thérésa Cabarrus, dont la femme continue, avec un joueur de cymbalum, les comportements qui désignèrent à l'admiration des foules, IVotre-Dame-de-Thermidor,
Vous êtes moins fameux que ces illustres ; Ton s*enquiert de votre lignage, de votre pedigree, si j'ose m'exprimer ainsi. Avez-vous, dans la personne de vos ancêtres, glané des éperons à la
bataille de Courtrai? L'empereur d'Allemagne est-il, comme pour Esterhazy, le chef naturel de votre blason? Comptez-vous, dans votre arbre généalogique, un ou deux cocus de la façon d'Henri IV? Votre père-grand a-t-il servi dans l'armée de Condé ?
Le public ne connaît votre maison que pour avoir prêté ses titres au « beurré » qui fait la gloire des assiettes à fruits et règne en maître sur le dessert des bourgeois. — « Tu t'appelleras Périgord pendant la saison des truffes et Montmorency pendant la saison des cerises », disait, sous Napoléon IIÏ, feu M. de Brissac à un Talleyrand qui voulait annexer les titres de sa mère, fille unique du dernier Montmorency.
Quant à vous, monsieur, vous n'avez ni truffes ni cerises ; mais vous avez une poire. Combien de gentilshommes, parmi les plus huppés, n'en pourraient dire autant?
Comme vous représentez l'élite de la nation française, comme vous êtes, avec les vieux et jeunes beaux de 1' « Œillet blanc », l'orgueil, l'espoir de la monarchie héréditaire ; comme Baragnon attend votre Philippe VU pour vendre son journal et Maurras pour emmagasiner d'autres crachats que les phlegmes des personnes catarrheuses, vous préparez les fastes de vos conquêtes par de généreux labeurs et de nobles pensements. Vous ne songez pas, comme Déroulède,
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a prendre Strasbourg au dessert d'une mangeaille tricolore, ni, comme les jésuites, à susciter une levée de boucliers contre les nations rebelles au pape et au Gesù. Vous êtes cependant représentatif des croisés modern-style, un peu crevés, un peu ladres, un peu ataxiques, moins bien en chair que ceux dont vous croyez descendre ; car, ainsi que disait Rivarol, vous êtes fort « descendus ». Vous n'avez ni rognons, ni cœur, ni esprit, ni culture; vous avez des membres d'eunuques avec des âmes de garçons tripiers. Vos colères toussottent ; vos haines portent de la flanelle ; vous ne sauriez beugler : « Mort aux juifs ! » pendant un petit quart d'heure, sans vous inonder immédiatement de béchiques ou de liqueurs fortes, suivant le degré d'insénescence où l'on vous voit.
D'autres sont médecins, journalistes, agriculteurs, cuisiniers ou poètes, d'après le hasard des fortunes et la disparité des vocations. Vous, les nobles, vous êtes inutiles, inutiles avec ostentation, avec fracas. Vos « hommes du monde » :
Syveton, Golfmeânu, chassé de Grenoble pour un délit qui n'avait rien de commun avec les apocryphes de Stendhal, ont manqué leur destin en ne se faisant pas valets de chambre.
Les petites actrices et les grandes cocottes apportent à vos pieds la récolte de leurs bas, en attendant que les filles des banquiers juifs ou des porchers yankees redorent vos créquiers, vosmer-
letteset vos lambrequins. On vous estime dans les confessionnaux. Vous croyez à l'immortalité de l'âme (vos âmes !), à la transubstantiation, à la Vierge de Lourdes, à la chasteté des moines. Vous avez pour Flamidien les yeux du président Puget.
Dans les sauve-qui-peut au bazar de la Charité, de réparatrice mémoire, vous chargez sur vos femmes comme un escadron de cosaques ; ces malheureuses pintades, gorgées d'eucharistie et de sottise, n'ont plus qu'à griller en paix, comme un boudin noir devant le feu. Telle est votre façon chevaleresque de braver le danger.
On vous connaît dans tous les clubs où des snobs riches se conglomèrent pour travailler à des sottises. Chauffeurs, yachtsmen, chasseurs, vous écrasez des êtres faibles, perdreaux, vieilles femmes, petits enfants, et la dynamite épargne, on ne sait pourquoi, vos automobiles, vos chiens, vos embarcations de plaisance, oiseuses et laides presque autant que vos personnes.
Vous conspirez aussi, vous chouannez à vos moments perdus, Charettes de tripots, La Rochejaqueleins pour restaurants de nuit. Lorsque vous ne trichez pas au baccara comme les patri> ciens de « l'Épatant », lorsque vous ne truquez pas sur les champs de courses comme ce Clermont-Tonnerre [etiamsi omnes, ego non!), banni de tous les hippodromes, vous marmitonnez de petites ordures dont rougirait une mouche
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de police, un souteneur et même un capucin.
Vous, monsieur, qui possédez en biens londs plusieurs millions de rente, à qui la présidence du Suez fait gagner par an quelque cinq mille louis, il n'est pas dans vos us de biseauter des cartes ou de vaquer à la poussette, suivant la coutume du général Jacquey.
Non.Yousentreprenezdes choses majeures, vous faites outrager des vieillards par vos escadrons volants de jeunes brutes, et ramasser le crottin de vos chevaux pour l'envoyer à la tête de vos hôtes — de vos maîtres, entendez-vous — quand ces naïfs, crédules en la parole donnée, vous font l'honneur de s'asseoir dans les mauvais lieux où vous régnez. Président de la Société des Courses, maître de cette Cour des miracles où vos bookmakers, vos propriétaires, vos jockeys détroussent les pauvres diables, vous avez l'impudence de huer le ministre d'un peuple qui se reconnaît et ne veut plus de vous.
Naguère vous insultiez à coups de canne le président Loubet. 11 vous en a fait ses excuses ; il vous a promis d'être sage ; mais pensez-vous que la Nation acquiesce à l'amende honorable de ce vieux monsieur ? Il peut se confondre en platitude ; il peut, dérogeant au devoir constitutionnel, manifester de honteuses préférences pour les goujats blasonnés qui le bernent et le compissent : d'autres que lui sauront châtier comme
il faut vos insolences et vos mauvais coups.
Les sermons du comte de Mun, les engueulades du prince d'Ârenberg ont assez duré comme cela I Vous êtes, calomniateurs didactiques ou voyous mal emboachés, justiciables des mêmes nasardes et des mêmes soufflets vengeurs. Certes il est confondant que Ton puisse voir encore uin moine gris ou noir, un ensoatané dans les rues sans que les chiens et les gavroches fassent « une conduite » à l'obscénité de son costume. Il n'est guère moins extraordinaire que les membres des grands cercles, les insulteurs de la noblesse fran> çaise, les mufles que vous êtes, puissent marcher librementsans recevoir à laface toute la boue etles eaux ménagères qui stagnent dans les ruisseaux.
Le jour des « courses royales », votre ennemi était chez vous, fort de la parole donnée. Comme vous êtes des menteurs, vous avez manqué à votre parole , comme vous êtes des lâches, vous Tavez insulté quand il était sans armes.
Pour en être arrivé au geste des Christiani, des Aulan, au vôtre, prince d'écurie, il a fallu bien des croisements ignominieux, et les maréchaux de l'Empire, et la culture des jésuites, et la reproduction de la race par un peuple de laquais. On se demande à quels manants, prêtres ou charretiers, vos mères ont dû ouvrir leurs alc6ves pour enfanter des veillaques si représentatifs et des drôles si complets.
A MONSIEUR GORON